Lettre 11 : Pierre Bayle à Jean Bayle

A Geneve le lundy 21/11 septembre [1] 1671
Monsieur et tres honnoré pere,

Je m’asseure que vous aves receu ou que vous recevrés bien tot deux lettres [2] q[ue] je vous ay ecrittes en fort peu de tems. J’addressay la premiere à Mr Du Bourdieu [3] q[ui] avoit envoyé à Mr Mestrezat professeur en theologie une lettre de change de 132 l[ivres] t[ournois] pour me la donner, et qui souhaittoit d’avoir bien tot reponse de moy afin de vous pouvoir faire cognoitre qu’il s’acquitte exactem[en]t de vos commissions et parce que je me crus obligé de le remercier du soin qu’il avoit pris de cette affaire, je luy ecrivis une petite lettre de compliment. Peu de jours apres ayant receu la lettre que vous m’avés fait la grace de m’écrire, j’y fis reponse par la voye de Puylaurens mettant mes lettres dans le paquet du fils de Mr Fargues. C’est là que je vous ay tres humblement remercié de l’argent que vous m’avez fait tenir, et que je vous ay asseuré que je l’employerois avec toute la menagerie* imaginable, ainsi je me dispenseray d’en parler encore à present. Je repeteray seulement que par le moyen d’une condition* que j’ay trouvée chez un des seigneurs de cette ville, je pourray vous laisser en repos pendant quelque tems. C’est chez Mr de Normandie [4] qui est presentement syndic que je suis logé, maison des plus considerables de Geneve et originaire d’une tres illustre famille de France, puis qu’elle descend de ce Mr de Normandie juge royal et lieutenant civil de Noyon qui se retira avec Mr Calvin à Geneve et qui etoit petit fils d’un gouverneur de Noyon ainsi que vous pouvez voir dans la Deffense de Calvin composée par feu Mr Drelincourt [5] .

Or parce que je vous avois promis de vous ecrire amplement, par le moyen d’une commodité* fort seure et fort propre que me fournissoit le retour du sieur Faure [6] garçon apothiquaire de Saverdun vers ses parens, je vous veux tenir à cette heure ma parole, car comme il se rencontre des occasions si favorables fort rarement il s’en faut bien prevaloir quand nous le pouvons, et c’est ce que je pretens faire voyant que ni la quantité de paroles que je vous envoiray ne se perdra pas par les chemins, ni ne vous coutera pas de l’argent qui sont les 2 inconveniens que l’on trouve par toutes les autres voyes de se donner des nouvelles. Si une semblable rencontre s’offroit à vous, je voudrois vous supplier tres instamment de vous en servir pour m’envoyer une charrettée de nouvelles pour ainsi dire, ou de diverses petites pieces qui vous pourroient tomber entre les mains. Mais il n’y a pas apparence que vous trouviés facilement de telles commodités à moins que les libraires de Montauban vinssent en personne en cette ville [7] et que vous feussiés avertis de leur voyage ou quelque proposant de vos contrées. Mais cela arrivera quant il plairra à Dieu, cependant il faut que je vous aprenne ce qui concerne l’etat de cette republique.

Elle jouyt presentement par la misericorde du bon Dieu d’un grand calme et d’une tranquillité generale. Ce n’est pas que ses voisins et sur tout le duc de Savoye ne luy fassent aprehender quelque orage qui semble s’amasser tous les jours pour fondre dans quelque tems. En effet ce prince a fait batir un fort à une petite lieuë de Geneve sur le lac [8] par le moyen duquel il commandera au commerce, se rendra le maitre de la navigation, et pourra tenir la ville fort à l’etroit. Cependant bien qu’on voye icy de quelle importance est cette affaire, et combien facheuses suittes on en doit craindre, et que tout cela se fasse par une violation manifeste des traittés de paix accordés entre le duc de Savoye et la Republique, on n’ose rien dire à l’encontre ni rien faire encore moins.

Voilà pour l’etat politique. Pour l’Eglise elle y est dans une grande prosperité, il y a une si grande abondance d’exercices de pieté qu’un meme homme p[e]ut facilement assister chaq[ue] semaine à plus de douze preches et à quatre prieres publiques. On y preche en trois langues, en francois tous les jours, en allemand le mecredy et le dimanche et en italien le jeudy. Je me rens assidu à ces dernieres predications pour aprendre un peu cette langue là. Au reste les disputes de la grace universelle ont etrangement* partagé les esprits. La division commencea par les professeurs, car c’est l’ordinaire que les plus savans soient les premiers en jeu dans les affaires de cette nature, des professeurs elle passa dans les autres ministres, et d’eux elle se repandit dans toutes les maisons de Geneve, chacun se rangeant à l’opinion d’un tel ministre qui etoit son parent ou son ami, ou dont quelqu’un de ses amis etoit alié, et cela ala si avant que jusques aux gens de metier se demandoient s’ils etoient de la grace universelle ou de la particuliere. De là naquirent cent factions et cent cabales, un party s’opposant toujours aux intherets de l’autre de quelque espece qu’ils fussent, fussent ils tres eloignez du sujet de la division. Enfin on en vint jusques à un peril eminent d’un soulevement qui auroit eté la perte irreparable de cette republique, mais le Conseil de Deux Cens s’assembla et • fit de si expresses deffenses de parler de grace particuliere ni d’universelle, soit aux professeurs, ministres, qu’autres habitans, que chacun a demeuré coy du depuis [9]*. • Il est vray que comme ceux de la grace universelle etoient estimés des innovateurs[,] ce fut à eux particulierement qu’on imposa silence. On deffendit aux professeurs qui la tiennent d’en parler ni dans leurs preches ni dans leurs leçons ni dans leurs conferences et on les obligea de signer un formulaire baty comme il plut au party opposé. Cela se fit il y a quatre ou 5 ans [10], depuis quoy on n’entend plus tant parler de l’affaire[,] neantmoins qui etoit universaliste ou particulariste l’est encore, et les esprits sont dans une aussi grande alienation quoy que cachée que jamais. Il est vray que cela n’a lieu qu’à l’egard des ministres et des seigneurs qui voyent quelqu’un de leurs proches parens interessé, car pour ceux qui n’en voyent pas et pour le menu peuple tout va asses bien Dieu mercy, si bien qu’on peut dire que les deux partis que les opinions des ministres ont fait n’empeche[n]t pas que l’Eglize en general ne se porte bien, le mal s’il y en a ne se repandant pas mais demeurant resserré entre un petit nombre de personnes. Je vous diray pourtant que je remarque plus d’empressement en ceux de la grace particuliere qu’aux autres, sans doutte parce qu’ils se croyent fondez en droit, et les premiers en possession. Ils n’oublient rien pour empecher que les universalistes ne se fortifient et de là vient que l’arret du Roy qui deffend à tous les ministres etrangers de precher dans son royaume [11], ayant contraint Mr Mussard [12] ministre de Lyon de se retirer icy d’où il est natif, il trouve beaucoup d’opposition à s’etablir dans cette Eglize nonobstant ses beaux talens, parce qu’il est de la grace universelle à ce qu’on pense.

Or comme j’ay ouy souvent parler de l’etat où on s’est veu en ce pays à l’occasion de la grace, j’ay eu un peu de curiosité de connoitre les 2 opinions. J’avois toujours cru sur la foy de Mr Du Moulin [13] que l’opinion de Mr Amirault [14] etoit tres dangereuse et tout à fait erronée, car j’avois leu dans son Etat des controverses salmuriennes [15] des choses contre la grace universelle qui me la faisoient avoir en horreur. Cependant ayant leu une lettre manuscritte que Mr Le Faucheur [16] ecrivit à Mr Du Moulin pour l’avertir en amy du tort qu’il avoit fait à la reputation qu’il s’etoit acquise par tant de veilles, en agissant de si mauvaise foy contre un fameux professeur et ministre aussi bien que luy, je commenceay à me doutter que la passion s’etoit melée dans l’ecrit de Mr Du Moulin et qu’il faloit ouyr les deux parties avant que de rien conclurre en faveur de l’une ou de l’autre. Et en effet j’ay trouvé que le Mr Amirault que Mr Du Moulin a combattu dans son livre est un fantome et une chymere que Mr Du Moulin a batie de son bon plaisir, et qu’il n’est rien moins que le Mr Amirault de Saumur. Il luy attribue des choses ausquelles il n’a jamais pensé, il luy fait soutenir des points qu’il desavouoit de tout son coeur. Il prend ses pensées tout de travers, tronque et mutile ses passages et[,] ce qui est bien plus[,] d’une extreme confiance* il cite le chapitre et la page où il pretend que Mr Amiraut a dit telle et telle chose et quand on confronte on ne trouve rien de tout cela. Enfin ce qu’on apelle disputer de mauvaise foy et en sophiste, a eté fort bien mis en prattique par le grand Mr Du Moulin. Mr Le Faucheur luy remontre tout cela en bon amy et luy fait voir qu’il court grand risque qu’on ne croye qu’il a traitté les controverses de l’Eglise romaine sur le meme ton et encore avec d’autant plus de supercherie qu’al[ors] il avoit affaire avec des etrangers, et icy avec des freres. Mais on p[e]ut leve[r] ce soupçon par la maxime que fratrum inter se iræ sunt acerbissimæ [17], etc. car par ce moyen on se persuadera que Mr Du Moulin a eté plus en colere contre Mr Amirault que contre les catholiques romains, et par suitte qu’il a agi de plus mauvaise foy contre luy que contre eux. Mais outre la passion que Mr Du Moulin a apportée dans cette dispute on remarque qu’il n’a pas bien entendu les choses et qu’il ne possedoit pas la matiere asses à fonds p[ou]r s’en demeler heureusement. On a voulu dire qu’il avoit fort mal reussi par la meme raison dans ses disputes contre les arminiens et que pour* n’entendre pas bien leurs opinions il alloit souvent andabatarum more [18], sans porter aucun coup. Aussi trouve t’on qu’un arminien nommé Corvinus qui a refuté son Anatomia arminianismi  [19] luy en baille à garder* honnetement*. Pour revenir à la grace universelle, Mr Du Moulin m’etant devenu suspect je ne me voulus plus fier à luy, et je m’en allay chercher un plus jeune antagoniste de Mr Amirault, car j’ay toujours remarqué que les vieilles gens malgré le phlegme de leur vieillesse s’irritent plus fort contre tout ce qu’ils croyent s’ecarter du grand chemin, que les jeunes

Vel quia nil rectum, nisi quod placuit sibi, ducunt

Vel quia turpe putant parere minoribus, et quæ

Imberbes didicere, senes perdenda fateri.

