Lettre 108 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

à Paris le 10 août 1675

Je regarde cet ordinaire comme celui où je dois prendre congé de vous pour le tems que vous serez à Montauban. Les libraires d’icy n’ont trouvé aucun des traittez que vous souhaittiez, et ils m’ont tous dit qu’à l’egard de l’honneur à rendre à l’hostie, il n’y avoit que Mr Drelincourt qui en eut ecrit [1], et que cet autre traitté de Mr Mestrezat distinct de sa Communion à J.-C [2]. leur etoit une chose inconnue. Ainsi ne vous en prennez pas à moi m[on] t[res] c[her] f[rere] si vous ne recevez pas ces petites pieces. Mon cousin de Las Forgues qui n’est plus ches Mr Foissin vous ecrit une grande lettre et fort obligeante [3]. Je luy avois parlé de la proposition qui m’est faitte du coté de Sedan, et il m’y encourageoit fort, mais il trouvoit qu’il me faudroit avoir une de pistoles pour etre en etat de soutenir les frais du voyage, du sejour, des habits et autres choses. Et ce fut aussi une des difficultez qu’il receut de ma part. Mais nous creumes que votre sejour à Montauban etoit capable de lever cette pierre d’achoppement, parce qu’il y avoit moyen de vous faire savoir dans 8 jours cette affaire là, et que dans ce lieu là, vous ne trouveriez pas peut etre impossible de faire tenir icy cette somme. Sur quoi nous nous quittames, et comme il convint avec moi de mettre une lettre sous mon couvert, je voi qu’il touche un mot de cette conversa[ti]on. Je n’ai rien à ajouter à ce que j’en dis dans une autre lettre cy jointe [4], si ce n’est que la raison d’etre trop exposé en veüe, a eté amplement reffutée par une personne qui peut tout dans l’affaire, quique jussit me bono esse animo [5]. Vous comprennez facilement que je suis entre 2 fers, car j’ay à combattre mon incapacité qui m’en detourne continuellement, et je ne sai comment faire gouter à Mr de Berin[ghen] qui me contoit à* luy pour bien du tems [6], cette prompte et impreveüe retraitte. Enfin je me vois assez irresolu, mais comme le tems presse on verra bien tot ou le fait ou le failli*. Je ne dois pas vous celer une chose qu’il vaut mieux que vous sachiez de moi que d’ailleurs, parce que si vous l’appreniez par une autre voye, vous en seriez plus allarmé. Ille à quo mihi caverem ultimùm monuisti ; semel atque iterum forte fortuna per vicos oberranti mihi occurrit [7]. Il me connut, et me suivit et m’aborda fort civilement. Il eut eté inutile de lui rien nier, car le ton de ma voix à quoi je suis plus connoissable si vous voulez qu’à toute autre chose [8], m’eut assez trahi. Que vous dirai je, nous parlames ensemble dans la rue, il me parla fort confidemment* de ses affaires, et ne me pressa pas sur les miennes, il ne toucha point la corde que je craignois, enfin, il agit fort librement, me dit son logis et me fit offre de services, etc. Je luy contai un pretendu voyage en Allemagne avec un seigneur puissant, je lui dis que j’etois venu (en continuant de voyager avec ce meme seigneur) à Paris, et que peut etre nous passerions en Angleterre, et de là en Espagne ou en Italie, je luy dis que je logeois au faux bourg St Germain [9] et rien plus. Il m’apprit la mort de n[otre] b[onne] m[ere] dont je fis le surpris comme si je n’en avois pas oui parler ; j’ay voulu vous prevenir sur cette avanture* afin que s’il ecrit quelque chose au pays, vous n’en prenniez pas l’allarme mal à propos. Je croi qu’il aura plus de soin de chercher à se placer quelque part, qu’à verifier si ce que je luy ai dit est veritable.

Mr Beaulieu et Mr Le Blanc ne sont qu’une meme personne. Le Blanc est le nom de la famille, et l’autre est celui d’une terre si je ne me trompe. Il est fort vrai que Mr Cassaigne [10] est de Nismes. J’ayme fort à connoitre la patrie des hommes illustres. Je suis tres obligé à la bonne opinion que Mr Debia [11], votre illustre ami, a pour son tres humble serviteur. Mr Bochart a fait 2 volumes in fol[io] que vous connoissez, l’un est à mon avis sa Geographie sacrée ou son Phaleg, l’autre traitté des animaux de la Bible [12]. Il a fait une longue dissertation sur l’ Histoire des anciens Gaulois, composée par Gosselin, garde de la bibliotheque du roy avant Casaubon [13]. Une lettre assez longue pour prouver qu’Enée n’est point venu en Italie [14] ; quelques traittez en latin sur les controverses qui firent tant de bruit en Angleterre, De jure plebis in regimine ecclesiastico [15], et semblables qui occuperent encore les plumes de Grotius et de Blondel [16]. Je n’en sai pas pour le present rien de plus precis. J’ay oui dire qu’il mourut de mort subite dans les conferences* de Mr de Brieux [17] ou du moins qu’il y tomba en apoplexie, et qu’il mourut bien tot apres. On trouva dans son etude l’explication du dernier verset de la Genese à laquelle il travailloit po[ur] le dimanche prochain, ayant expliqué tout d’une suitte* pendant le cours de son ministere ce 1er livre du Pentateuque [18].

