Lettre 1087 : Pierre Bayle à Jean Rou

[Rotterdam, le 13 février 1696]

Je vous suis infiniment obligé, mon cher Monsieur, de l’honneur que vous me faites de me communiquer le plan de votre travail sur Mariana [1]. J’en avois conçu une grande idée par le mémoire que M. de Beauval en inséra dans son mois de novembre en l’année 1693 [2] ; mais, la lecture de votre Préface m’a fait connoître que je n’en avois pas conçu toute l’importance. Je souhaite qu’un si beau travail, et si capable d’immortaliser votre nom, qui est déjà si célébre, paroisse bientôt aux yeux du public.

Je me servirai du droit que vous me donnez de vous dire ma pensée. Je sai, par ma propre expérience, combien un autheur est obligé aux amis qui lui communiquent leurs vuës ; et, quoi que je sente de plus en plus ma foiblesse, je ne laisserai pas de vous communiquer, comme notre ancienne amitié l’exige, quelques petits avertissemens.

En premier lieu, vous pouvez être assuré que Mariana [3] étant regardé chez les jésuites comme un de leurs plus gran[d]s hommes ; et les Espagnols en général, comme vous le remarquez, faisant un cas infini de son histoire ; il se trouvera sans doute des gens, qui le justifieront autant qu’ils pourront contre votre critique. C’est pourquoi, il ne le faut critiquer qu’à coup sûr, et prévoir les ressources que pourront avoir ses apologistes.

Parmi les remarques que j’ai luës dans votre Préface, il y en a plusieurs qui ne pourront pas être parées ; mais celles qui concernent la vieille géographie, pourront être une matiere de procès, à moins que vous ne preniez la peine de consulter tous les anciens géographes. Il s’est trouvé des critiques, qui, ayant nié une chose, parce qu’ils ne la trouvoient, ni dans Strabon [4], ni dans Ptolémée [5], ni dans Méla [6], etc., se sont échaudez ; car, on leur a fait voir qu’un Dionysius Périégétes [7], par exemple, et quelques fragmens d’anciens auteurs, ou quelques restes d’itinéraire, en parlent.

Si vous relisez l’apostille que M. Huet vous a communiquée [8], vous verrez, Monsieur, que Mérula n’a point fait un traité exprès de tous les promontoires ; mais, qu’il a donné, dans un chapitre particulier, le catalogue des promontoires d’Espagne [9]. Mérula, professeur à Leyde, a publié une cosmographie, où il traite fort amplement de l’Espagne et de la Gaule [10]. Il fait des chapitres particuliers des fleuves, des montagnes, des promontoires. Je consultai le chapitre où il donne la liste des promontoires d’Espagne, et je n’y en trouvai point, qui s’appellât Cronien [11]. Voilà, ce me semble, à quoi vous devez réduire le témoignage de Mérula.

Le troisieme exemple des équivoques de Mariana, ne me semble pas bon ; car comme les moines n’élisent jamais leurs prélats, mais seulement leurs abbez, un lecteur intelligent ne peut point hésiter sur le sens de Mariana : et remarquez bien qu’il écrivoit dans une langue, qui a le privilege de la latine, et qui n’est point assujettie aux règles de nos grammairiens françois. Toutes les langues mortes, et les vivantes aussi, à la réserve de la nôtre, qui parle selon les scrupules du P[ère] Bouhours, souffrent qu’on sous-entende dans une même période, tantôt l’un des antécédents, tantôt l’autre. Il faut que la suite du discours et la nature des choses nous déterminent. Si on critiquoit Ciceron selon les regles du P[ère] Bouhours, il n’auroit point de période qui put passer à la montre [12].

Je vous avertis que ce n’est point M. de Thou qui a fait le Dictionnaire des noms propres qu’il a latinisés. Voyez L’Anti-Baillet, tome premier, page 108 [13].

Ce que je viens de dire de notre langue me fait déplorer la dure loi sous laquelle nous vivons, nous autres qui écrivons en françois. Mille tortures d’esprit nous sont préparées, quand nous voulons éviter les équivoques, et ranger nos mots de telle sorte, que le relatif soit toujours lié avec son antécédent plus prochain. Selon cette regle, mon cher Monsieur, il vous faudra retoucher le commencement de votre Préface. Cela me paroît d’autant plus nécessaire, qu’on juge du style d’un homme par les premières périodes qu’on en lit à la préface. Ce sont donc les endroits qu’il faut le plus travailler afin de préoccuper* le lecteur.