Horat. l.2. Epist[olarum] 1

 [20]
Ainsi je consultay Mr Spanheim [21] qui a sans contredit deployé dans cette cause une profonde erudition, beaucoup d’esprit et une eloquence singuliere, et parce qu’à l’exemple de ce roy je croyois qu’ilfaloit garder une oreille pour l’accusé [22][,] je me jettay à meme temps sur la reponse de Mr Amirault [23] aux trois volumes de Mr Spanheim : par cette lecture il me semble selon mon petit jugement que la question en elle meme est de tres petite consequence pour le salut, qu’on p[e]ut etre indifferemment de l’opinion qu’on • voudra sans qu’il y ait rien à perdre ou à gagner grand chose, que toutes deux se soutiennent par l’Ecriture, et qu’enfin on pouvoit se passer de chicaner Mr Amirault sur une chose qui[,] quand elle n’auroit aucun fondement dans la parole de Dieu ni dans le sentiment de nos premiers reformateurs[,] n’auroit rien de blamable en elle meme, car quel mal y a t’il de soutenir, encore que l’Ecriture n’en dit rien, que Dieu aime si fort tous les hommes qu’il seroit bien aise qu’ils eussent l’adresse de se prevaloir d’un bien qu’il leur presente à tous, et de poser en meme tems qu’il ne les ayme pas tous jusques au point de les mettre en possession de ce bien là qui leur est presenté, par la vertu irresistible de sa grace. C’est dire tout ce que les autres disent excepté que c’est attribuer à Dieu plus de clemence, et donner un plus vaste champ à sa misericorde, ce qui n’est pas à mon avis, une pensée indigne de cette patience et de cette bonté que Dieu temoigne à toutes les creatures jusques aux petits corbeaux [24], et je ne crois pas qu’il soit deffendu de penser de la divinité des choses qui tournent à sa gloire encore que nous n’ayons autre fondement de penser ainsi que ces notions universelles qui sont communes à tous les hommes.

Mais la chose n’en est pas là, Mr Amirault soutient par l’Ecriture son opinion et bien loin d’avouer qu’il est le premier qui a trouvé dans l’Ecriture une doctrine qui y paroit si souvent, il accuse de nouveauté les particularistes et se plaint d’eux avec beaucoup d’aigreur de ce qu’ils ont lachement abandonné les opinions de Calvin, de Musculus, d’ Œcolampade [25] et de tous ces grands heros qui ont travaillé à la Reformation, ce qu’il demontre par tous leurs ouvrages d’une maniere contre laquelle on ne p[e]ut disputer que par des contorsions et de[s] gennes incroyables. Il a prouvé son opinion par nos catechismes, nos liturgies nos confessions de foy et tous les autres documens de la foy publique de ceux qui ont planté la Reformation, et depuis luy Mr Daillé dans son Apologia pro synodis etc [26]. prouve par tous les anciens Peres et par tous nos theologiens soit de notre tems soit du • siecle passé qu’ils ont eté de l’opinion que Mr Rivet [27], Du Moulin, etc. accusent d’estre • nouvelle. Mais ce qu’il y a de plaisant et qui fait conoitre qu’il y a du mal entendu ou une pure logomachie dans le fait de ces messieurs c’est que les universalistes • mettent Mr Rivet, Mr Spanheim et tous leurs autres antagonistes au nombre de ceux qui ont enseigné dans leurs livres la grace universelle. Tout cela m’a fait si bien comprendre l’inutilité de cette question et combien elle est peu digne de tant de papier qu’elle a fait gater aux meilleures plumes de notre party que je serois bien faché de me declarer plutot pour l’une que pour l’autre[,] car [je crois] que pour cela je n’en serois ni plus pres ni plus loin du royaume des cieux.

Mais si Mr Amiraut est excusable quant à la matiere de sa dispute, je ne croy pas qu’il le soit quant à l’air avec lequel il la traitte. Ce n’est pas que dans les regles du monde il n’eut quelque raison d’ecrire comme il a fait[,] mais je doutte qu’il eut pu faire aprouver sa maniere à un homme qui l’eut voulu examiner par les reglesde la charité et de la debonnaireté chretienne. Car je veux que Mr Spanheim l’eut chicané avec quelque esprit d’aigreur et d’envie, il ne s’ensuit pas qu’il ait deu se permettre tant de railleries piquantes dont sa reponse est parsemée. Quoy qu’il en soit j’ay eu le plaisir de voir (si toutefois il n’y a pas plus de sujet de pleurer que de se divertir en voyant les foiblesses de l’homme) que pour etre professeur en theologie on n’en est pas moins le jouet des passions, de la cholere, de l’envie et de la vengeance. Ces petites furies regnent par tout dans les Exercitations de Mr Spanheim, avec plus de licence encore dans la reponse de Mr Amiraut, mais elles auroient eté dans le comble si Mr Spanheim eut eu assés de vie pour achever ses Vindiciæ exercitationu[m] de gra[t]ia universali [28] car ce qu’on en a imprimé apres sa mort, marque qu’il etoit dans les plus fortes emotions de sa bile toutes les fois qu’il prenoit sa plume. En voyant cela je me demandois à moy meme

Tantæne animis cœlestibus iræ ? [29]
et j’etois presque sur le point de reconnoitre que l’emportement est le propre des grandes ames, et que Jupiter n’etoit pas un trop mechant tireur de consequences lors qu’il concluoit de ce que Junon etoit colere qu’elle etoit vrayem[en]t sa sœur et la fille de Saturne
Et germana Jovis Saturnique altera proles

Irarum tantos voluis sub pectore fluctus,

Aeneid[os], 12, v.830 [30]

mais je reviens à mon ler sujet, apres cette digression où je me suis engagé insensiblement ayant eu à faire mention de la grace universelle lors que j’ay voulu vous parler de l’etat de cette Eglise.

Il reste maintenant que je vous parle de l’Academie. Il est certain qu’elle est pourveuë à miracles. De trois professeurs qu’il y a en theologie, l’on p[e]ut dire que Mr Mestrezat est un des esprits subtils et deliez qui se puisse voir, Mr Turretin un homme de grande lecture et qui entend tres bien la positive et la polemique, et Mr Tronchin le plus profond jugement qui se puisse. Je ne feins point de dire que c’est le plus penetrant et le plus judicieux theologien de l’Europe. Il est degagé de toutes les opinions populaires et de ces sentimens generaux qui n’ont point d’autre fondement que parce qu’ils ont eté crus par ceux qui nous ont precedés. Ce n’est rien pour luy que d’apporter qu’un tel et un tel, que les universités, que les academies ont condamné une chose, il examine les raisons pourquoy ils l’ont fait et s’il les trouve justes il les embrasse, et non autrement. Ses leçons sont toutes de chefs d’œuvre et une critique fine et delicate du commun des theologiens. Il en fait connoitre les foiblesses à veuë d’oeil, et parce que Vendelin est un livre fort manié par les proposans il a cru qu’il etoit à propos de faire comprendre qu’il ne faut point prendre pour argent contant tout ce qu’il dit, ainsi il fait des lecons particulieres dans sa maison trois ou quatre jours de la semaine [31] dans lesquelles il explique cet autheur et remarque les fausses preuves qui s’y trouvent, les passages de l’Ecriture mal appliqués ou qui ne prouvent pas ce qu’il veut, les mauvaises reponses qu’il fait aux argumens des adversaires et telles autres foiblesses, ajoutant ce qu’il a laissé à dire ou qu’il n’a dit qu’en passant.

Il y a peu de jours qu’expliquant le chapitre de l’Eucharistie et l’endroit où il s’agit de la presence de Jesus Christ en ce sacrement selon notre opinion, et de notre communion avec luy, il nous declara franchement que nos premiers reformateurs et la pluspart memes de nos theologiens, Mr LeFaucheur [32] • meme, n’avoient pas bien entendu cette question et avoient tres mal expliqué son etat, et que le premier qui avoit bien reussi etoit S[ain]t Aldegonde [33] , et depuis Mr Mestrezat dans son excellent Traitté de notre communion à Jesus Christ [34]. Pour marq[uer] qu’au commencem[en]t on n’entendoit pas trop bien ce que c’etoit[,] il aportoit les passages de notre catechisme où il est dit que c’est un secret surmontant notre entendem[en]t mais toutefois tres certain etc [35]. Il disoit qu’il n’en faloit pas venir là et qu’il y avoit de[s] moyens fort faciles et meme populaires d’expliquer cette bienheureuse communion. Au reste vous ne sauriez croire quels avantages il tire de la philosophie de Mr Des Cartes dont il fait assés ouverte profession, p[ou]r combatre ceux de l’Eglise romaine [36]. En effet comme par les principes de ce grand homme, le lieu n’est autre chose que le corps meme, ce qui se prouve par des raisons claires comme le jour, on met à bas une legion de chicanes et de distinctions creuses dont ils se sont munis pour se sauver des absurdités qui naissent de poser un meme corps en plusieurs lieux, en leur disant que comme selon leur propre aveu le corps de Jesus Christ ne se multiplie pas, les lieux aussi qu’il occupe ne peuvent pas se multiplier, puisque le lieu que le corps de J[esus] C[hrist] occupe et le corps meme de J[esus] C[hrist] sont une seule et meme chose [37]. J’apporte cet exemple seulem[en]t car si je voulois toucher ce que nous pouvons conclurre en faveur de notre croyance de ce que Mr Des Cartes et ses sectateurs enseignent touchant l’impenetrabilité de la matiere, la nature de l’extension, et des accidens etc. je n’aurois jamais fait. Mr Turretin a fait aussi pendant tout l’hyver des lecons dans sa maison où il expliquoit le systeme de Mr Des Marets [38] celebre professeur à Groningue.

Pour la philosophie, elle florit icy extremement. Mr Choüet fils du libraire et neveu de Mr Tronchin enseigne celle de Mr Des Cartes avec grande reputation et un grand concours d’estrangers ; Aussi faut il avouer que c’est un esprit extremem[en]t delicat et egalement poly et solide. Il a enseigné la philosophie à Saumur pendant quelques années[,] mais une chaire s’etant trouvée vacante dans sa patrie il s’y retira pour l’occuper. Il fait tous les mecredis des experiences fort curieuses où il va beaucoup de monde. C’est le genie du siecle et la methode des philosophes modernes. Il en a fait • de fort exactes touchant le venin des viperes, qui est une matiere sur laquelle les philosophes d’Italie et ceux de Paris sont partagés. Ceux là voulant qu’il consiste dans un suc jaune qui est contenu dans les vesicules de la gencive lesquelles venant à se crever à mesure que le vipere enfonce sa dent dans la chair, le suc jaune se repand dans la playe et coagule le sang en sorte qu’il se fait des obstructions qui empechent le mouvement libre du sang et des esprits dont s’ensuit la mort de l’animal ; et ceux cy au contraire pretendans que le venin vient de certains esprits irrités ou d’une humeur qui a son conduit par de certains filets qui sont dans les dents des viperes. Il s’est ecrit plusieurs livres pour et contre [39], et chaque party s’apuye sur plusieurs epreuves faites sur quantité d’animaux. Celles que Mr Chouet a faittes sur des pigeons, des chats et des poulets qu’il a fait mordre à des viperes irritées sont beaucoup plus favorables aux Italiens qu’aux Francois.