Cette generosité que vous faites paroitre à ne briguer pas pour une chaire de • / reputation est à mon sens de plus de prix que la meilleure chaire de France, et pour moi je serois d’avis qu’on destituat comme des simoniaques ou des intrus, tous les pasteurs qui s’appuyeroient de la cabale et de l’intrigue [19]. Il vaut mieux etre en un petit lieu, et meriter de n’y etre pas, comme vous, que d’etre en un lieu eminent sans le meriter, comme tant d’autres. Magnum delata potestas majorem contempta probat [20]. Je puis vous appliquer cela, prenant les suffrages de votre auditoire comme une offre positive ; et votre aversion à briguer*, comme un refus en forme. Aussi bien en ce tems icy, qui refuse la brigue*, refuse l’emploi, puis que l’un ne va guere sans l’autre. Je suis pressé de finir et de vous dire pour la conclusion de tous nos entretiens que doresenavant ils ne seront pas si reiglez*, mais qu’ils seront neantmoins frequens de mon coté. Le tailleur [21] et sa bonne et honnete femme vous font leurs humbles recommandations*. Tuus ære et libra [22].

A Monsieur/ Monsieur Ynard not[aire] royal / rue d’Auriol pour faire tenir/ s’il lui plait à Mr Baile / A Montauban

Notes :

[1] Charles Drelincourt, De l’Honneur dû au sacrement (Genève 1647, 8° ; La Ferté 1647, 8°). Le pasteur de Charenton exposait dans ce livre les scrupules de conscience des réformés à l’égard des marques d’adoration que les ordonnances royales exigeaient envers les hosties consacrées, par exemple lorsqu’un prêtre circulait dans la rue pour apporter le sacrement à un mourant.

[2] Jean Mestrezat, De la Communion à Jesus-Christ au sacrement de l’eucharistie (Sedan 1624, 8°). Cet ouvrage, qui polémiquait contre Bellarmin et Du Perron, avait connu plusieurs rééditions.

[3] Nous apprenons ici que ce Fargue ou Lafargue, dont il avait été question dans quelques lettres antérieures, était apparenté aux Bayle et qu’il avait apparemment succédé comme précepteur, chez les Foissin, à Charles de Bourdin. Sa lettre, que Pierre envoie à son frère avec celle-ci, ne nous est pas parvenue.

[4] Bayle fait allusion ici à sa Lettre 104, où il faisait état de ses craintes. Nous devons donc comprendre que toutes les lettres adressées à Jacob, Lettres 103-107, ont été envoyées avec la Lettre 108 dans un même « paquet ».

[5] « et qui me pousse à avoir bon courage ». Cette personne autorisée n’est autre que Pierre Jurieu, professeur de théologie à l’Académie de Sedan. Basnage lui avait fait confidence du passé de Bayle, mais le théologien ne jugea pas qu’il représentât un obstacle à sa candidature ; par là se trouvaient ôtées les inquiétudes de Bayle, soit qu’il redoutât que son passé catholique déplût aux autorités de l’Académie, soit qu’il craignît des poursuites contre le relaps qu’il était. Jurieu estimait à bon droit que dans une province très éloignée de celle où, cinq ans plus tôt, Bayle était revenu au protestantisme, il n’y avait aucune chance qu’il fût poursuivi : c’est un point qui échappait largement à la famille Bayle… Voir Lettre 104, n.24.

[6] Bayle était entré comme précepteur chez les Beringhen quatre mois plus tôt : voir Lettre 86, p.130. Son salaire avait été fixé à l’année et, selon l’usage, il était supposé suivre ses élèves au moins jusqu’à leur entrée dans un collège.

[7] « J’ai rencontré par hasard dans la rue, à deux reprises, la personne dont vous m’aviez récemment conseillé de me méfier », à savoir un ecclésiastique de la région du Carla, « l’abbé de R. » (voir Lettre 104, n.1). En fait, ce prêtre n’agit pas en dénonciateur. Cet épisode réel est à l’origine de l’affabulation des Pensées diverses, où l’abbé de R. devient un docteur de Sorbonne.

[8] L’accent méridional que Bayle allait conserver jusqu’à sa mort identifiait infailliblement sa province d’origine ; peut-être d’ailleurs l’abbé de R. avait-il un accent semblable.