Je m’en vais vous marquer mon doute. Vous dites que vous comptez pour rien deux versions ; et vous en donnez pour raison, 1° le jugement d’un bon maitre, 2° les défauts que vous y avez trouvez. Ces deux raisons sont très-bonnes : mais elles sont enfermées dans un puisque, et dans un parce que, qui n’ont pas pour leur prochain antécédent, je compte pour rien. Car entre je compte pour rien et puisque, vous trouvez trois propositions, me paroissent avoir été faites ; une traduction qui est très ancienne ; j’en ai ouï parler à un fort bon juge. Vous m’avouerez qu’un puisque séparé de son antecedent par trois propositions auxquelles il se devroit rapporter plutôt qu’à cet antecedent, brouille le lecteur et l’oblige de remonter et de relire. Le style françois ne souffre plus qu’on engage les lecteurs à cela. Que sera-ce si nous comparons le parce que qui est trois ou quatre lignes après, avec je compte pour rien son antécédent ? Je suis donc d’avis que vous refondiez cet endroit de telle sorte, que la raison de votre mépris pour ces deux versions soit tout contre la proposition où vous exposerez ce mépris. Je ne vous marque que ce seul endroit à l’égard du style : un bon entendeur comme vous juge ex ungue leonem [14].

Je vous demande si l’on peut dire que François I er fut Dauphin, par son avènement à la couronne ? Vous avez raison dans tout le reste de votre critique en cet endroit-là ; mais, je crois que la qualité de roi de France absorbe celle de Dauphin. Je sais bien que dans certains actes qui regardent la province de Dauphiné, les rois de France prennent la qualité de Dauphin ; mais, simplement parlant, les Dauphins cessent de l’être dès qu’ils sont rois ; et ceux, qui, comme François I er, ne l’étoient pas avant que de régner, ne le deviennent pas en régnant.

Vous voyez, Monsieur, que je descen[d]s jusqu’à la chicane. Je ne le ferois point, si je ne voyois que votre ouvrage est d’une grande importance, et si je ne m’en fais une idée très forte. J’y admire vos lumieres et votre pénétration, et je voudrois, pour mon intérêt particulier, sans compter celui du public, qu’il fut déja imprimé. J’y trouverois de beaux morceaux pour mon Dictionnaire ; où, comme vous savez, je recueille les fautes que d’autres ont censurées ; et j’aurois souvent lieu de vous citer. Hâtez, je vous prie, la publication de ce bel ouvrage. J’avois ignoré qu’il y en eut eu une version ; et je serois bien aise de savoir le nom de ce traducteur, et de celui dont l’ouvrage n’a pas été imprimé [15].

Je vous écris ceci fort à la hâte, et je vous renvoie incessamment votre dissertation sans attendre une commodité* d’ami que je ne trouverois peut-être d’assez longtemps, et je songe que peut-être il vous importe d’avoir au plus tôt cet écrit pour le donner à lire à d’autres amis ; je le reçus hier à midi et je le ferai porter demain au Marschut (de Markschuit), si Monsieur Leers n’envoie rien à la Haye.

Je suis avec toute sorte d’estime et d’attachement, mon très-cher Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Bayle

A Rotterdam, le lundi 13 de fevrier 1696

Notes :

[1] Pour le texte soumis par Rou à Bayle, voir Rou, Mémoires, éd. Waddington, ii.44-63 : Dissertation critique sur l’« Histoire d’Espagne » de Mariana.

[2] Henri Basnage de Beauval, HOS, novembre 1693, art. XI.

[3] Sur Juan de Mariana (1536-1624), S.J., voir l’article que Bayle lui consacre dans le DHC, où il le qualifie d’« un des plus habiles hommes de son siècle ; grand théologien, grand humaniste, profond dans la connoissance de l’histoire ecclésiastique, et de l’histoire profane, bon Grec, et docte dans la langue sainte ». Outre quelques remarques amusantes sur les effets surprenants de sa chasteté (rem. C), Bayle consacre des remarques à l’ Histoire d’Espagne (rem. D) – citant la dissertation de Rou sans le nommer explicitement – au Traité du changement des monnoies (rem. E) et surtout (rem. G, H, I, K) à sa doctrine du régicide dans l’ouvrage De rege et regis institutione (Toleti 1599, 4°).