Il a fait aussi les experiences de l’argent vif, du syphon, du thermometre, de l’æolypile, des larmes de Hollande, et plusieurs autres, et se prepare à faire au premier jour celle de l’aymant [40]. Il est allé meme sur des montagnes qui sont à 4 ou 5 lieues de Geneve pour y faire l’experience de l’argent vif [41], car comme il l’explique par la pesanteur de l’air, son opinion est bien confirmée s’il arrive que plus le lieu où on fait l’experience est haut, plus aussi l’argent vif descend dans un tuyau qu’on tient renversé, et il a trouvé la chose comme il la vouloit car au lieu que l’argent vif demeure suspendu à la hauteur de 26 pouces à Geneve, il descendoit jusques à 22 pouces sur la montagne, ce qui vient de ce qu’y ayant moins d’air du sommet de la montagne jusqu’à l’endroit où il finit, que depuis le pied de la montagne jusques au meme lieu où il finit, il faut moins d’argent vif sur le sommet de la montagne qu’à la racine pour faire l’equilibre de l’air avec l’argent vif, en quoi consiste sa suspension. Mais il vous faudroit decrire par le menu l’ordre et la maniere de cette experience, si je voulois vous faire bien entendre ce que je vous en dis.

Depuis quelque tems il y a une autre chose où les proposans peuvent profiter beaucoup. C’est qu’un ministre de cette ville nommé Mr Sartory [42] qui est professeur en histoire et en grec, dans l’Academie et bibliothecaire de surplus outre les leçons publiques où il explique l’ Iliade, en fait de particul[ier]es en faveur des theologiens sur le Nouveau Testament. Il a [e]xpliqué le premier chapitre des Actes fort doctement faisant un triage tres judicieux de tout ce qu’ont dit Grotius, Heinsius, Casaubon, Beze, Ludovicus de Dieu, Saumaise [43] et autres. Il nous expliquoit dernierement cette celebre difficulté qui se trouve au v[erset] 18 où St Luc dit que Judas au lieu que s[aint] Matthieu a dit qu’il s’etoit etranglé [44]. Il rapportoit que le grand Mr de Saumaise [45] ne trouvoit point d’autre moyen de se tirer de cette difficulté qu’en disant que comme il arrive presque toujours qu’on conte diversem[en]t les actions d’eclat qui arrivent dans une ville, la nouvelle de la mort de Judas ne fut pas plutot sceue dans Jerusalem que les uns semerent le bruit qu’il s’etoit pendu, les autres, qu’il s’etoit precipité, chacun enfin le faisoit mourir d’un genre de mort different, que sur cela les apotres sans autrement s’informer du fait ont ecrit cette mort les uns conformement à l’opinion de quelques uns, les autres à ce qu’un autre • vaudeville* leur en avoit apris. Je trouve que l’Ecriture n’est guere menagée de cette façon et que c’est l’exposer un peu trop aux foiblesses des histoires communes. Mais à dire le vray, je croi que ce n’etoit pas un grand soucy pour Mr de Saumaise, de qui j’ay ouy dire à un grand homme, que luy et Scaliger, et Casaubon et Heinsius [46] et autres grands hommes qui ont vecu dans notre communion nous ont fait plus de mal que de bien parce qu’ayant voulu porter leur critique jusques sur l’Ecriture saincte, ils ne l’ont pas maniée avec assés de respect. Pour revenir à notre passage, Mr Sartory rapporta encore le sentiment de plusieurs doctes personnages que je ne vous diray pas et enfin il s’arreta à celuy de Casaubon [47] qui est que comme Judas s’etoit pendu, la corde se rompit, si bien qu’il tomba ou sur quelque pieu ou sur quelque pointe de rocher qui lui perca le ventre. Mais à dire le vray[,] quoi que cela n’implique pas [contradiction,] il y a bien à demander comment un pieu se trouva si à propos au dessous du lieu où il avoit attaché sa corde. Vous m’obligerés bien de me donner vos pensées là dessus. Quand il nous a expliqué le verset où il est parlé du sort jetté sur Mathias [48] il a rapporté cent choses tres curieuses touchant la maniere de tirer au sort des Anciens et il a cité Peucer qui en a fait un traitté dans son livre De divinationu[m] generibus [49] dont je vous prie aussi de me dire quelque chose.

Je m’efforce autant que je puis de profiter de tous les moyens qui me sont offerts soit par la conversation des gens doctes, soit autrement. Je ne dois pas oublier que j’ay l’honneur de voir quelquefois un ministre nommé Mr Bourlamachi [50] originaire d’Italie et qui pour etre de Geneve a eté interdit de precher en France et à Grenoble par consequent où il etoit pasteur. C’est une bibliotheque vivante et le veritable Photius [51] de notre siecle ; il n’est point de livre de quelque nature qu’il soit, qu’il ne connoisse avec le nom, la qualité et le merite de son autheur et cent autres circonsta[n]ces qui sont l’effet de la plus prodigieuse memoire du monde qui est conjointe en luy avec un jugement tres delicat et tres profond. En voilà assés pour Geneve.

J’avois dessein de vous dire aussi quelque chose des autres pays, mais parce que je me suis trop etendu sur tout ce qui a passé sous ma plume, je pretends briser icy de peur de vous trop fatiguer. Sans cela je vous aurois apris quelques nouvelles, la demolition du temple de Grenoble [52] et la permission d’en batir un autre dans les faux bourgs, la crainte où l’on est pour l’Academie de Saumur qui doit etre jugée bientot [53], et la vocation de Mr de L’Angle le fils à Charento[n] et celle de Mr La Roque à Roüen [54]. J’ajouterois encore le mariage de Mr avec la fille de l’Electeur palatin [55]. Son A[ltesse] R[oyale] en a deja receu les complimens de toute la Cour et le Roy meme a voulu que Mr le Dauphin luy en fit un. Le conte Du Plessis Pralin [56] premier gentilhomme de la chambre de Mr est allé demander cette princesse à Heidelberg et on dit qu’elle doit se rendre bientot à Mets et de là à Chalons en Champagne. Mr l’archeveque de Paris [57] la doit aller trouver à Mets où elle doit abjurer sa religion, quoi que Mr l’archeveque d’Ambrun frere du marquis de la Feuillade, et maintenant eveque de Mets [58] lui dispute cet honneur, la ceremonie se devant faire dans son diocese. On disoit meme que les dames de la cour vouloient se porter jusques là pour assister à • la ceremonie.

Il y a quelque demelé entre l’Angleterre et l’Espagne et meme quelques vaisseaux se sont deja rencontrés, mais le Roy veut se rendre leur arbitre ce qui terminera apparemment toute la guerre. Cependant les grandes troupes que le Roy a sur pié qui montent à plus de cent 20 mille fantassins et douze mille chevaux font craindre quelque remue menage[,] d’autant plus que le gouverneur d’Hypre a fait demolir un bureau que Mr le marechal d’Humieres gouverneur de l’Isle, avoit fait batir aupres de cette premiere ville, et ayant envoyé demander raison de cela au gouverneur des Pays Bas pour le roy d’Espagne il luy fut repondu que le gouverneur d’Ypre n’avoit rien fait que par bon ordre [59]. De vous aprendre la mort du duc de Guise qui avoit epousé une des filles de feu Mr le duc d’Orleans que presentement on parle de marier au duc d’Yorck [60] ; ne seroit pas une nouveauté fort digne de consideration, non plus que celle du cardinal Antoine, archeveque de Reims et grand aumonier de France [61]. L’ abbé Le Teiller qui etoit son coadjuteur est presentement archeveque de Reims, et le cardinal de Bouillon doit etre grand aumonier de France [62]. Je ne crois pas [n]o[n] plus qu’il soit fort necessaire de vous aprendre la mort de Mr de Lionne , ou celle de Mr Vallot , premier medecin du Roy. Pour celle de Mr le duc d’Anjou 2. fils de France je pense que vous l’aurés aprise il y a longtems [63]. La Reyne en a été fort affligée et a voulu qu’on murat l’apartement de ce jeune prince. Cependant le Roy prend un grand soin de faire bien elever le Dauphin. Pendant qu’il a eté à Dunkerq[ue] et à l’Isle il ecrivit à Mr le marquis de Montausier [64] son gouverneur et à l’ eveque de Condom son precepteur [65] qu’on ne luy sauroit faire un plus grand plaisir que de bien elever son fils à la pieté et à une veritable amour de Dieu, ce qui a fait penser que le Roy se degoutant de jour en jour des vanités du monde vouloit tout de bon devenir devot. La fete de s[aint] Louys [66] a eté celebrée à Versailles avec toute la magnificence imaginable. Comme c’etoit la fete du Roy, il a voulu que la solemnité, les jeux, les festins qu’il donnoit à toute la cour durassent une sepmaine toute entiere, et au reste il a voulu que desormais Versailles portat le nom de Ville s[aint] Louys, ou Ville neufve St Louys. Au reste l’on a craint cette année que le Turc n’attaquat la chretienté. Les nouvelles sont venues que Sa Hautesse avoit dessein de venir luy meme en Hongrie avec la resolution de n’en partir pas qu’il n’eut fait son entrée à Vienne, d’envoyer le Grand Visir attaquer la Pologne et se joindre aux cosaques qui se sont revoltés contre leur roy, et le capitan Bassa dans la Sicile et l’Italie. L’on disoit meme que ce dernier avoit usé d’une plus grande diligence que les autres puis qu’il avoit deja fait sa decente* dans la Sicile et dans la Calabre ce qui avoit furieusem[en]t consterné le viceroy et le gouverneur qui avoi[e]nt envoyés [67] à Madrit promptem[en]t, pour demander à la regente renfort d’argent et d’hommes. Mais ces bruits n’ont pas continué, au contraire l’on a seu que la peste a si fort ravagé les terres du Grand Seigneur cette année, la Syrie, l’Egypte etc. qu’il a eté contraint de rengainer* sa colere [68]. Cependant le chevalier Sprag Anglois a remporté une victoire signalée sur les corsaires d’Alger [69]. Apres avoir coulé à fonds plusieurs de leurs navires, brulé quelques autres, et contraint ce qui resta de se retirer dans leur port qu’ils fermerent de chaines pour arreter les Anglois, il les y alla attaquer et ayant encore pris quantité de leurs batimens, il attaqua leur ville, y brula quantité de maisons, et enfin se retira. La nouvelle en etant venue à la Porte, le Grand Seigneur en fut si fort indigné qu’il commanda à tous les marchands anglois de se retirer hors des terres de sa domination à peine de la vie.

