[Rotterdam, le 13 février 1696]

Au très célèbre et très illustre Jacob Perizonius, très érudit professeur de l’univérsité néerlandaise, Pierre Bayle envoie ses salutations

Si je vous suis reconnaissant, ou, pour parler plus exactement, si je vous rends grâces si tardivement, ce n’est pas de ma faute, c’est que Monsieur Leers qui, étant totalement plongé dans les arrangements pour son mariage [1] en sort tardivement pour envoyer le paquet que vous lui avez confié. Et il y a vraiment de sérieuses raisons qu’il pourrait alléguer, allant célébrer bientôt ses noces, il n’est pas à même de s’occuper d’autre chose ; il est très enclin à oublier. D’où il est arrivé que je n’ai pas pu lui parler pour m’informer si c’est à Clément ou à un autre qu’il faut attribuer ce qu’il a appris pour vous à Paris concernant Elien [2]. Il est difficile de le trouver dans son bureau car il reste à côté de sa femme comme c’est la coutume. Mais en attendant, très éminent Monsieur, je voudrais que vous croyiez que votre cadeau exceptionnel et ce témoignage remarquable de votre bienveillance ont éveillé chez moi l’esprit de reconnaissance où je dois les recevoir. Déjà j’avais lu vos très érudits ouvrages, et qui, donc, si l’occasion s’en présente, peut laisser passer un seul jour sans parcourir de telles matières d’où peuvent se tirer un trésor très érudit de tant de connaissances de la langue latine et des humanités littéraires et en même temps une méthode pour repousser avec élégance et vigueur l’attaque des adversaires. Je n’ai vu personne capable de juger ces choses qui ne dise que celui avec qui vous avez affaire [3] est très inférieur non seulement quant à la justice de sa cause mais en puissance intellectuelle et du côté de la science, de sorte qu’immédiatement peut venir à l’esprit de tous cette formule rebattue : « combat inégal avec Achille [4] ». Je vous félicite pour vos victoires et j’espère qu’il y aura une prompte fin à ces querelles, je la souhaite plus rapide et plus près que celle des autres travaux sur lesquels vous peinez et destinés à être des plus utiles pour la République des Lettres et pour vous, une fois achevés, un ornement immortel. Je n’ajouterai rien maintenant. Il ne faut pas vous faire perdre votre temps et je ne voudrais pas pécher contre l’intérêt public. Perrault est prêt à mettre au jour la quatrième partie de sa comparaison entre les anciens et les modernes [5].

Vivez longtemps et aimez-moi.

Donnée à Rotterdam, le 13 février 1696.

 

A Monsieur / Monsieur Perizonius / professeur en Histoire / A Leide

Notes :

[1] Le 20 février 1696, Reinier Leers devait épouser Cornelia Brandt (1663-1738), fille du célèbre ministre remontrant et écrivain Gerard Brandt (1626-1685) et de Susana van Baerle (1622-1674), fille de Caspar Barlaeus (1584-1648) : voir Lankhorst, Reinier Leers, p.264-265.

[2] « Elien » et « Clément » : il s’agit de Claudius Ælianus (vers 165/170-vers 230/235) et de Clément d’Alexandrie (vers 150-vers 215). La Varia Historia d’Elien ressemble beaucoup par la forme aux Stromates, « mélanges » ou « patchwork » de Clément.

[3] Ulrich Huber : voir Lettre 795, n.5.

[4] Virgile, Enéide, i.475-476 : « En un autre endroit, c’est Troïlus qui fuit, sans ses armes, / malheureux enfant engagé dans un combat inégal avec Achille ».

[5] Perizonius attendait ce volume ; Bayle lui relaie une nouvelle qu’il a apprise par Dubos : voir Lettres 1014, n.13, et 1086, n.6.

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