Lettre 1079 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 28 janvier 1696]

Je debvrois attendre jusqu’aux responses de Leyden [1], avant que de vous escrire : mais, mon cher Monsieur, ce que vous venez de m’envoyer, est si beau, si bien escrit, et si fortement raisonné, et d’ailleurs si honorable, si glorieux et si satisfaisant pour moy, que bien que ce ne soit qu’ ablatum mediis incudibus opus [2] et une partie destachée de son tout, qui ne scauroit paroistre dans tout son jour, je me suis imaginé qu’à dif[f]erer ma reconnoissance à une autre fois, j’en ferois esvanouir la fleur et tout le bon goust, et ne répondrois pas au ressentiment où je suis d’une honnesteté* si extraordinaire et si peu méritée. Bénit soyez vous, mon cher et illustre ami, d’avoir songé à moy, qui languissois depuis trois ans dans l’incertitude du jugement qu’on debvoit faire de mon ouvrage. Puis que vous vous déclarez en ma faveur, on va suivre vostre opinion par tout [3]. On va trouver des beautez extraordinaires, où l’on n’avoit pas creû qu’il y eust seulement du sens commun, et je m’en vais vivus volitare per ora virûm [4], après avoir esté mort en naissant, dulcis vitæ exsors et ab ubere raptus [5]. Je vous en rends un million de graces, et vous prie de croire que s’il se fait une seconde édition d’ Epicure, la / mesme main, que vous avez qualifiée de maistresse dans la version de la préface de l’index d’Achille, sera une main héroïque dans la version de l’article d’Epicure et de Lucrece ; j’y mettrai tout mon grec et mon latin.

Mais, mon cher Monsieur, comme je suis encore plus curieux de vostre gloire que de la mienne, j’ay peur qu’on ne vous chicane sur ce que vous dites, Que la foy de l’existence d’un Dieu, sans la foy de la Providence, ne peut pas estre un motif à la vertu [6].

Car à Siam et en autres païs, où l’on croit en Somonokodom [7], c’est un dogme incontestable que ce Dieu ne se mesle de quoy que ce soit dans son Nireupan, et laisse aller sur la terre toutes choses à • leur gré ; et cependant on ne laisse pas • de le prier, de l’invoquer, et de tascher par toute sorte d’efforts, de l’imiter dans la pratique des vertus. Voyez le 1 er tome de La Loubere [8]. Mais quand il n’y auroit ni Somnokodom ni tout autre Dieu en ce monde, de cela seulement qu’on parle des dieux et qu’on attache à ces idées là, toute la beauté des mœurs, il se trouveroit parmi les hommes force gens qui aspireroient à ce degré de gloire, et ce / seroit assez pour eux de pouvoir représenter par des actions ce que les peuples n’auroient figuré • qu’avec des idées et des paroles. C’est une des plus anciennes passions du genre humain, que de vouloir estre Dieu : Vous serez comme Dieux [9], disoit ce maistre fourbe dans le jardin d’Eden. Tellement que, Monsieur, qu’il y ait des dieux, ou qu’il n’y en ait point, puis qu’il y a de la loüange et de l’honneur à estre ce que l’on en dit, cela suffit. Un bramen, un jogue, un bonze, un talapoin, qui n’ont l’esprit tourné que vers certaines vertus sombres et retirées, tascheront d’imiter les dieux dans l’Autarkie. Ils vivront en des solitudes af[f]reuses et vivront quasi d’un rien, et porteront la chose jusqu’au miracle. Des princes, des rois, des conquerans qui ont l’ame tournée vers les actions de grand esclat, feront tout ce qui se pourra faire entre les hommes, pour imiter la toute puissance ; de sorte que dans les desseins où ils debvroient périr sans ressource, vous les en verrez sortir à leur honneur, comme s’ils avoient la Fortune à leur solde. Les sçavans ont fait autrefois et font tous les jours des choses si estranges et si merveilleuses qu’on est excusable de les attribuer / quelque fois à la magie : et ainsi des autres personnes ; car comme bien sçavez :

On trouve des héros d’une douce maniere,

Il en est de justice, il en est de breviaire [10].

Je croy, sauf vostre advis, que l’ admiration* toute seule est capable de nous porter à cela. Escoutez ce que dit un homme, que vous avez loüé dans vostre lettre du 19 may 1690 [11] et qui est vostre ami passion[n]é :
L’admiration n’est pas une chose qui dépende de nous. Le mérite et la beauté se saisissent de nostre cœur et de nostre esprit, d’une manière si hautaine, qu’on ne sçauroit leur résister. Aussi tost qu’on a monstré à Themistocle les trophées de Miltiade, ce n’est plus ce Themistocle si paisible, si tranquille, si moderé. Il ne dort plus ni nuit ni jour. Il ne parle que du combat de Marathon ; il n’a en la bouche que le nom de Miltiade ; il est la trompette de ses loüanges. Ce n’est plus estime ni vénération, ce qu’il fait : c’est fureur[,] c’est transport ; mais une fureur illustre, mais un transport magnanime. pages 34, 35 De Gloria [12] et pages 59 et 60. /
Effectivement l’admiration a cela de particulier, qu’elle saisit l’objet qu’elle regarde, et l’incorpore à son spectateur, soit par le charme impérieux qui brille dans la merveille que l’on contemple, et qui se rend maistre absolu de nos sentimens, soit parce que nous sommes naturellement imitateurs de ce qui nous frap[p]e les sens, et que nous nous transformions insensiblement aux maniéres de ce qui nous environne.