Je finis icy en vous en souhaittant une longue et heureuse[,] une prosperité et une satisfaction • parfaite  [70] . Je vous prie tres instamment de me donner de vos nouvelles. Celuy par qui je vous ecris presentement vous en pourra fournir les commodités, et les messieurs Papon [71] demeurans à Tholoze ne sont pas sans avoir quelque adresse à Lyon à laquelle ils pourroient faire tenir seurement vos lettres qui en suitte me seroient rendues sans faute. Je vous ay ecrit une fois par leur moyen, je ne sai si vous aurés receu ma lettre. Le grand secret pour faire qu’ils vous rendent cet office est de leur avancer quelque chose pour les frais de la poste ou de les rembourser exactement. Je suis avec un profond respect

Monsieur et tres honnoré pere

Votre tres humble et tres obeissant serviteur et fils BAYLE

Par de nouvelles plus fraiches [72] nous avons seu que les Espagnols ont fait rebatir le bureau qui avoit eté demoli par le gouverneur d’Ypre ce qui empecha les 2 couronnes de se brouiller [73]. Mr de Pompone [74] president au parlem[en]t a eté mis à la charge de Mr de Lyonne et a donné à Mr de Berny fils ainé du dit Mr de Lyo[n]ne cinq cens mille francs, le Roy trois cens mille et outre cela fait premier gentilhomme de sa garderobbe. L’ambassadrice d’Angleterre à La Haye [75] se faisant porter à Londres sur une fregate, fit rencontre d’une escadre hollandoise qui croise sur cette cote depuis quelque tems. Le capitaine de la fregate ayant requis le grand amiral de Hollande de baisser le pavillon et celuy cy n’en ayant voulu rien faire, le 1er se retira à Londres où[,] ayant dit ce qui luy etoit arrivé[,] le duc d’York luy commanda de retourner sur ses pas et de se faire baisser le pavillon [76]. Mais l’ admiral n’en ayant voulu rien faire, le capitaine de la fregate fit tirer sur luy tout ce qu’il avoit de boulets de canon et de poudre, ce que l’autre ayma mieux essuyer sans se deffendre pourtant que de rendre l’hommage du baissem[en]t du pavillon. On ne sait pas quelles en seront les suittes.

A Monsieur / Monsieur Bayle pere / f. m. d. s. E. / au Carla

Notes :

[1] Le calendrier julien subsista dans toute l’Europe orientale et dans une bonne partie des pays protestants, tandis que le calendrier grégorien (du nom du pape qui avait présidé à sa réforme) était adopté par les pays catholiques en 1582 (le 5 octobre devint le 15). Les régions limitrophes, comme Genève, connaissaient les deux computs, que Bayle mentionne ici dans un ordre inhabituel.

[2] Aucune de ces deux lettres ne s’est retrouvée, ni le billet à Du Bourdieu mentionné un peu plus bas. Il est probable que les lettres envoyées au Carla n’ont pas atteint leur destinataire, une conjecture que Bayle envisage, p.51.

[3] Isaac Du Bourdieu (1604 ?-1699), pasteur à Bergerac, puis de 1660 à 1682, à Montpellier ; réfugié ensuite à Londres, où il fut l’un des pasteurs de l’Eglise française de la Savoie. Il était lié avec Jean Bayle, son ancien condisciple à Montauban, comme son fils Jean (1642 ?-1720) le fut avec Jacob Bayle, son compagnon d’études à Puylaurens. Sur la famille Du Bourdieu, voir D. Agnew, Protestant exiles from France (London, Edinburgh 1871-1874), ii.222-26, dont les renseignements demandent à être contrôlés par ailleurs.

[4] Michel de Normandie (1619-1697), patricien genevois, était membre du Petit Conseil et jouait donc un rôle politique dans sa république natale. En secondes noces, il avait épousé Théodora, fille de Théodore Tronchin ; celui-ci était le père du professeur genevois Louis Tronchin.

[5] Charles Drelincourt (1595-1669), ministre de Charenton durant près d’un demi-siècle, fut un prédicateur de renom : voir DHC, « Drelincourt », 1er art. Il est l’auteur, parmi beaucoup d’autres livres, de La Défense de Calvin contre l’outrage fait à sa mémoire dans un livre qui a pour titre « Traitté qui contient la méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir ceus qui se sont séparez de l’Eglise, par le cardinal de Richelieu » (Genève 1667, 8 o). Bayle se réfère aux p.47-50. Notons que l’ouvrage partiellement réfuté par Drelincourt a certes été inspiré par Richelieu, mais que sa rédaction est le fait de Louis Du Laurens (1589-1671), ancien pasteur converti et devenu oratorien en 1649.

[6] Il s’agit probablement de Fauré, apothicaire de Saverdun, qui figure sur une liste de nouveaux convertis dénoncés en 1699 aux autorités parce qu’ils ne vont jamais à la messe : voir Robert-Labarthe, Histoire du protestantisme dans le Haut-Languedoc, i.179.

[7] Le registre des actes du consistoire de l’Eglise réformée du Carla pour la période du 14 février 1672 au 9 avril 1673 est conservé à la Bibliothèque universitaire de Toulouse (ms 276). On y voit qu’à la date du 27 mars 1672 le libraire Garrel, de Montauban, avait annoncé sa venue, en colporteur, et chargé le pasteur d’en avertir les fidèles. Sans doute s’agissait-il d’une tournée annuelle : voir E. Labrousse, « L’Eglise réformée du Carla en 1672-1673 », BSHPF, 107 (1961), p.252.

[8] En fait, entre 1666 et 1679, les relations entre Genève et la Savoie furent si tendues qu’on frôla à plusieurs reprises des hostilités ouvertes. La tour en question fut construite à Bellerive, à une lieue à peine de Genève, ce qui était contraire au traité de Saint-Julien, signé en 1603 : voir Histoire de Genève, ouvrage collectif publié par la Société d’histoire et d’archéologie de Genève (Genève 1951), p.377.

[9] Les disputes sur la grâce, qui déchirèrent le monde protestant européen pendant un demi-siècle environ, et qui éclatèrent à Genève dans la décennie 1640, avaient commencé en France à la suite de l’enseignement dispensé à l’Académie réformée de Saumur. Des théologiens comme John Cameron et, surtout, Moïse Amyraut, tout en se voulant orthodoxes, avaient nuancé la tradition calviniste qui réservait le salut aux seuls élus. Dans sa doctrine dite de l’universalisme hypothétique, Amyraut essayait de concilier la volonté de Dieu de sauver tous les hommes avec la réalité du petit nombre des élus, et cela à l’aide de la distinction en Dieu de deux volontés, l’une, manifeste, qui veut le salut de tous les hommes à condition qu’ils croient, l’autre, secrète, qui accorde la grâce salvatrice aux seuls élus. Examinée par les synodes nationaux d’Alençon (1637), de Charenton (1645) et de Loudun (1659 à 1660), cette doctrine, tout en étant souvent contestée dans la communauté huguenote, n’avait jamais fait l’objet en France d’une condamnation formelle. Les idées saumuroises commencèrent à se diffuser à Genève dans la décennie 1640 ; véhiculées d’abord par des étrangers, elles divisèrent bientôt le corps pastoral. Si celui-ci se rangea en 1669 dans sa grande majorité du côté de l’orthodoxie et de son plus éminent représentant, François Turrettini, d’autres théologiens, comme Philippe Mestrezat et Louis Tronchin, affichèrent, plus ou moins ouvertement, des sympathies pour les nouvelles idées : voir A. Schweizer, Die protestantischen Centraldogmen in ihrer Entwicklung innerhalb der reformierten Kirche (Zurich 1854-1856), ii.439-662 ; D. Grohman, « The Genevan reaction to the Saumur doctrine of hypothetical universalism : 1635-1685 », thèse (Université de Toronto 1971) ; voir aussi les ouvrages cités à la n.13.

[10] Bayle est ici mal renseigné. L’affaire avait éclaté en juin 1669, soit seulement deux ans et demi plus tôt.

[11] Déjà l’édit de pacification de 1622 avait interdit aux étrangers l’exercice du ministère pastoral en France. L’année suivante, l’interdiction provoqua les instances du synode national de Charenton, qui souhaitait voir rapportée cette mesure : voir Jean Aymon (éd.), Tous les synodes nationaux des Eglises réformées de France (La Haye 1710, 4 o, 3 vol.), ii.261-62. Le synode obtint seulement que l’interdiction ne fût pas rétroactive. Toutefois, sous l’Ancien Régime, bien des mesures gouvernementales étaient mal appliquées ou tombaient vite en désuétude. Jean Filleau de La Boucheterie, Décisions catholiques ou recüeil général des arrests rendus en toutes les cours souveraines de France en exécution, ou interprétation des edits, qui concernent l’exercice de la religion prétendue réformée (Poictiers 1668, folio), p.495-97, mentionne dans le même sens des textes antérieurs à celui auquel se réfère Bayle : la Déclaration royale du 14 avril 1627 ; un arrêt du Parlement de Paris du 6 mars 1634 ; un arrêt du Conseil du 16 janvier 1662 (qui concernait le Pays de Gex). Elie Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes (Delft 1693-1695, 4 o, 5 vol.), iv.188, raconte qu’on renouvela en 1670 « les defenses de faire exercer le ministére dans le royaume par des étrangers » et qu’on « mit dans ce nombre ceux qui étoient nâtifs de Geneve, quoique le roi eût accordé des lettres de naturalité à tous les habitans de cette ville ».