[4] Strabon (vers 63 av. J.-C. - vers 25 après J.-C.), historien et géographe grec.

[5] Claudius Ptolemæus (Ptolémée) (vers 90-vers 168), astronome et géologue grec, résidant à Alexandrie.

[6] Pomponius Mela, qui vécut au premier siècle de notre ère, fut originaire de Mellaria, dans le royaume de Grenade ; il est surtout connu pour son ouvrage De situ orbis, dont la première édition date de 1471 ; il fut réédité par Vossius (Lugduni Batavorum 1646, 12°) et par Gronovius (Lugduni Batavorum 1722, 8°).

[7] Dionysius Periegetes (Denys le Périégète), auteur d’une description du monde habitable : on pense qu’il résidait à Alexandrie vers l’époque de Hadrien ou peut-être vers la fin du III e siècle.

[8] Bayle a communiqué avec Rou, par l’intermédiaire de Gédéon Huet (résidant, comme Rou, à La Haye), des informations sur Merula : voir la lettre de Rou du 6 février (Lettre 1084), où il fait allusion à cette « apostille ».

[9] Paul Merula (1558-1607), spécialiste de littérature antique, géographe, savant en droit, fut, à partir de 1593, professeur d’histoire à l’université de Leyde, où il avait succédé à Juste Lipse. En 1597, il avait également été nommé bibliothécaire de l’université. Il s’agit sans doute ici de sa Cosmographiæ partis II, lib. I et II quibus universim Europa et speciatim Hispania describitur. Edito ultima (Amstelodami 1635, 12°, 2 vol.).

[10] Paul Merula, Cosmographiæ generalis libri tres (Amstelodami 1605, 4°).

[11] Dans l’ancien monde, plus d’un lieu portait le nom de Cronium, par exemple une ville et une montagne dans le Péloponnèse et une mer, le Mare Cronium ou « mer congelée » (voir Pline, Naturalis historia, IV, 104). On ne trouve nulle part d’allusion à un promontoire cronien espagnol.

[12] Bayle cite toujours – mais parfois avec ironie – le Père Bouhours comme l’autorité grammaticale et l’arbitre du bon goût en rhétorique.

[13] Gilles Ménage, Anti-Baillet ou critique du livre de Mr. Baillet intitule « Jugemens des savans » (La Haye 1690, 12°), i.108-109 : « Mr Baillet attribue encore ailleurs cet index à Bessin. Si Mr Baillet avoit pratiqué avec les gens de lettres, il sauroit que cet index a été fait par Mr Du Puy, prieur de S. Sauveur de Brog. Pierre Bessin, sous le nom duquel ce livre a été imprimé ; je veux dire, sous le nom duquel le privilége pour imprimer ce livre a été obtenu ; étoit un valet de chambre de Mr de Thou, le conseiller d’Etat, lequel ne savoit point du tout de latin. [...] Mr Du Puy de S. Sauveur m’a dit plusieurs fois luy-même que c’étoit luy-même qui avoit fait cet index. » L’ouvrage est attribué indifféremment à Pierre Bessin ou à Jacques Dupuy, Nominum propriorum virorum, mulierum, populorum etc. quæ in viri illustris Jacobi Augusti Thuani Historiis leguntur index cum vernacula singulorum vocum expositione (Genevæ 1634, 4°).

[14] ex ungue leonem : « on reconnaît le lion à sa griffe ».

[15] Voir le DHC, art. « Mariana (Jean) », rem. D, in fine : « On imprima en Hollande l’an 1694 un abrégé chronologique de l’histoire d’Espagne tiré principalement de Mariana. C’est un livre qu’on attribue à une demoiselle de Rouen [nommée Mademoiselle de La Roche] réfugiée en Angleterre pour sa religion. » Bayle fait allusion à Anne de La Roche-Guilhem (1644-1710), Histoire chronologique d’Espagne, commençant à l’origine des premiers habitans du pays et continuée jusqu’à présent, tirée de Mariana et des plus célèbres auteurs espagnols (Rotterdam 1696, 12°, 3 vol.). Sur l’auteur, voir Lettre 101, n.28.

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