Que pensez-vous qui ait mis en teste à saint Dominique, à saint Ignace, à sainte Catherine de Sienne et à tant d’autres saints du Tiers Estat, la fantaisie d’estre canonisé[s] ? Rien autre chose, que d’avoir veu force hommes et femmes sur les autels, environnez de cierges, invoquez un jour de feste, faire subsister des troupes entières de gens etc.

Mais, me direz-vous, ce ne sera pas une véritable vertu, telle que je la conçois et comme elle doibt estre. Je le croy, Monsieur : mais cela luy ressemblera tellement, que horsmis vous et quelques autres en très petit nombre, il n’y a qui que ce soit, qui / ne s’y trompe [13]. Peutestre mesme, qu’à la fin ces gens là deviendront ce qu’ils contreferont [14]. A force de remplir son debvoir, à force de bien faire, à force d’imiter les grands originaux qu’on se propose, on se fait homme de santification : frequens Imitatio transit in Mores, dit Quintilien [15].

Voilà, mon cher Monsieur, ce que j’ay peur qu’on ne vous dise. Il est vray, que je ne debvrois pas en avoir peur. Car, comme vous avez mille fois plus d’esprit que moy, vous aurez préveu toutes ces petites difficultez, et avez pour y répondre, un λóγων τηúλακον [16]. J’ay creû vous le debvoir dire, quand ce ne seroit que pour vous monstrer que je ne vous lis pas sans reflexion.

Je vous demande pardon de vous escrire si fréquemment ; cela ne m’arrivera pas souvent. Mais j’ay esté enchanté de l’honnesteté que vous m’avez faite sur un sujet où je commençois à me croire dans l’oubli. Je vous en remercie encore une fois, et suis de toute mon ame vostre tres humble et très obligé serviteur Du Rondel

Ce 28 Janvier 1696. /

Je vous remercie de la nouvelle de Mr Van Dale [17]. Ce qu’il fait est d’ordinaire très bon et très sçavant.

Je ne sçay, si vous me ferez l’honneur de parler de moy dans l’article de « Lucrèce femme », comme vous venez de faire dans celuy de « Lucrece poete » : mais quand vous m’y debvriez percer comme un crible, ne m’espargnez pas, s’il vous plaist. Vous venez de me faire assez d’honneur, pour ne vous sçavoir jamais mauvais gré de quelque petite honte que vous me pourriez faire, puis que cette honte ne me seroit que salutaire, et que j’apprendrois bien des choses en vous obligeant à estaler de la lit[t]érature.

Si vous pouvez, faites mention de moy à « Musée le poète » [18]. Ce que j’ay fait autrefois • sur cet autheur m’a valu la connoissance de Mr Huet [19] : mais possible que je ne vous en ay point donné d’exemplaire.

Ne m’oubliez pas, mon cher Monsieur, à « Pereira », à « Pythagore » et à « Theophraste » [20]. Et quand je vous dis ne m’oubliez pas, je n’entend[s] pas aucune forme d’éloge ; deux lignes suffiront. •

Notes :

[1] On ne sait ni à qui ni pourquoi Du Rondel écrivait à Leyde : il s’était adressé peut-être à celui que lui-même et Bayle appellent leur « patron » dans cette ville, Charles Drelincourt : voir Lettre 964, n.1.

[2] ablatum mediis incudibus opus : « ouvrage retiré de l’enclume à demi terminé ». Voir Ovide, Tristia, i.vi.29.

[3] Il s’agit de l’ouvrage de Du Rondel, De vita et moribus Epicuri (Amstelodami 1693, 12°) ; Bayle y fait des allusions, toujours élogieuses, dans les articles « Bion (Borysthénite) », rem. F, K ; « Epicure », rem. C, L, N, O ; « Lucrèce (poète) », rem. I, K. A l’article « Epicure », rem. L, Du Rondel est désigné comme « un fort savant homme » et Bayle saisit l’occasion pour esquisser une rapide biographie, conclue par un éloge vibrant : « Ce savant homme s’appelle M. Du Rondel. Il étoit professeur en éloquence dans l’académie de Sedan depuis un bon nombre d’années, lorsqu’on supprima cette académie l’an 1681. Il se retira en Hollande, où son mérite lui fit bientôt trouver de l’emploi : on l’appela à Maestricht pour y être professeur de Belles-Lettres. Il y exerce cette charge avec beaucoup de réputation. [Bayle donne la liste de ses ouvrages...] et un traité De Vita et moribus Epicuri. C’est dans ce dernier ouvrage qu’il a entrepris de prouver qu’Epicure n’a point nié la Providence de Dieu. Ceux qui voudront connoître le mérite de ses productions, et qui ne les auront pas, feront bien de consulter les journalistes qui en ont parlé. Ils y trouveront une partie des éloges qui sont dus à sa profonde érudition, et à son esprit pénétrant. Quand il voudra produire les thrésors de son cabinet, le public sera convaincu qu’il faudra que les journalistes emploient les expressions les plus remplies de louange, s’ils veulent lui rendre justice. Je m’étendrais davantage sur cette matiere, si l’amitié qui est entre nous ne m’avoit appris que je ne lui ferois pas plaisir. Voiez la Préface du Projet de ce Dictionnaire que je lui ai adressé. Au reste, on ne pouvoit pas soutenir plus doctement, ni plus finement qu’il a fait, le paradoxe de l’orthodoxie d’Epicure sur le chapitre de la Providence. » La présente lettre de Du Rondel démontre que de tels éloges n’étaient pas pour lui déplaire.