[12] Pierre Mussard (1626-1685), Genevois, avait épousé en premières noces en 1654 Clermonde Sermand, morte en 1667. Au moment où Bayle écrit la présente lettre, Mussard s’apprêtait à épouser (le 9 octobre 1671) Marguerite Chouet, fille de Pierre Chouet, libraire et éditeur, et de Renée Tronchin, arrière-petite-fille d’ Anna Taruffo, fille adoptive de Théodore de Bèze : la deuxième épouse de Mussard était la sœur du philosophe Jean-Robert Chouet et la nièce de Louis Tronchin. Pasteur à Lyon dès 1656, Mussard était revenu alors dans sa ville natale en hiver 1671. Le Petit Conseil décida de l’agréger à la Vénérable Compagnie des pasteurs, à cause de sa notoriété et de ses talents de prédicateur, en passant par-dessus l’avis du corps pastoral. Or, Mussard était connu pour sa sympathie à l’égard de la grâce universelle. Pour faire échouer sa nomination au sein de la Compagnie des pasteurs, François Turrettini et les adversaires de Saumur obtinrent du gouvernement, qui avait déjà fait prêter serment à Mussard, l’autorisation de lui faire signer les thèses de 1649 composées pour confondre les opinions saumuriennes d’ Alexandre Morus. Le 10 décembre 1669, ces thèses avaient étés élevées par le Conseil des Deux-Cents au rang de règlement que chaque nouveau pasteur devait signer ; le 5 septembre 1671, Mussard expliquait au Petit Conseil les raisons pour lesquelles il ne pouvait signer les thèses de 1649, et les 11 et 12 septembre, il renonçait au poste pastoral auquel le Petit Conseil l’avait nommé, cédant devant l’inflexibilité du parti de Turrettini au sein de la Compagnie des pasteurs et de ses ramifications dans le Conseil des Deux-Cents. Mussard finit par s’en aller en Angleterre, où, en 1675, il devint pasteur de l’Eglise française de Threadneedle Street à Londres, et où il mourut : voir Schickler, Les Eglises du Refuge, ii.320.

[13] Pierre Du Moulin, le père (1568-1658), pasteur à Charenton, puis, à partir de 1621, professeur de théologie à l’Académie réformée de Sedan, est une des grandes figures de l’orthodoxie réformée française de la première moitié du dix-septième siècle : voir L. Rimbault, Pierre Du Moulin (Paris 1966) ; B. Armstrong, « The changing face of French protestantism : the influence of Pierre Du Moulin », Calviniana : ideas and influence of Jean Calvin. Sixteenth-century studies, 10 (1988), p.131-49 ; sur la parenté et la descendance de Mussard, voir Lettre 159.

[14] Moïse Amyraut (1596-1664), l’un des professeurs de théologie de l’Académie de Saumur, fut l’un des représentants les plus éminents du protestantisme français de son époque : voir DHC ; F. Laplanche, Orthodoxie et prédication, l’œuvre d’Amyraut et la querelle de la grâce universelle (Paris 1965) ; B. Armstrong, Calvinism and the Amyraut heresy (Wisconsin 1969) ; R. Nicole, Moyse Amyraut : a bibliography with special reference to the controversy of universal grace (New York, London 1981). Les ouvrages essentiels d’ Amyraut relatifs à la grâce sont les suivants : Brief traitté de la prédestination et de ses principales dépendances (Saumur 1634, 12 o) ; « Eschantillon de la do[c]trine de Calvin touchant la predestination », publiée en tête de Six sermons de la nature, estendue, necessité, dispensation et efficace de l’Evangile (Saumur 1636, 12 o), et repris dans le Brief traité de la predestination, avec l’Eschantillon de la doctrine de Calvin sur le meme sujet (Saumur 1658, 8 o) ; Doctrinæ Johannis Calvini de absoluto reprobationis decreto, defensio (Salmurii 1641, 8 o), et la traduction française augmentée : Défense de la doctrine de Calvin sur le sujet de l’élection et de la réprobation (Saumur 1644, 8 o) ; Dissertationes theologicæ quatuor (Salmurii 1645, 8 o) ; Specimen animadversionum in exercitationes de gratia universali (Salmurii 1648, 4 o). La polémique suscitée par les doctrines d’ Amyraut fit rage pendant des années, pour une part parce que les théologiens étrangers mesuraient très mal la situation délicate et précaire des Eglises réformées de France sous le régime de l’Edit de Nantes, et les dangers que représentaient pour elles des accusations d’hérésie lancées à la légère.

[15] Pierre Du Moulin, Esclaircissement des controverses salmuriennes ou défense de la doctrine des Eglises réformées (Leyde 1648, 8 o). Du Moulin avait lancé précédémment une première attaque contre les théologiens de Saumur : Examen de la doctrine de messieurs Amyrault et Testard […] touchant la prédestination (Amsterdam 1638, 12 o).

[16] Sur Michel Le Faucheur (1585-1657), voir DHC, « Faucheur ». Après avoir été pasteur à Annonay puis à Montpellier, Le Faucheur le devint à Charenton vers 1636. L’article du DHC (texte, vers la fin) mentionne cette lettre latine en date du 21 mai 1637 ; à son sujet, voir Armstrong, Calvinism and the Amyraut heresy, p.90-91 ; Laplanche, Orthodoxie et prédication, p.153. Cette lettre fut finalement imprimée dans Lettres de MM. Le Faucheur et Mestrezat, escrites sur les diverses methodes qu’employent les orthodoxes pour expliquer le mystere de la predestination et la dispensation de la grâce (s.l.n.d. 4 o) ; sur cet ouvrage, voir Nicole, Moyse Amyraut, p.164, B16. Il s’agit d’une lettre de Le Faucheur à Pierre Du Moulin, datée du 21 juin 1649, dont il existe deux copies manuscrites dans la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, Archives Tronchin, ms 48, f.157-58, et ms 50, f.179-81, et qui sont de la main de Louis Tronchin. Il est probable que Bayle en a eu connaissance grâce à ce dernier. Dans cette lettre, Le Faucheur reproche à Du Moulin d’avoir tronqué les propos d’Amyraut dans son De Mosis Amyraldi adversus Spanheimium libro judicium (Rotterdam 1649).

[17] « Les querelles entre frères sont les plus âpres de toutes. » Bayle cite ce proverbe également dans le DHC, « Drusille », rem. B, en renvoyant aux Adages d’ Erasme, i.ii.50, LB ii.90. Erasme lui-même renvoie à Aristote ( Politique, vii.vii.8).

[18] « A la manière de gens aveuglés. » L’« andabata » était un gladiateur qui combattait les yeux bandés.

[19] Pierre Du Moulin, Anatome arminianismi seu, enucleatio controversiarum quæ in Belgio agitantur, super doctrina de providentia : de prædestinatione, de morte Christi, de natura et gratia (Lugduni Batavorum 1619, 4 o). Du Moulin avait composé cet ouvrage dès avant le synode de Dordrecht qui condamna l’arminianisme, mais les autres pasteurs de Charenton obtinrent que le livre ne fût publié qu’après la clôture du synode. L’année suivante en parut la réfutation par Joannes Arnoldus Ravens, dit Corvinus (1582 ou 1583-1650) : Petri Molinæi novi anatomici mala encheiresis : seu censura anatomes arminianismi (Francofurti ad Mœnum 1622, 4 o). Corvinus était un pasteur arminien qui, après sa destitution à la suite du synode de Dordrecht, devint avocat.

[20] Horace, Epîtres, ii.i.83-85 : « Soit qu’ils ne trouvent raisonnable que ce qui leur a plu jadis ou qu’ils jugent indigne de recevoir la loi de plus jeunes qu’eux et de reconnaître dans leur vieillesse qu’il leur faut oublier ce qu’ils ont appris au moment où ils n’avaient pas de barbe au menton. »

[21] Sur Frédéric Spanheim, le père (1600-1649), voir DHC. Il avait enseigné la théologie à Genève (1631-1642) et ensuite à Leyde. Spanheim combattit avec vivacité les « nouveautés » de Saumur et publia coup sur coup Disputatio de gratia universali (Lugduni Batavorum 1644, 8 o) ; Exercitationes de gratia universali (Lugduni Batavorum 1646, 8 o, 3 vol.) ; Epistola ad […] Matthæum Cottierium super conciliatione controversiæ de gratia universali (Lugduni Batavorum 1648, 8 o) ; et enfin, Vindiciarum pro exercitationibus suis de gratia universali, partes duæ posthumæ […] cum præfatione Andreæ Riveti (Amstelodami 1649, 4 o).

[22] C’est d’ Alexandre le Grand que Plutarque rapporte ce trait, voir « Vie d’Alexandre », lxxiv ( Vies, ii.375).

[23] Il s’agit du Specimen animadversionum de Moïse Amyraut, voir n.13.

[24] Allusion à Ps cxlvii.9.

[25] Chacun de ces trois réformateurs est le sujet d’un article dans le DHC. Celui de Calvin (1509-1564) fut publié dans la première édition (1697), celui de Musculus (1497-1563) dans la seconde (1702), mais celui d’ Œcolampade (1482-1531), ami de Zwingli, fut trouvé, encore incomplet, dans les papiers légués par Bayle à son éditeur Leers. Il devait figurer dans la 4e édition (Rotterdam 1720, folio) et dans le Supplément à la 2e édition (Genève 1722, folio), puis dans toutes les éditions ultérieures.

[26] Jean Daillé (1594-1670), pasteur de Charenton de 1626 à sa mort, à qui Bayle consacre un article dans le DHC. Daillé joua un rôle important au sein des Eglises réformées françaises de son temps et fut l’auteur de nombreux ouvrages. Son Apologia pro duabus ecclesiarum in Gallia protestantium synodis nationalibus (Amstelodæmi 1655, 8 o, 2 vol.), fut imprimée sans l’aveu de son auteur par l’arminien Etienne de Courcelles (1586-1659), à qui David Blondel en avait communiqué une copie manuscrite. Daillé y prenait la défense des positions modérées adoptées par les synodes nationaux d’Alençon (1637) et de Charenton (1644) à l’égard de l’universalisme hypothétique d’ Amyraut et, plus généralement, de l’enseignement théologique de l’Académie de Saumur. L’ouvrage de Daillé fut critiqué avec véhémence par Samuel Des Marets, professeur à Groningue, dans son Epicrisis theologica et amica ad quæstiones de gratia et redemptione universali, pars prior (Groningæ 1656, 4 o). Daillé fut aussi attaqué par Louis Du Moulin (1605-1680), fils de Pierre, médecin établi en Angleterre, professeur d’histoire ecclésiastique à Oxford au temps de Cromwell : Parænesis ad ædificatores imperii in imperio ; in qua defenduntur jura magistratus adversus Mosem Amyraldum et cæteros vindices potestatis ecclesiasticæ presbyterianæ. In præfatione excurritur in Iohannis Dallæi Apologiam pro duabus synodis (Londini 1656, 4 o). Il est hautement significatif que ces attaques contre Daillé soient provenues de Français qui, résidant hors du royaume depuis de longues années, ignoraient superbement les problèmes épineux qu’affrontait leur confession en France, et sa fragilité vis-à-vis du pouvoir civil, qui rendaient dangereuses les divisions intestines.

