Lettre 1099 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, mars 1696 [1]]

Vous souviendroit il, mon cher Monsieur, de vostre journal d’avril 1685, pag[e] 425, où vous dites, qu’ il ne resteroit plus qu’à mettre en question si les passages de M. Du Rondel, rapportez dans les Nouvelles d’octob[re], p. 291, prouvent bien ce qu’il prétend [2] .

C’est ce qui me feit alors travailler sur ces misérables palimpsestes dont je vous ay parlé. Il y a bien dix sept pages quarto petite lettre : mais comme elles sont entiérement moisies et rongées par les souris en plusieurs endroits, voicy tout ce que j’en ay pu tirer de raison[n]able. Si cela vous peut servir à « Pereira » [3], tant mieux ; sinon vous le bruslerez. Je n’ay jamais pu desbrouïller ni deviner ce que je disois sur les passages de Seneque [4] ; et d’escrire de nouveau sur ce sujet là, c’est de quoy je me trouve incapable.

Adieu, mon cher Monsieur. Toujours tout à vous.

 

Vostre lettre à Mr le comte de Rekem a esté donnée à Madame de Tilly [5].

Je vous remercie de vostre derniére [6]. Elle me comble d’honneur et de joye ; mais il en eust fallut oster le mot de scavantissime. Franchement, je ne le mérite point. /

Vos typothetes [7] sont des villains de vous harceller, comme ils font. Si j’estois de vous, je les planterois là ; car ce ne sont que des avares, des ai)sxrokerdh/j [8], des carcinomes [9], en un mot pus et venenum [10].

Notes :

[1] La présente lettre fut accompagnée d’un mémoire dont Bayle devait se servir dans l’article « Pereira », rem. C, où il indique la date de mars 1696. Il devait répondre à la présente lettre par celle du 8 mai 1696 (Lettre 1113).

[2] Dans sa lettre du 9 juillet 1684 (Lettre 301) publiée dans les NRL d’août 1684, art. I, Malebranche avait affirmé : « Il n’est pas vray, comme vous le dites […], que le sentiment de M. Descartes sur l’ame des bêtes n’est que de ce temps, car on a disputé de cela autrefois », et avait cité à l’appui le passage de saint Augustin. Dans les NRL, avril 1685, cat. xiv, Bayle avait publié la rétractation de Malebranche (voir Lettre 396, n.2-3 ; voir aussi Lettre 495, n.7). Bayle renvoie aussi à la lettre de Du Rondel publiée dans les NRL, octobre 1684, art. XI : « Extrait d’une lettre écrite de Maestricht » : il s’agit de sa lettre du 14 octobre 1684 (Lettre 346), toujours concernant l’âme des bêtes, que Bayle reproduit dans le DHC, art. « Pereira », rem. C.

[3] Bayle publie ce mémoire dans le DHC, art. « Pereira », rem. C.

[4] A la fin de son mémoire publié dans l’article « Pereira », rem. C, Du Rondel cite Sénèque, De brevitate vitæ, cap. xiv : « On dit qu’ Alexandre le Grand, à la veille de conquérir les Indes, et sûr déjà de ses destinées, eut le courage de souhaiter être Diogene. Tant la sécurité lui parut digne d’envie ! Tant l’état des cyniques lui sembla surpasser la nature ! Disputare cum Socrate licet, dubitare cum Carneade, cum Epicuro quiescere, hominis naturam cum stoïcis vincere, cum CYNICIS EXCEDERE. A dire vrai, c’est un état assez étrange que cette insensibilité, et il a toujours coûté bien cher à quiconque y est arrivé [...] : mais c’est un état bien commode pour les malheurs de cette vie. » Il est possible – sans être certain – qu’il s’agisse dans la présente lettre de ces même formules de Sénèque.

[5] Il ne faut pas confondre avec M me Blondel de Tilly (voir Lettre 974, n.2) la comtesse de Tilly qui est ici désignée : celle-ci était la femme de Claude ’t Serclaes, gouverneur de Maastricht. Du Rondel lui aurait donné une lettre (perdue) de Bayle adressée à Ferdinand Govert, comte d’Aspremont-Lynden-Reckheim (1644-1708) ; celui-ci avait épousé Elisabeth, fille d’ Egon, comte de Fürstenberg, et d’ Anne-Marie, princesse de Hohenzollern. Bayle remerciait sans doute le comte de Reckheim de lui avoir fourni le texte de son article « Reckheim », dont il mentionne, en marge du DHC, qu’il lui a été envoyé dans « un mémoire communiqué à l’auteur ». Comme Bayle le précisera en 1702 à l’article « Tilli » – dont la substance lui venait sans doute de la même source – il existait encore (en 1702) trois frères de la famille Tilly (ou Tilli), dont l’un était chanoine de Liège, un autre général des troupes de Liège et le troisième lieutenant général de la cavalerie et gouverneur d’Arnheim en 1701 ; celui-ci, nommé Claude, était marié avec Anne Antoinette de Reckheim.

[6] Cette lettre de Bayle à Du Rondel, où celui-ci est qualifié de « savantissime », ne nous est pas parvenue.

[7] Typographes, les imprimeurs du DHC.

[8] Traduction : « cupide », ou « avare ».

[9] Littéralement, des cancers, au sens métaphorique de parasites.

[10] « pus et poison » : c’est ainsi que, au premier vers d’une de ses Satires (i.VII.1), Horace caractérise Rupilius Rex. Rupilius et Horace, tous les deux d’origine humble, se méprisaient mutuellement.

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