Lettre 1101 : François II de Morin du Sandat à Pierre Bayle

A La Haÿe le 6 e avril 1696

Je [1] croÿ Monsieur vous pouvoir parler juste, sur ce que vous me demandés, parce que Mr de Lapeirere estoit fort de mes amis [2] : il fust arresté à Brusseles dans le temps que vostre autheur [3] rap[p]orte. Mais l’ anecdote* de cela, est que feu M gr le prince entra dans ceste affaire, par le moÿen d’un jesuite son confesseur, qui aimoit Mr de La Peirére à sa religion prés, dont il vouloit qu’il changeat : on remüa donc la machine du Preadamite [4], on l’arresta, et on luÿ fit craindre les suittes de ce livre, s’il ne changeoit de religion : le bon homme qui n’estoit pas obstiné sur ce qui s’ap[p]elle religion, en changea bien tost, et son maitre luÿ donna de quoÿ aller quérir son absolution à Rome, dont il ne faisoit pas grand cas : il revint chés son maitre, qui a tousjours eu de l’amitié pour luÿ, et qui l’a entretenu depuis son retour en France, chés les Peres de l’Oratoire à Paris [5] ; je l’aÿ veu là souvent, et trouvé tres peu papiste : mais fort entesté de son idée des Preadamites, sur quoÿ il a ecrit et parlé à ses amis en secret jusques à sa mort. Le procureur general de cest ordre qui est de mes amis, et qui l’aimoit, m’a donné à disner avec luÿ, et luÿ fit avoüer, qu’il escrivoit tousjours des livres, qu’il m’assura tout bas qui seroyent brusléz dès que le bonhomme seroit mort [6].

Lapeirere estoit le meilleur homme du monde ; le plus doux et qui tranquillement croyoit fort peu de chose. C’est Monsieur ce qui m’en a paru : pour le reste, je seraÿ ravi de vous estre de quelque secours sur les lettres que vous aurés à recevoir, et s’il se trouve des occasions plus importantes, ce me sera Monsieur un grand plaisir de vous faire voir, que je suis de tout mon cœur vostre tres humble et tres obeissant serviteur F. Morin

A Monsieur / Monsieur Baÿle / A Rotterdam •

Notes :

[1] L’identification du scripteur de la présente lettre peut paraître poser problème. E. Labrousse, Inventaire critique, p.385, propose d’attribuer la lettre à François [II de] Morin du Sendat, qui servait le prince de Condé en 1655 et qui était guidon de ses gendarmes à la Révocation. François II de Morin avait épousé en 1669 Marie Muisson (ou Muysson), veuve de David de La Croix ; celle-ci mourut en 1686. Il était donc beau-frère de Jacques Muisson et d’ Adam de La Basoge, baron de Heuqueville, époux de Péronne Muisson. Son fils Jean-François devait épouser Madeleine Muisson en 1697. Sur les mariages qui liaient les famille Heuqueville, Muisson et Morin du Sendat, voir N. Schapira, Un professionnel des Lettres au XVII e siècle. Valentin Conrart : une histoire sociale (Seyssel 2003), p.389 ; sur les Heuqueville, voir Lettres 192, n.19, 195, p.269, et 289, n.11 : le fils, Adam, avait logé quelques années chez Bayle à Sedan et s’était rendu ensuite à Genève. Sur François II de Morin du Sendat chez le Grand Condé, voir K. Béguin, Les Princes de Condé (Paris 1999), s.v. E. Labrousse pose la question de la signature de la lettre, mais son hypothèse devient inutile puisque, après vérification, il s’avère que la lettre est bien signée « F. Morin » et non pas « J. Morin » comme on l’a cru jusqu’ici. Ainsi, nous attribuons bien la lettre à François II de Morin du Sendat. Pour l’écriture de son nom, nous nous fions à J.-P. Samazeuilh, Notice sur la maison de Morin et sur la baronie du Sendat (Nérac 1861), p.36 : « Branche cadette. François [I] de Morin, second fils de Jean [I] de Morin [...] et de Catherine de Tasta, eut de Marie de Sarrau, sa femme, deux enfants, qui furent Jean [III] de Morin [...] et François [II] de Morin, comme François [I] de Morin et Marie de Sarrau le déclarent dans leur testament mutuel du 15 février 1619 [...], par lequel ils instituent Jean, leur fils aîné, pour leur héritier universel, ayant déjà apportionné le puîné, François, par son mariage avec Marie Muisson. » Le testament en question, pièce n° 29bis de l’inventaire de J.-P. Samazeuilh, est accompagné de l’acte de dépôt opéré le 3 e de juillet 1682, par « messire Jean [I] de Morin, conseiller du roi, en sa cour de parlement de Guienne, seigneur, baron du Sendat et autres places », dans l’étude de M e Ducastaing.