[27] André Rivet (1572-1651), professeur de théologie à Leyde à partir de 1620, épousa l’année suivante, en secondes noces, une sœur de Pierre Du Moulin. Rivet fut par la suite gouverneur de Guillaume II d’Orange et exerça de ce fait un rôle considérable, à la fois théologique et politique. Il avait publié, en collaboration avec son frère Guillaume, pasteur de Taillebourg en Saintonge, Epistolæ apologeticæ ad criminationes M. Amyraldi de gratia universali (Bredæ 1648, 8 o) ; l’année suivante, Rivet fit imprimer Synopsis doctrinæ de natura et gratia, excerpta ex Mosis Amyraldi […] tractatu de prædestinatione (Amsterodami 1649, 8 o), dont le contenu circulait sous forme manuscrite depuis plus de dix ans. La correspondance de Rivet avec Claude Sarrau, un Parisien, a été publiée par H. Bots et P. Leroy (Amsterdam, Maarssen 1978-1982). Les mêmes éditeurs ont publié la correspondance de Rivet et de Claude Saumaise (Amsterdam, Maarssen 1987). Voir aussi F. P. van Stam, The Controversy over the theology of Saumur, 1635-1650 (Amsterdam, Maarssen 1988).

[28] Sur cet ouvrage de Spanheim, voir n.21, le dernier des titres cités.

[29] Virgile, Enéide, i.11 : « Entre-t-il tant de colère dans des âmes divines ? »

[30] Virgile, Enéide, xii.830-31 : « Tu es à la fois la sœur de Jupiter et le second enfant de Saturne, pour rouler dans ton cœur un tel flot de colère. » Le texte de Virgile porte Es au lieu de Et.

[31] La Bibliothèque publique et universitaire de Genève possède le manuscrit des notes du cours donné par Tronchin sur les Christianæ theologiæ libri II (Amstelodami 1639, 12 o) de Wendelin : voir Notæ in libros duos theologiæ sacræ Wendelini exceptæ in prælectionibus domini Tronchini theologiæ in Genevensi Academia professoris celeberrimi, quæ habuit inter p[ri]vatos p[ar]ietes, annis 1671, 1672 (Archives Tronchin, vol.lxxxiv, et Compagnie des pasteurs, ms 1).

[32] Sur Le Faucheur, voir n.15. Il est question ici de son Traitté de la Cène du Seigneur (Genève 1635, folio). Le manuscrit de cet ouvrage, dirigé principalement contre le cardinal Du Perron, avait été présenté en 1631 au synode national de Charenton, qui en décida la publication. Bayle pourrait ici rapporter ce que Tronchin a dit de la présence réelle lors de son commentaire sur l’interprétation des termes homonymiques de l’Ecriture et en particulier de la proposition « ceci est mon corps » : voir Compagnie des pasteurs, ms 1, f.7-8.

[33] Sur Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde (1538-1598), voir DHC, « Sainte-Aldegonde » ; son Traicté du sacrement de la saincte Cene du Seigneur (Leyde 1599, 8 o) connut plusieurs rééditions.

[34] Le DHC consacre un article à Jean Mestrezat (1592-1657), un Genevois qui fut un des pasteurs de Charenton de 1614 à sa mort. Il était oncle du professeur genevois Philippe Mestrezat que Bayle mentionne au début de la présente lettre et qui avait servi d’intermédiaire pour lui faire parvenir de l’argent envoyé depuis Le Carla. Le titre exact de l’ouvrage de Jean Mestrezat est De la Communion à Jesus-Christ au sacrement de l’Eucharistie, contre les cardinaux Bellarmin et Du Perron (Sedan 1624, 8 o).

[35] Quoique les termes employés par Bayle soient plus proches de l’article 36 de la Confession de foi de La Rochelle que des articles 353-54 du Catéchisme de Calvin, le sens de ces deux textes est identique : voir Confession de foi faite d’un commun accord par les Français, et J. Calvin, Le Catéchisme de l’Eglise de Genève, in O. Fatio (éd.), Confessions et catéchismes de la foi réformée (Genève 1986), p.102 et 126.

[36] Bayle lui-même s’inspirera de Tronchin à cet égard dans un passage de sa Dissertatio in quâ vindicantur […] rationes quibus aliqui Cartesiani probarunt essentiam corporis sitam esse in extensione , composée en 1680 contre le jésuite Louis Le Valois, qui avait attaqué le cartésianisme sous le pseudonyme de Louis de La Ville. Bayle fit paraître son opuscule dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de monsieur Descartes (Amsterdam 1684, 12 o) ; le passage que nous évoquons se lit OD, iv.130 : voir Labrousse, Pierre Bayle, ii.138, n.36 et p.145, n.66.

[37] La définition cartésienne de la matière par l’étendue et l’élimination des formes substantielles mettaient en question le dogme catholique de la transsubstantiation, selon lequel, dans l’Eucharistie, la substance du pain et celle du vin sont converties dans la substance du corps et du sang du Christ, sous la permanence des apparences sensibles du pain et du vin. Malgré les tentatives de Descartes d’expliquer selon les principes de sa physique la doctrine de la transsubstantiation, notamment grâce à la notion de surface, les controverses à ce sujet, même parmi les cartésiens, ne manquèrent pas : voir J.-R. Armogathe, Theologia cartesiana (La Haye 1977).

[38] Nous n’avons pu trouver de traces du cours privé de Turrettini sur Des Marets.

[39] Le JS du 10 décembre 1668 rend compte de l’ Histoire naturelle des animaux, des plantes et des minéraux qui entrent dans la composition de la thériaque d’Andromachus (Paris 1668, 12 o), œuvre du réformé Moyse Charas (1618-1692), qui était démonstrateur au Collège royal et apothicaire du duc d’Orléans : voir E. Labrousse, « Les réformés et la vie scientifique en France au siècle », History and technology, 4 (1987), p.347-48. Attribué au médecin de Néron, la thériaque était un électuaire utilisé contre les morsures de serpent, dans la préparation duquel entrait une foule d’ingrédients, dont du venin de vipère. C’est ce qui amena Charas à des recherches sur cet animal, qui le conduisirent à soutenir que « le venin de la vipère est dans ses dents et dans ses mâchoires » (plutôt que dans la salive du serpent), idée qui manquait encore de précision, mais qui était juste. Charas publia ses Nouvelles expériences sur la vipère, où l’on verra une description exacte de toutes ses parties, la source de son venin, ses divers effets, et les remèdes exquis que les artistes peuvent tirer de la vipère, tant pour la guérison de ses morsures, que pour celle de plusieurs autres maladies (Paris 1669, 8 o), ouvrage qui dut avoir un certain succès puisqu’il fut réédité à Paris en 1672, sous un titre très similaire. En 1664, le grand naturaliste italien Francesco Redi (1626-1698) avait publié des Osservazioni intorno alle vipere (Firenze 1664, 4 o), dont Charas contesta l’exactitude. Redi lui répondit en publiant en 1670 une Lettera […] sopra alcune opposizioni fatte alle sue osservazioni alle vipere (Firenze 1670, 4 o), et l’année suivante, l’ abbé Bourdelot (1610-1685), médecin de Condé, fit paraître Recherches et observations sur les vipères […] répondant à une lettre qu’il a receûe de Mr Redi (Paris 1671, 12 o). On voit donc combien Chouet suivait de près les discussions scientifiques de ses contemporains. Le débat se poursuivit, car la réédition des Nouvelles expériences de Charas fut recensée par Denis dans le JS du 1er avril 1672 : voir son « Mémoire », p.73-80. Notons que le médecin Charles Drelincourt (1633-1697), second fils du pasteur de Charenton, prétendit plus tard que Charas lui devait certaines de ses idées sur la génération : voir NRL, décembre 1684, art.xiii. D’autre part, Bayle eut l’occasion de rappeler dans son périodique le désaccord entre Charas et Redi, à propos de l’opinion du médecin bâlois Harderus, qui adoptait le point de vue de l’Italien et jugeait venimeuse la salive de la vipère.

[40] Le JS du 22 juin 1671 rend compte du Traité de physique (Paris 1671, 4 o, 2 vol.) de Jacques Rohault, qui aborde les problèmes posés par l’éolipile, les « larmes de Hollande » (larmes de verre qui tombent en poussière dès que l’on en brise une partie), l’aimant, le thermomètre, la pesanteur de l’air, etc. Il y a lieu de croire que Chouet avait trouvé dans cet ouvrage son programme d’expériences. Notons que Redi devait publier, bien après les manipulations de Chouet, des Osservazioni […] intorno a quelle gocciole, e fili di vetro, che rotte in qual si sia parte, tutte quante si stritolano (Napoli 1687, 8 o), c’est-à-dire, un ouvrage sur les « larmes de Hollande ».

[41] L’expérience qui conduisit à la notion de pression atmosphérique fut réalisée pour la première fois à Florence, en 1643, avec du mercure, par Viviani, inspiré par les expériences antérieures de Torricelli sur les pompes à eau. C’est Pierre Petit qui, le premier, parla aux Pascal des expériences de Torricelli, et, peu après, Blaise Pascal présenta ses premières expériences, effectuées à Rouen, dans les Expériences nouvelles touchant le vide (Paris 1647, 8 o). Dès le 15 novembre 1647, il écrivit à son beau-frère, Florin Périer, le projet d’une « grande expérience » sur la pesanteur de l’air à effectuer sur le Puy-de-Dôme. L’expérience fut réalisée le 19 septembre 1648, et Pascal en publia aussitôt le récit et l’analyse : Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs (Paris 1648, 4 o). C’est cette expérience que répéta Chouet à Genève. Rappelons, toutefois, que, comme les autres cartésiens, Chouet n’admettait pas l’existence du vide et soutenait que le sommet du tube barométrique contenait de la « matière subtile ». Néanmoins, l’expérience portait un coup mortel à l’idée que la nature a « horreur » du vide, propre à la physique aristotélicienne : voir A. Koyré, « Pascal savant », in Blaise Pascal, l’homme et l’œuvre (Cahiers de Royaumont, Philosophie n o 1) (Paris 1956), p.259-95, et le commentaire de J. Mesnard dans son édition des Œuvres complètes de Pascal (Paris 1964–), ii.435s ; 645s.