[9] Les Beringhen habitaient Place royale (voir Lettre 104, n.5), sur la rive droite de la Seine et Bayle prétend loger au faubourg Saint-Germain, sur la rive gauche. Au surplus, l’accumulation de pays étrangers mentionnés par Bayle ne manque pas de naïveté et n’était guère plausible ; on est en droit de conjecturer que l’abbé de R. ne fut pas dupe.

[10] L’ abbé Cassagnes, un académicien.

[11] Le pasteur Pierre Debia (plutôt que de Bia) (1647-1685) avait été compagnon d’études de Jacob Bayle ; il desservait la communauté réformée de Sabarat, non loin du Carla, depuis 1673. Il est assez probable qu’il était mort quand survint la révocation de l’Edit de Nantes ; sa veuve réussit à se réfugier en Allemagne, où on la trouve en 1698.

[12] La réputation d’hébraïsant de Bochart se fondait sur sa Geographiæ sacræ, pars prior, Phaleg, seu dispersione gentium et terrarum divisione facta in ædificatione turris Babel ; pars altera, Chanaan, seu de coloniis et sermone Phœnicum (Cadomi 1646, folio), ainsi que sur Hierozoïcon, sive Bipertitum opus de animalibus Sacræ Scripturæ. Pars prior agit libris quatuor de animalibus in genere et de quadripedibus, viviparis et oviparis. Pars posterior agit libris sex avibus, serpentibus, insectis, aquaticis et fabulosis animalibus, cum indice septuplici (Londini 1663, folio, 2 vol.).

[13] Bayle commet ici une confusion, bien compréhensible, entre Jean Gosselin, conservateur de la Bibliothèque du roi, mort en 1604 presque centenaire, et son homonyme, l’ abbé Antoine Gosselin (1580-1645), qui enseigna à Caen, où il publia une Historia Gallorum veterum (Cadomi 1636, 8°) vivement critiquée par Bochart : De Antonii Gosselini veterum Gallorum historia, judicium (Cadomi 1638, 12°). L’helléniste Isaac Casaubon (1559-1614) devint bibliothécaire d ’Henri IV en 1604. Après l’assassinat du roi, il s’en alla en Angleterre, où Jacques lui conféra le titre de conseiller et assura diverses prébendes à cet érudit protestant.

[14] Lettre de Monsieur Bochart à Monsieur Segrais ou dissertation sur la question si Enée a jamais été en Italie, imprimée au premier tome de la traduction de l’ Enéide par Segrais (Paris 1668, 4°).

[15] Samueli Bocharti epistola qua respondetur ad tres quæstiones : I. De presbyteratu et episcopatu ; II. De provocatione a judiciis ecclesiasticis ; III. De jure ac potestate regum (Parisiis 1650, 4°). Il en parut simultanément une traduction française : Lettre de Monsieur Bochart à Monsieur Morley, chapelain du roi d’Angleterre, pour répondre à trois questions : I. De l’ordre épiscopal et presbytérien ; II. Des appellations des jugemens ecclésiastiques ; III. Du droict et de la puissance des roys (Paris 1650, 8°). Bochart professe une théorie absolutiste du pouvoir royal, position logique pour un réformé français puisqu’elle conteste le droit du peuple en matière religieuse et accorde une autorité décisive à l’Edit de Nantes imposé par la couronne à la majorité catholique du royaume de France.

[16] Grotius, De Imperio summarum potestatum circa sacra commentarius posthumus (Lutetiæ Parisiorum 1647, 8°), ouvrage qui connut des rééditions augmentées. Quant à l’ouvrage de Blondel sur le même sujet, il s’agit du De Jure plebis in regimine ecclesiastico dissertatio , qui figure en tête de la seconde édition du De Imperio de Grotius (Parisiis 1648, 8°).

[17] Bochart fut effectivement victime d’une apoplexie en pleine réunion savante et mourut le 16 mai 1667 ; sur Jacques Moisant de Brieux et son académie, voir Lettre 36, n.27.

[18] Sur la lectio continua, voir Lettre 104, n.14.

[19] Le poste de pasteur dans une petite bourgade comme Le Carla était bien moins prestigieux que celui d’une ville comme Montauban. Ceux qui postulaient une charge aussi convoitée faisaient souvent jouer leurs relations pour influencer en leur faveur la décision du synode provincial, souvent suggérée par le consistoire de l’Eglise à pourvoir. Il semble que Jacob Bayle avait récusé par avance toute stratégie calculatrice susceptible de servir sa carrière ultérieure.

[20] « Mépriser l’offre d’une haute situation prouve qu’on possède des capacités encore plus hautes. » Nous n’avons su découvrir la source de cette citation.

[21] M. Ribaute, appelé le plus souvent M. Carla.

[22] Cette expression latine se retrouve dans plusieurs autres lettres à Jacob et à Minutoli. Sur son sens, voir Lettre 13, n.73.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 118197

Institut Cl. Logeon