[Gouda, le 4 février 1696]

A Pierre Bayle à Rotterdam

Voilà pour vous ou plutôt pour le très habile Hartsoecker la réponse enfin envoyée par les amis d’Utrecht [1] parce qu’ils désiraient peut-être la publication de ce compte rendu véridique confirmé par les attestations de plusieurs, le jour donc où cette perturbation du ciel et cette tempête comprenant des vents très violents et une multitude d’averses ont éclaté dans l’ère de Mercure 22 juillet, vieux style, 1674, consacrée et célébrée par un jeûne publique. Elle est arrivée vers le milieu de la huitième heure du soir approximativement, car il n’est pas possible de spécifier l’heure précisément, étant donné que le conseiller municipal lui-même, dont la maison est attachée au chœur du temple, n’a pas entendu ni senti la chute d’une masse si énorme au milieu du bruit éclatant fait par les vents et les grêles, sans parler du tonnerre. Le vent qui charriait dans le ciel les nuages orageux était celui qu’on appelle notozephyrus ou du Sud-Ouest comme je me souviens l’avoir remarqué moi-même. Qu’y a t-il que je ne me rappelle pas sans horreur et tristesse de ce moment où, alors que j’étais un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, à ce qu’il semblait, et craignais la mort et l’ensevelissement, mon vénérable parent, intrépide, m’enseignait le luctantis ventos tempestatesque sonaras [2] et, comme autrefois Sénèque enseignant son Lucilius, citait l’exemple et les mots du début du livre VI des Questions naturelles [3], comme pour m’exhorter à la constance et fortement m’encourager. Mais je dirais moi-même en y réfléchissant plus exactement que, du moins d’après le dommage infligé à notre maison, on peut conclure que c’est un vent austro-africain, c’est-à dire du Sud-Sud-Ouest, qui a soufflé. En vérité, rassembler et rapporter tout ce que cette tempête a renversé de tours, citadelles, maisons, arbres réclamerait certainement un labeur infini à beaucoup de personnes, car elle a été capricieuse tant par la force des vents que par leur orientation. Voilà les renseignements qui feront plaisir à Hartsoecker et à vous-même, je crois, et qui vous satisferont. Et s’il se trouve que Hartsoecker ait besoin d’autres renseignements, il n’y a rien que je ne fasse pour lui complaire et surtout pour faire plaisir à vous-même.

Adieu, homme très distingué, et continuez à m’aimer comme vous faites.

Donnée à Gouda la veille des Nones de février 1696.

Notes :

[1] Pour son ouvrage sur les météores, Hartsoeker avait demandé à Bayle de découvrir des témoignages directs sur la tempête qui avait endommagé la cathédrale d’Utrecht quelque vingt ans auparavant et Bayle avait relayé cette question à Grævius et à Almeloveen : voir Lettres 1068, n.3, et 1074, n.4.

[2] Luctantis ventos tempestatesque sonaras : Virgile, Enéide, i.53 : « les vents violents et les orages retentissants ».

[3] Le livre VI des Questions naturelles de Sénèque débute par des réflexions de l’auteur sur la calamité inattendue qui avait ravagé l’antique ville de Pompéi (bien avant l’éruption du mont Vésuve). Sénèque insiste sur l’impossibilté de savoir où, quand et pourquoi de tels désastres vont se produire. Il conclut que c’est une grande consolation de se rendre compte que la terre même est mortelle.

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