Lettre 1098 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[Rotterdam,] le 19 mars 1696

On ne peut pas etre plus content, mon tres cher Mr, que Mr de Waddinxveen l’est de la lettre que vous lui avez ecritte [1], et de la pleine confiance où il est qu’il a trouvé en vous le tresor qu’il souhaittoit le plus ardemm[en]t c’est à dire une personne egalement savante et polie qui se fera un plaisir de diriger la conduite, et les etudes de son fils aîné : il le met pleinement sous vos yeux et sous vos soins, et vous prie meme de regler la depense de ses menus plaisirs conformement aux occasions qui s’offriront, et aux compagnies avec qui il pourra s’associer : quoi qu’il souhaitte que son fils ait toutes les commoditez necessaires, et qu’il paroisse comme ap[p]artenant à un homme de condition conseiller de la ville de Rotterdam, et l’un des directeurs de la Compagnie des Indes orientales ; il ne veut pas neanmoins qu’il fasse des depenses mal à propos, ni qu’il suppose qu’en cas qu’il en fit, son pere a les reins assez forts pour / l’en tirer, veu son age qui ne le met pas encore en etat de faire la figure que l’on doit faire apres ses etudes ; et veu aussi l’inconvenient presque inevitable que tout ecolier qui a trop d’argent, se debauche, et se laisse corrompre aux mauvaises compagnies, Mr son pere ne lui donnera pour ses menus plaisirs que ce que vous trouverez à propos ; il s’en remet à votre jugement ; vous etes sur les lieux, et vous savez ce qu’il faut qu’un ecolier de philosophie observe. Le jeune homme est d’un fort bon naturel, et jusques ici on ne lui a point remarqué de mauvais penchant : il a besoin de se degourdir un peu, et vous savez que les jeunes gens de ce païs-cy, avant que de sortir de chez leur pere, n’ont pas le meme degagement* qu’ils ont en pareilles circonstances dans vos quartiers : on vous laisse aussi pleinement le maitre, mon cher Monsieur, de l’arrangement de ses etudes, et exercices. Vous verrez les progrez qu’il a faits jusques ici, et sa portée, et selon cela vous verrez s’il seroit trop chargé à la fois de tels et et [ sic] de tels travaux. Je crois, sauf meilleur avis, puisqu’il doit demeurer là trois ou quatre ans, qu’il doit ap[p]rendre les choses les unes apres les autres. Il a des principes de mathematique qu’il faudra cultiver, et pousser plus loin, pendant le cours de philosophie ; si pendant la 2 e année du cours de philosophie, il est en etat de commencer l’etude du droit, ou en repetitions, ce qui sans doute sera le meilleur, ou en lecons publiques, Monsieur son pere en sera bien aise ; car il veut qu’il se mette en etat de recevoir les licences en cette science ; ce sera sa profession principale ; il m’a chargé de vous prier de lui envoïer, quand le tems en sera venu, selon les termes où vous avez de coutume de recevoir de vos pensionnaires l’aquit de la depense, un memoire de tout ce que vous aurez deboursé, tant pour la pension que pour le payem[en]t des maitres, et pour ses menus plaisirs, achat de linge, livres, etc. et tout aussi tot il vous fera tenir une lettre de change ; il sera bon que d’abord il ap[p]renne à danser trois ou quatre mois ; il a deja commencé d’ap[p]rendre ; ensuite quand il viendra à Paris, il ap[p]rendra un peu plus / à fond cet exercice : nous le vimes partir samedy dernier sous la conduite de Mr Franconis [2], avec qui nous avions salué votre santé ; toute la famille concourant à vous souhaitter mille benedictions, et que vous aïez tout sujet de vous loüer de la docilité du disciple. Mr de Waddinxveen à [ sic ] son second fils agé de 3 ou 4 ans moins que l’ainé, et il fait etat que lorsque l’un sortira de chez vous, le puisné ira y prendre sa place. Je vous reitere que c’est un des plus honnetes hommes de ce païs. Mr Franconis vous le confirmera.