[2] Isaac de Lapeyrère (1596-1676), né à Bordeaux dans une famille réformée alliée à Agrippa d’Aubigné, après des études faites vraisemblablement à l’académie de Montauban et peut-être à celle de Saumur (où il a pu fréquenter Louis Cappel), arriva à Paris vers 1643 et se fit remarquer par le jeune Bourdelot, le nouveau médecin de Condé. Il pénétra ainsi dans le monde des savants du cabinet des frères Dupuy et du cénacle de Bourdelot. Il fit publier anonymement Le Rappel des juifs en août 1643, mais ne tarda guère à se faire connaître comme l’auteur de cette première esquisse de son système. Au début de l’année 1644, Bourdelot lui proposa de rejoindre l’ambassadeur français en Hollande, La Thuillerie, pour une mission en Scandinavie. A Stockholm, il fréquenta le savant Ole Worm, avec qui il devait entretenir par la suite une correspondance abondante. De retour en Hollande en avril 1646, il y resta jusqu’en septembre de la même année ; à Amsterdam, il rencontra sans doute Menasseh ben Israël et Samuel Sorbière ; à La Haye, il fréquenta André Rivet. De retour à Paris, il publia sa Relation du Groenland et continua à fréquenter l’académie « putéane » et le cercle de Bourdelot. Après avoir suivi les Condé pendant la Fronde, il accomplit des missions en Espagne et en Angleterre, avant de s’établir auprès de Christine de Suède à Bruxelles au moment de son abjuration en 1654. L’année suivante parut son traité des Præadamitæ, immédiatement interdit. Lapeyrère fut arrêté en février 1656 à Bruxelles et emprisonné à la tour de Treuremberg ; on lui proposa le marché de son abjuration contre sa libération. Le 27 janvier 1657, il arriva à Rome et, le 11 mars 1657, dans la chambre capitulaire de l’église Saint-Pierre, en présence des cardinaux Albizi et Barberini, prononça son abjuration. Il retourna alors à Paris et prit les fonctions de bibliothécaire auprès de Condé à Chantilly, où il prépara son Apologie, publiée en 1663. En 1665, il se retira comme pensionnaire laïc dans la maison des oratoriens, Notre-Dame des Vertus, à Aubervilliers, où il « achev[a] ce qui manquoit aux Préadamites » dans son nouveau traité Des juifs élus et entra en communication avec Richard Simon. Il y mourut le 30 janvier 1676. Voir R. Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVII e siècle (Paris 1943 ; 2 e éd. Genève 1983) ; R.H. Popkin, Isaac La Peyrère (1596–1676) : his life, work and influence (Leyden 1987) ; E. Quennehen, Le Problème de l’unité du genre humain au XVII e siècle : contribution à l’idée polygéniste (thèse en histoire, université Paris I, 1993) ; J.-P. Oddos, Recherches sur la vie et l’œuvre d’Isaac de Lapeyrère (1596 ?-1676) (Paris 2012).

[3] Bayle s’était adressé à François II de Morin du Sendat pour vérifier le témoignage fourni par le feuillant Pierre de Saint-Romuald dans son Journal chronologique et historique contenant succinctement les choses plus remarquables [...] advenues de jour en jour [...] depuis le commencement des siècles jusqu’à l’année 1661 (Paris 1662, 12°, 2 vol. ; 2 e éd. Paris 1664, 8°), p.675, à la date du 25 décembre 1655. Sur Saint-Romuald, historien peu fiable, en effet, voir Lettres 526, n.2, et 549, n.14.

[4] On comprend : on lui fit craindre des châtiments corporels.

[5] Non pas à la rue Saint-Honoré ni au séminaire de Saint-Magloire, mais à Notre-Dame des Vertus à Aubervilliers : voir ci-dessus, n.2.

[6] Certains manuscrits de Lapeyrère ont survécu et sont conservés à la bibliothèque du château de Chantilly. D’autres sont signalés par E. Quennehen, « A propos des Préadamites : deux manuscrits des Archives nationales », La Lettre clandestine, 3 (1994), p.305-310, et, du même auteur, « Les différentes versions autorisées [d’un manuscrit clandestin] : le cas d’Isaac de Lapeyrère », SVEC, 347 (1996), p.764-767.

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