[4] Le poète Quintus Ennius (239-169 avant J.-C.) dit dans son épitaphe que la langue dans laquelle il écrit lui survivra : « Je vole de bouche en bouche parmi les hommes », volito per ora virum.

[5] Voir Virgile, Énéide, vi.428 : Dulcis vitæ exsortes et ab ubere raptos : « Sans avoir connu la douce vie et arraché au sein ».

[6] Bayle reprend, en effet, dans les articles « Epicure », rem. N, et « Lucrèce (poète) », rem. K et L, le « paradoxe » des PDC qui l’amenait à conclure « Que l’homme n’agit pas selon ses principes » (§136, éd. A. Prat / P. Rétat (Paris 1994), ii.11-13 ; éd. H. et J. Bost (Paris 2007), p.293).

[7] Voir le DHC, art. « Sommona-Codom », rem. A : « Je n’en parle [de Sommona-Codom] que pour avoir lieu d’examiner une objection très-subtile que M. Du Rondel m’a proposée. » Bayle cite le texte de la présente lettre avant de proposer, en trois longues colonnes, ses réponses. Il maintient fermement son « paradoxe » face à l’objection de Du Rondel.

[8] Simon de La Loubère (1642-1729), Du royaume de Siam (Paris 1691, 8°, 2 vol.), vol. I, ch. xxiv, p.533-534. Bayle précise la référence en marge de l’article « Sommona-Codom », rem. A.

[9] Gen 3, 5 : « Eritis sicut dii ».

[10] Ces vers sont cités dans le Dictionnaire de Furetière (La Haye 1690, folio, 3 vol.), à l’article « Héros ». Leur source est « La Pompe funèbre de Voiture », dans les Œuvres de Monsieur Sarasin (Paris 1658, 12°), p.253-275, p.255 : « (Car il est des héros d’une douce maniere, / Il en est de justice, il en est de breviaire.) ».

[11] La lettre de Bayle à Du Rondel du 19 mai 1690 ne nous est pas parvenue.

[12] Du Rondel résume, en un style un peu plus vif, le message de sa propre Dissertatio de gloria (Lugduni Batavorum 1680, 12°), parue chez Daniel Gaesbeeck.

[13] Toute l’argumentation de Du Rondel achoppe sur cette objection qu’il soulève fidèlement à l’intention de Bayle dans les PDC : la vertu inspirée par l’exemple glorieux des saints n’est pas une vertu désintéressée ; elle est motivée par le désir de gloire et donc par l’amour-propre ; il s’ensuit qu’elle n’est pas, selon la perspective de Bayle, une vertu due à la seule foi en l’existence de Dieu.

[14] Ces gens deviendront peut-être vertueux à force de contrefaire la vertu : une perspective résolument anti-augustinienne. La pétition de principe de Du Rondel se fonde sur l’ambiguïté de sa formule suivante : « à force de bien faire ».

[15] Frequens imitatio transit in mores : « la fréquente imitation passe dans les moeurs ». Voir Quintilien, Institution oratoire, i.xi.3.

[16] λóγων τηúλακον : « un sac à paroles » ; voir Platon, Théèthète, 161.

[17] Nous n’avons pas la lettre de Bayle où il donnait cette nouvelle à Du Rondel, mais on peut supposer qu’il s’agissait très probablement de la parution du dernier ouvrage d’ Antonius Van Dale, Dissertationes de origine ac progressu idololatriæ et superstitionum : de vera et falsa prophetia ; uti et de divinationibus idololatricis judæorum (Amstelodami 1696, 4°), qui venait de paraître chez Hendrick et Théodore Boom. Bayle avait annoncé l’ouvrage à Pinsson des Riolles dans sa lettre du 27 mai 1694 (Lettre 984 : voir n.10).

[18] Bayle ne consacre pas d’article à Musée ou Mousaîos, le poète grec mythique.

[19] Il s’agit certainement de Pierre-Daniel Huet, l’évêque érudit d’Avranches : sur lui, voir Lettre 23, n.5.

[20] L’éloge de Du Rondel dans l’article « Epicure », rem. L, avait apparemment engendré un fort appétit de mentions chez l’érudit de Maastricht. Il est cité également dans les articles suivants : « Gymnosophistes », rem. F, « Junon », rem. G, « Pythagoras », rem. H, « Lucrece (dame) », rem. E.

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