Mr l’abbé Nicaise m’a ecrit que Mr Le Clerc medecin de cette ville luy a fait tenir le premier tome de l’ Histoire de la medecine [3]. Je serai bien aise de voir cet ouvrage là. Je croi vous avoir marqué que mon Diction[n]aire sera achevé d’imprimer, Dieu aidant, vers la fin de cette année ; on va commencer la lettre O ; c’est plus des deux tiers de l’œuvre.

Je vous preparois un gros paquet, pendant que nous avons cru que le voïage se feroit par l’Allemagne ; mais se faisant par la France il n’y a pas eu moien de vous envoyer une panse d’a*. J’ay recu une bonne et belle lettre de notre bon ami de Lauzanne [4], à laquelle j’aurois deja repondu, si j’avois eté eclairci où est presentement Madame la baronne de Frisen [5], ce qu’il souhaitte de savoir.

Mr le comte d’Atlone partit la semaine derniere pour aller bombarder Givet, où les François ont de gros magazins [6]. Le bruit court que la chose a eté heureusement executée. D’ailleurs on croit échoüé de fond en comble le dessein qu’avoit le roi Jacques de passer en Angleterre [7]. Tous ces bons commencemens de campagne remplissent de joye, et d’esperance ce païs cy.

La 2 e edition des Eloges tirée de Mr de Thou par Mr Teissier [8] paroit depuis quelque tems ; elle est assez augmentée : on a achevé à Leïde l’edition des œuvres de Gregoire Giraldi [9].

Je suis, mon tres cher Monsieur, tout a vous

 

Mr Sismus diacre pour la 2 e fois de notre Eglise wallonne [10] vous baise les mains : on a publié un petit ecrit in 4° intitulé Parallelle de trois lettres pastorales de Mr Jurieu, où l’on fait voir ses variations, et ses contradictions sur le terme, et la maniere de la / delivrance qu’il a promise : on fait voir qu’il se joüe de l’Ecriture, et qu’il la profane grossierement selon ses reprises, et selon les nouvelles de la gazette [11]. Mes baise-mains, s’il vous plait, à Mr Leger : j’ay recu sa reponse [12]. Mr Basnage, et Mr de Beauval vous embrassent. Ce dernier a demandé à Mr Muisson cy devant conseiller au Parlement de Paris [13] les circonstances du testament de Mr Fremont ; il luy a repondu qu’il n’y a rien qui concerne Mr votre fils filleul du defunt [14], et qu’aïant l’honneur de vous connoitre il vous l’eut mandé, s’il y eut eu un legs pour lui.

Notes :

[1] Minutoli avait accepté – dans une lettre qui ne nous est pas parvenue – d’accueillir le fils de Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen : voir Lettre 1085, n.2.

[2] Sur Barthélemy Franconis, un proche de Jean-Alphonse Turrettini et de Bénédict Pictet et futur diacre de l’Eglise française à Bâle, voir Lettre 857, n.2.

[3] Nicaise avait peut-être donné cette nouvelle dans une lettre perdue, mais nous connaissons la lettre de l’ abbé Dubos du 10 février 1696, où il donnait à Bayle la même information sur la publication de cet ouvrage de Daniel Le Clerc : voir Lettre 1086, n.49.

[4] Cette lettre de David Constant, professeur à Lausanne, ne nous est pas parvenue, et nous ne connaissons ni la réponse de Bayle à Constant ni celle à la présente lettre.

[5] Amélie de Dohna-Friesen, épouse d’ Henri, comte de Friesen (ou Frise) : voir Lettre 856, n.17.

[6] Au cours de la première semaine du mois de mars 1696, les forces alliées, sous le commandement du lieutenant-général Frederik Christiaan van Reede (1668-1719), deuxième marquis ( earl) d’Athlone, pilla le dépôt d’armes de l’armée française à Givet : voir J. Childs, The Nine Years’ War and the British Army, 1688-1697. The operations in the Low Countries (Manchester, 1991), p.311-312.