[42] Le pasteur Jean-Jacques Sartoris (ou Sartori, Sartory) (1630-1674) fut nommé en 1669 à la chaire de grec et de belles-lettres de l’Académie de Genève (chaire qui n’avait pas été pourvue depuis le départ d’ Ezechiel Spanheim en 1656) et la conserva jusqu’à sa mort, survenue le 24 décembre 1674. Vincent Minutoli allait lui succéder en 1675 : voir Lettre 81 et Borgeaud, i.402-03.

[43] H. Grotius, Annotationes in Novum Testamentum (Parisiis 1646, folio), c’est le deuxième des trois volumes (sous des titres très similaires) que Grotius consacra au Nouveau Testament. La première édition des Sacrarum exercitationum ad Novum Testamentum libri XX (Lugduni Batavorum 1639, folio) de Daniel Heinsius (1580-1665) fut suivie d’une seconde édition dès l’année suivante (Cantabrigiæ 1640, 4 o). Isaac Casaubon (1559-1614), gendre d’Henri Estienne, annota le texte du Nouveau Testament, Novi Testamenti libri omnes (Londini 1622, 8 o). Théodore de Bèze (1519-1605) publia des Annotationes in Novum Testamentum (Genevæ 1556, folio) et une traduction latine annotée Novum Testamentum latine (Genevæ 1556, folio), qui connut de multiples rééditions. Il publia aussi une édition avec commentaire comportant le texte grec : Novum Testamentum græcè et latinè (Genevæ 1565, folio), ouvrage lui aussi mainte fois réédité. Quant au savant orientaliste Louis de Dieu (1590-1642), il publia des Animadversiones in Acta Apostolorum (Lugduni Batavorum 1634, 4 o). Voir NRL, mai 1684, art. vi.

[44] Ac i.18b : « [Judas] est tombé en avant, s’est ouvert par le milieu, et ses entrailles se sont toutes répandues. » Nous n’avons su trouver de traces – soit imprimées soit manuscrites – du cours auquel Bayle fait ici allusion. Voir aussi Mt xxvii.6.

[45] Né en Bourgogne, Claude Saumaise (1588-1653) fut un érudit protestant aux intérêts multiples, allant des langues orientales à la théologie, du droit à la philologie. Appelé en 1632 par l’Université de Leyde, qui lui offrit des conditions d’engagement exceptionnelles, il y demeura jusqu’à sa mort, arrivée à Spa : voir P. Leroy, Le Dernier voyage à Paris et en Bourgogne, 1640-1643, du réformé Claude Saumaise. (Amsterdam, Maarssen 1983). Il s’agit ici d’un texte manuscrit de Saumaise, De Argenteis, quæ Judas proditor acceptit, 1607, in-folio : voir H. Bost, Un « intellectuel » avant la lettre : le journaliste Pierre Bayle (1647-1706) (Amsterdam, Maarssen 1994), p.358.

[46] Sur Isaac Casaubon, voir L. J. Nazelle, Isaac Casaubon (Paris 1897), et Jehasse, La Renaissance de la critique, p.336-45, 383-413. Daniel Heinsius, philologue et professeur à Leyde, avait été le disciple favori de Scaliger. En 1632, quand la prestigieuse université néerlandaise appela Saumaise à des conditions exceptionnelles (c’est-à-dire, sans charge d’enseignement), semblables à celles dont avait autrefois bénéficié Scaliger, Heinsius, qui s’en jugeait digne, en fut ulcéré. Il ne manqua dès lors aucune occasion de polémiquer avec Saumaise, qui, lui aussi susceptible et vindicatif, se prêta à d’éternelles querelles d’érudition qui durant une vingtaine d’années partagèrent l’Europe savante. Heinsius soutenait l’existence d’un dialecte grec spécifique, parlé dans les communautés juives de la diaspora (l’érudition actuelle décèle bien des sémitismes dans le texte de la Septante) ; pourtant, et ce fut la thèse de Saumaise, la langue de la Septante est fondamentalement la koiné en usage dans tout le bassin méditerranéen à l’époque hellénistique. D’autre part, Saumaise s’empressa de relayer Guez de Balzac – sans la courtoisie conservée par ce dernier – en critiquant l’ Herodes infanticida, tragœdia (Lugd[uni] Batavorum 1632, 8 o) de Heinsius, parce que celui-ci avait introduit dans un sujet biblique du « merveilleux païen » en la personne de la Furie Tisiphone : voir Z. Youssef, Politique et littérature chez Guez de Balzac (Paris 1972), p.117-64, et Saumaise, Ad Ægidium Menagium epistola super Herodes infanticidâ, Heinsii tragœdia et censura Balzacii (Parisiis 1644, 4 o). Mais ce fut moins des divergences sur des points d’érudition qu’une furieuse querelle de personnes qui dressa l’un contre l’autre Heinsius et Saumaise.

[47] Voir Isaac Casaubon, De Rebus sacris et ecclesiasticis exercitationes XVI ad cardinalis Baronii prolegomena in Annales (Londini 1614, folio), xvi.lxix, p.598-99.

[48] Voir Ac i.26.

[49] Kaspar Peucer (1525-1602), Commentarius de præcipuis divinationum generibus (Wittebergæ 1553, 8 o), ouvrage souvent réimprimé par la suite. Simon Goulart (1543-1628) en procura une traduction française, Les Devins, ou commentaire des principales sortes de devinations (Lyon 1584, 4 o) ; sur lui, voir DHC.

[50] Fabrice Burlamaqui (1626-1693) avait été « prêté » en 1655 par la Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève à la communauté réformée de Grenoble pour y être pasteur. E. Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné (Paris 1875-1876), ii.378 n’a su fixer le moment où Burlamaqui quitta Grenoble, tout en sachant que ce fut après 1665. On voit ici que, comme dans le cas de Mussard, c’est parce que les autorités françaises interdirent à des pasteurs non natifs d’exercer leur ministère en France que Burlamaqui revint à Genève. Il avait publié un Sermon fait au jour du jeûne célébré par les Eglises réformées du Dauphiné, le 3 décembre 1662 (Genève 1664, 8 o), et, sous le voile de l’anonymat, un Catéchisme sur les controverses avec l’Eglise romaine (1668, 8 o), et devait faire paraître ultérieurement une Synopsis theologiæ (1678, 4 o) et des Considérations servant de réponse au cardinal Spinola (Genève 1680, 12 o). Il fut le grand-père du jusnaturaliste Jean-Jacques Burlamaqui.

[51] La formule louangeuse « bibliothèque vivante » a d’abord été appliquée à Photius, patriarche de Constantinople au neuvième siècle, dont l’ouvrage le plus réputé s’intitulait Bibliothèque.

[52] L’arrêt de démolition du temple de Grenoble est du 1er août 1671 : voir Arnaud, ii.90-91, et Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes, iii.ii.209-10.

[53] C’est le 24 mars 1670 que la question des titres de fondation de l’Académie fut portée devant l’intendant, le syndic du clergé d’Anjou, Claude Deuneau, étant demandeur. Le professeur de théologie, Bérard de Beaujardin et Bernard Haumont (ou Hautmont), gendre de Moïse Amyraut et avocat du roi à Saumur, furent chargés de réunir les titres. On n’osa les déclarer insuffisants que beaucoup plus tard, le 8 janvier 1685, date de l’arrêt qui supprima l’Académie (suivi huit jours plus tard par l’interdiction de l’exercice, la démolition du temple et le bannissement des pasteurs). Notons que les deux commissaires réformés nommés ci-dessus allaient abjurer à la Révocation : voir D. Chavigny, L’Eglise et l’Académie protestante de Saumur (Saumur 1914), p.37.

[54] Samuel Baux de L’Angle (1622-1696), né à Londres, fils de Maximilien Baux de L’Angle (ce dernier aura un article dans le DHC, « L’Angle »), étudia à Saumur et devint collègue de son père à Rouen en 1647, puis pasteur à Charenton en 1671. Il se réfugia en Angleterre à la Révocation et mourut chanoine de Westminster. Par sa mère, Marie Bochart, il était neveu de Samuel Bochart. Samuel Baux de L’Angle avait épousé Marie Amesing, d’une famille franco-néerlandaise dans laquelle Henri Basnage de Beauval devait lui aussi prendre femme. Mathieu de Larroque (1619-1684), né en Agenais, devint pasteur à Pujols en 1643 après des études faites à Montauban. Ensuite, sur une démarche de la duchesse de La Tremoïlle, il devint pasteur à Vitré. Les autorités mirent leur veto à la nomination de ce savant controversiste à Charenton, en 1669, puis à sa nomination à Saumur, mais on lui permit de devenir pasteur en 1671 à Rouen, où il mourut : voir NRL, mars 1684, art. v. Son fils, Daniel, deviendra par la suite un des amis de Bayle.

[55] La série de nouvelles dont Bayle régale maintenant la curiosité de son père est tirée de fascicules relativement récents de la Gazette et aussi des journaux étrangers, probablement hollandais : voir la Gazette, n o 142, nouvelle de Metz du 23 novembre 1671, sur le mariage, et l’extraordinaire n o 143 du 4 décembre 1671, sur « la réception faite à Monsieur et à Madame dans la ville de Châlons ». La seconde femme de « Monsieur » – Philippe d’Orléans (1640-1701), frère de Louis XIV – qu’il épousa le 16 novembre 1671, est la fameuse Palatine (1652-1722), sœur du prince mentionné dans la Lettre 10, n.9, dont l’immense correspondance apporte tant de renseignements de première main sur la Cour de France : voir D. van der Cruysse, Madame Palatine, princesse européenne (Paris 1988).

[56] En fait, ce ne fut pas Alexandre de Choiseul, comte Du Plessis-Praslin (qui devait mourir au combat en 1672, à 38 ans), mais son père, César de Choiseul, maréchal-duc Du Plessis-Praslin, ancien gouverneur du duc d’Orléans, qui fut choisi pour représenter ce dernier lors du mariage célébré le 16 novembre 1671 à Metz : voir van der Cruysse, Madame Palatine, p.134.

[57] François Harlay de Champvallon (1625-1695) était archevêque de Paris depuis le 12 mars 1671, après l’avoir été de Rouen. Excellent administrateur, il allait être un redoutable adversaire pour les protestants et pour les jansénistes ; ces derniers divulguèrent des aspects fort peu édifiants de sa vie privée, qui finirent à la longue par lui aliéner le bon vouloir de Louis XIV.

[58] Georges d’Aubusson de La Feuillade (1612-1687), ancien archevêque d’Embrun, devenu évêque de Metz en 1668, avait eu des responsabilités diplomatiques (voir Lettre 61, n.14 et 15) et il était fort apprécié par le Roi. Ce fut lui, en effet, qui présida à la cérémonie d’abjuration de la future madame Palatine, qui eut lieu à Metz la veille de son mariage ; sur cet épisode, voir van der Cruysse, Madame Palatine, p.132.

[59] Les gazettes montaient en épingle les moindres incidents, finalement sans suite, survenus entre les couronnes, alors alliées, d’Angleterre et de France et les Espagnols. Louis de Crevant (1628-1694), marquis d’Humières (duc en 1690), maréchal de France depuis 1668 et protégé de Louvois, était gouverneur de la place de Lille, située à proximité de la frontière des Pays-Bas espagnols. Le gouverneur d’Ypres est le comte de Rache, nommé par le comte de Monterey, gouverneur des Pays Bas après le rappel du baron de Wrangel : voir Gazette, n o 70, nouvelle de Bruxelles du 11 avril 1671 ; aussi la nouvelle de Tournai du 9 juin 1671, sur les fortifications de Lille.

[60] Louis-Joseph de Lorraine (1650-1671), duc de Guise, de Joyeuse et d’Angoulême, avait épousé en 1667 Elisabeth d’Orléans (1646-1696), fille puînée du second mariage de Gaston d’Orléans (avec Marguerite de Lorraine), et donc cousine germaine de Louis XIV. Devenue veuve le 30 juillet 1671 (sur la mort de Guise, voir Gazette, n° 103, nouvelle de Paris du 29 août 1671), la jeune duchesse de Guise fut pendant quelque temps la personne que la Cour de France – et donc aussi Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth, influente maîtresse française de Charles II – souhaitèrent voir épousée par le duc d’York (1633-1702), frère cadet du souverain britannique (à qui il devait succéder en 1685 sous le nom de Jacques II). Le duc d’York était veuf depuis mars 1671, après s’être déclaré catholique, deux ans plus tôt. Charles II n’ayant pas de descendance légitime, son cadet était héritier présomptif de la couronne d’Angleterre : il n’avait que deux filles, protestantes, et un nouveau mariage, capable, on l’espérait, de lui assurer un héritier mâle, se trouvait donc riche de portée politique : voir Gazette, n o 91, nouvelle de Paris du 1er août 1671 ; n o 94, nouvelle de Paris du 8 août 1671 ; n o 97, nouvelle de Guyse du 12 août 1671 ; n o 97, nouvelle de Joüars du 14 août 1671 ; et n o 103, nouvelle de Paris du 29 août 1671.

[61] Le cardinal Antonio Barberini, né en 1608 et neveu du pape Urbain VIII, mourut à Rome dans la nuit du 3 au 4 août 1671 : voir Gazette, n o 106, nouvelle de Rome du 10 août 1671.

[62] Depuis le 3 août 1671, l’archevêque de Reims était Charles-Maurice Le Tellier (fils du chancelier et frère de Louvois), né en 1650 et qui devait mourir en 1719. Emmanuel de La Tour d’Auvergne (1643-1715), neveu de Turenne (dont le frère aîné, le duc de Bouillon, avait abandonné le protestantisme dès 1637 ouvertement, et quelques années plus tôt secrètement), avait été élevé à la pourpre à 26 ans, en 1669, puis allait devenir grand aumônier de France trois ans plus tard. Arrogant, intéressé, débauché – à en croire Saint-Simon – longtemps très bien traité par Louis XIV, sa disgrâce finale, piteuse, s’explique par le soutien qu’il accorda à Fénelon contre les vœux de la Cour de France, puis par son refus d’obéir à l’ordre qui lui enjoignait de quitter Rome : voir Saint-Simon, Mémoires, éd. Boislisle, xxvi.139-54 ; éd. Y. Coirault (Paris 1983-1988), v.173-80, et Lettre 81, n.18.

[63] Né en 1611, ministre d’Etat depuis 1658, Hugues de Lionne mourut le 1er septembre 1671 : voir Gazette, n o 106, nouvelle de Paris du 5 septembre 1671. Antoine Vallot (né en 1594), premier médecin du roi, une des bêtes noires de Guy Patin, mourut le 9 septembre 1671 : voir Gazette, n o 97, nouvelle de Paris du 15 août 1671. Quant au duc d’Anjou, né le 8 août 1668, il mourut le 10 juillet 1671 : voir Gazette, n o 85, nouvelle de Saint-Germain-en-Laye du 17 juillet 1671. Les détails que donne Bayle sur le deuil de la reine et sur les pieuses intentions du roi concernant l’éducation du dauphin ne figurent pas dans la Gazette, qui ne souffle pas mot non plus du changement du nom de Versailles, que Bayle mentionne un peu plus bas : ils proviennent probablement d’une gazette étrangère que nous n’avons su identifier.

[64] Charles de Saint-Maure (1610-1690), marquis, puis, en 1664, duc de Montausier et pair de France, avait abjuré son calvinisme de naissance peu avant d’épouser, en 1645, Julie d’Angennes de Rambouillet. Après une carrière distinguée dans l’armée, il était devenu gouverneur du dauphin en 1668, car Louis XIV apprécia toujours son intégrité et sa franchise célèbres (certains ont cru qu’il avait inspiré le personnage d’Alceste dans Le Misanthrope de Molière). Cet homme cultivé demeura par ailleurs toujours bien disposé à l’égard des huguenots, ses anciens coreligionnaires, à qui il rendit plus d’un service, car il n’hésitait pas à mettre en danger son crédit s’il pensait combattre une injustice ; sur lui, voir D. Lopez, La Plume et l’épée : Montausier 1610-1690 (Paris etc. 1987).

[65] Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), puissant orateur sacré, avait été élevé à l’évêché de Condom en 1669 et nommé précepteur du Dauphin le 23 septembre 1670. Il allait plus tard jouer un rôle capital dans le gallicanisme de l’Assemblée du clergé de 1682, et être un controversiste anti-protestant de premier plan : voir A.-G. Martimort, Le Gallicanisme de Bossuet (Paris 1953). Il passa de l’évêché de Condom (où il ne résida jamais et dont il démissionna en octobre 1671) à celui de Meaux (2 mai 1681), à proximité de Versailles, ce qui lui permit d’être un évêque consciencieux tout en demeurant beaucoup à la Cour ; sur Bossuet, précepteur du dauphin, voir T. Goyet, L’Humanisme de Bossuet (Paris 1965), p.91-145 ; et R. Pouzet (éd.), Charles IX, récit d’histoire par Louis Dauphin et Bossuet (Clermont-Ferrand 1993).

[66] La fête de Saint-Louis tombe le 25 août.

[67] Ce pluriel est une inadvertance de la part de Bayle.

[68] Le péril turc inspirait des inquiétudes endémiques à l’Europe chrétienne, naturellement surtout vives en Europe centrale et orientale : voir, par exemple, vers la date de cette lettre de Bayle, les extraordinaires de la Gazette, n o 92 du 7 août 1671, n o 95 du 14 août 1671, et n o 107 du 11 septembre 1671. Le capitan-pacha était le grand amiral turc. Anne-Marie d’Autriche – la régente d’Espagne – veuve de Philippe IV, était mère du jeune et maladif Charles II (1665-1700). A cause de leurs possessions en Italie (Sicile, Royaume de Naples, etc.), les Espagnols avaient besoin de naviguer librement en Méditerranée occidentale et étaient donc les ennemis perpétuels des Turcs et des barbaresques sur mer. Bayle se fait l’écho de la Gazette, n o 111, nouvelle de Vienne du 3 septembre 1671.

[69] La victoire navale de l’amiral anglais Sir Edward Spragge (mort en 1673) est relatée dans la Gazette, extraordinaire n o 86 du 24 juillet 1671 : voir aussi Gazette, n o 106, nouvelle de Londres du 27 août 1671. La piraterie des corsaires barbaresques d’Afrique du nord constituait une menace constante pour la navigation commerciale en Méditerranée et les puissances maritimes se livraient périodiquement à des raids punitifs sur les ports principaux du Maghreb, raids qui n’avaient jamais d’ailleurs que des résultats passagers. Le 8 mai 1671, Spragge attaqua et détruisit la flotte algérienne dans la baie de Bougie, ce qui amena à un traité de paix conclu au mois de décembre de la même année.

[71] Ces « messieurs Papon » sont probablement des négociants réformés, connus au Carla.

[72] Cette nouvelle, donnée dans la Gazette, n o 109, nouvelle d’Amsterdam du 17 septembre, prouve que le post-scriptum de la présente lettre a été écrit plusieurs jours après ses premières pages.

[73] La Cour d’Espagne, qui ne se souciait pas d’un nouveau conflit avec la France, modéra le zèle du gouverneur des Pays-Bas dès qu’elle fut avertie des protestations françaises. Sur les relations avec la Cour espagnole, voir n.58.

[74] Nicolas-Simon Arnauld d’Andilly (1618-1699), marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld d’Andilly (1588-1674), avait été nommé secrétaire d’Etat, pour succéder à Hugues de Lionne, le 6 septembre 1671 : voir Gazette, n o 115, nouvelle de Versailles du 25 septembre 1671. On ignore les dates de Louis-Hugues de Lionne, marquis de Berni, qui n’est guère connu que parce qu’il tomba par une fenêtre du château de Versailles, sans d’ailleurs se tuer : voir Mme de Sévigné à Mme de Grignan, du 27 janvier 1672, i.423.

[75] Bayle tire ses renseignements de la Gazette, n o 109, nouvelle de La Haye du 17 septembre 1671, et n o 118, nouvelle de La Haye du 24 septembre 1671. L’ambassadrice était Lady Temple, née Dorothy Osborne (1627-1695) : voir ses Letters to Sir William Temple, éd. K. Parker (London 1987), et D. Cecil, Two quiet lives (London [1948] 1989), p.3-73.

[76] Le duc d’York était « Lord High Admiral » de la flotte anglaise ; le prince prenait à cœur les responsabilités qui lui incombaient à ce titre et se rendit très populaire parmi les marins britanniques. Baisser pavillon pour un navire était l’équivalent de céder le pas, de reconnaître poliment la préséance d’autrui. Cette question du pavillon devait servir de prétexte à l’entrée en guerre de l’Angleterre contre les Provinces-Unies : le 15/25 mars 1672, l’amiral anglais Sir Robert Holmes (1622-1692), gouverneur de l’île de Wight, attaqua près de l’île une flotte marchande néerlandaise qui revenait de Smyrne, et, le 17/27 mars 1672, l’Angleterre déclara formellement la guerre. Dix jours plus tard, la France en fit autant, sous une forme inhabituelle et hautaine, en annonçant par un placard, en date du 7 avril « la mauvaise satisfaction » que le roi avait des Etats-Généraux : voir aussi, Lettre 19, n.4.

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