[7] Allusion, sans doute, à la mission manquée de George Barclay (ou Berkeley), Ecossais en exil à Saint-Germain, envoyé secrètement en Angleterre pour étudier les chances d’un soulèvement en faveur de Jacques II. Malgré la rareté de ses contacts avec des sympathisants du roi exilé, il donna l’impression que de nombreux nobles étaient prêts à « lever le masque » dès que les troupes françaises auraient débarqué sur l’île. Louis XIV réunit des troupes à Dunkerque et arma une flotte avec un grand nombre de bateaux plats pour le débarquement. Jacques II quitta Saint-Germain à la fin de janvier 1696 pour rejoindre la flotte qui devait le ramener en Angleterre. Il envoya à l’avance son fils, le duc de Berwick, à Londres, mais celui-ci découvrit que Barclay et les jacobites anglais avaient en fait le projet d’assassiner Guillaume III. Berwick revint aussitôt en France, pour ne pas être impliqué dans le complot, qui fut découvert lorsque l’un des conjurés, Thomas Prendergast, gentilhomme catholique, révéla tout à Lord Portland. Celui-ci fit immédiatement arrêter une vingtaine de suspects et mit la marine en campagne pour protéger les côtes. Dès lors, la flotte française fut bloquée à Dunkerque et Jacques II dut revenir à Saint-Germain. Le roi déchu fit encore quelques vaines tentatives – purement diplomatiques – pour défendre ses droits sur la couronne d’Angleterre, mais la paix de Ryswick du 30 septembre 1697 allait mettre fin à toute nouvelle ambition de reconquérir « son » royaume. Voir le récit contemporain de l’affaire, traduit d’un pamphlet néerlandais, Discours sur la liaison et sur les rapports qui se rencontrent entre la descente resoluë par Jacques II et la conspiration qu’on a découverte contre la vie de Sa Majesté Britannique (Amsterdam 1696, 12°), ainsi que le commentaire de N.A. Robb, William of Orange. A personal portrait (London 1966, 2 vol.), ii.379-381, et de M. Duchein, Les Derniers Stuarts, 1660-1807 (Paris 2006), p.332-334.

[8] L’ouvrage d’ Antoine Teissier, Les Eloges des hommes savans, tirés de l’histoire de M. de Thou (Genève 1683, 12°), venait de connaître, en effet, une nouvelle édition (Utrecht 1696, 12°, 3 vol.).

[9] Sur cette édition des œuvres de Lilio-Gregorio Giraldi, voir Lettre 1095, n.4.

[10] Théodore Sismus, diacre de l’Eglise wallonne de Rotterdam en 1692-1693 et en 1696-1697 ; il fut ancien de la même Eglise en 1700-1701 et en 1704-1705 : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706, index.

[11] Nous n’avons pu localiser un exemplaire de ce pamphlet de quinze pages intitulé Parallèle de [ou des] trois « Lettres pastorales » de Mr Jurieu touchant « L’Accomplissement des prophéties » (25 janvier 1696, 4°). Bayle le cite de nouveau dans sa Dissertation sur les libelles diffamatoires, rem. A, et Charles de La Motte le cite dans deux lettres adressées à Des Maizeaux en mai 1695 et en janvier 1696 : voir B. Lagarrigue, « La correspondance inédite de Charles de La Motte, correcteur à Amsterdam (1667 ?-1751) », Documentatieblad Werkgroep achtiende eeuw, 22 (1990), p.103, et Kappler, Bibliographie de Jurieu, p.185-186.

[12] Voir la lettre d’ Antoine Léger du 7 février 1696 (Lettre 1085).

[13] Sur Jacques Muisson (1636-avant 1704), sieur de Toillon, conseiller au Parlement de Paris, voir Lettre 156, n.11.

[14] Sur la mort de Jean-Jacobé de Frémont d’Ablancourt, voir Lettre 1092, n.5. La famille de Minutoli était apparentée aux d’Ablancourt, d’où l’intérêt éventuel de son fils pour le testament du défunt : voir Lettre 188, n.5.

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