[Rotterdam, le 11 avril 1696]

Au très distingué et très célèbre Théodore Jansson Almeloveen Pierre Bayle adresse son salut.

Je n’ai pas beaucoup d’espoir qu’on me donne l’occasion de vous rendre le paquet dont vous m’avez gratifié [1], homme très ami et très docte, avant que le libraire Slaert [2] n’envoie à Gouda ses nouvelles littéraires vers la fin du mois. Si cependant l’occasion se présente plus tôt, je la saisirai volontiers pour que votre bibliothèque ne manque pas des livres que vous m’aviez prêtés. Je vous aurais répondu plus promptement si le livre de Basle ensevelie, mise au jour et perpétuée [3] que vous me demandez avait été en ma possession. Je crois que c’est un livre extrêmement rare et je ne le trouve pas dans les catalogues des bibliothèques. Si notre Deinhout [4] se portait bien, je me renseignerais pour savoir s’il l’a ; sa bibliothèque est en effet très riche en volumes de ce genre, mais hélas sa santé se détériore gravement depuis quelque temps, de sorte qu’il est très douteux qu’il puisse se remettre ; il est franchement moribond.

Monsieur Hartsoeker vous salue bien et vous remercie vivement pour ce que vous lui avez communiqué au sujet de la tempête d’Utrecht [5]. Son livre avait déjà vu le jour et nous avons déjà bon nombre d’exemplaires dans cette ville. Il est intitulé Essais de physique [6]. Hartsoeker dit que votre compte rendu correspond vraiment bien à ce qu’il a lui-même avancé au sujet de ce phénomène exceptionnel.

Puisque vous êtes sur le point de faire un commentaire sur Quintilien, je vous soumettrai volontiers cette conjecture : Quintilien est accusé par Vossius d’avoir commis dans ses Institutions oratoires l’erreur vraiment grave de dire qu’ Aspasia était la femme de Xénophon. Cela se trouve certes dans les éditions des Institutions de Quintilien, l.5, ch.11, mais je croirais difficilement que ce suprême rhétoricien se soit trompé si négligemment en rapportant ce qui se trouve chez Cicéron, livre 1 De l’invention [7], où sont racontées abondamment et élégamment les nombreuses questions qu’Aspasia pose à la femme de Xénophon et à Xénophon lui-même. Si donc, comme je le conjecture, il faut lire Aspasiæ uxor Xenophontis, « la femme de Xénophon [répond] à Aspasia » et non Aspasia uxor Xenophontis, « Aspasia femme de Xénophon », comme on lit dans les livres imprimés, il n’y aura plus d’erreur chez Quintilien.

Le livre très virulent du pseudo-prophète contre M. Saurin verra le jour la semaine prochaine [8].

Adieu, homme très distingué et aimez-moi.

Donnée à Rotterdam, le 3 e jour avant les Ides d’avril 1696

 

Est paru récemment en France le traité de Boileau, frère de celui qui a écrit les Satires ; ce traité contient trois dissertations dont la dernière concerne les inadvertances des hommes de lettres illustres [9], c’est un livre que je voudrais vraiment avoir pour moi-même.

 

A Monsieur / Monsieur Almeloveen / Docteur en Medecine / A Tergou

Notes :

[1] Pour la liste des livres envoyés par Almeloveen, voir Lettre 1094.

[2] Sur Pieter van der Slaart, imprimeur du périodique de Rabus, De Boekzaal van Europe, voir Lettre 1074, n.5.

[3] Johannes Tonjola (1634-1700), Basilea sepulta retecta continuata (Basel 1661, 4°), un recueil d’épitaphes sur la ville de Bâle publié par Emanuel König.

[4] Pieter Deynoot, dit Petrus Deinoot (1659-1734), était un avocat rotterdamois très prospère : il était aussi bibliophile et poète à ses heures, ami de Pieter Rabus. Si c’est bien de lui qu’il s’agit, il devait vite se remettre de la maladie dont il est question ici : voir Lettre 1108, n.6. Mais une mention ultérieure de la mort de Deinoot en 1699 introduit un doute à ce sujet : nous n’avons su identifier plus précisément ce dernier : voir Lettre 1415, n.4.

[5] Dans sa lettre du 19 janvier (Lettre 1076), Almeloveen avait déclaré qu’il attendait le témoignage d’amis d’Utrecht sur la tempête qui avait détruit la cathédrale de la ville : voir aussi Lettres 1068, n.3, et 1074, n.4.

[6] Sur les Principes de physique de Hartsoeker, voir Lettre 1068, n.1.

[7] Cicéron, De inventione, I, 51 : « Aspasia » : c’est Aspasie elle-même qui s’adresse à « Xenophontis uxor ». Aspasie était la femme ou concubine de Périclès ; elle est mentionnée par Platon, par Aristophane et par Xénophon.

[8] Pierre Jurieu, La Religion du latitudinaire, avec l’apologie pour la Sainte Trinité, appelée l’hérésie des trois dieux. Comme aussi pour les trois premiers siècles, et pour les trois premiers conciles généraux, accusés d’arianisme, de sabellianisme, d’eutychianisme, d’idolâtrie : et enfin pour le quatrième article de la déclaration de l’Etat du 18 décembre 1694, et pour le 4 [me] et pour le 5 me articles de nos confessions de foy (Rotterdam 1696, 8°), qui devait paraître chez Pieter van der Slaart. L’ouvrage poursuivait la polémique de Jurieu contre Elie Saurin : sur cette querelle, voir Lettres 1025, n.10, 1031, n.34, 1053, n.9, 1057, n.8, et 1093, n.2. Elle fait l’objet d’un commentaire d’ Henri Basnage de Beauval dans sa lettre à Janiçon du 20 juin 1696 (éd. Bots et Lieshout, n° 55, p.113).

[9] Jacques Boileau (1635-1716), doyen de la faculté de théologie, Marcelli Ancyrani disquisitiones II de residentia canonicorum, quibus accessit tertia de tactibus impudicis (Parisiis 1695, 8°). C’est le titre de la troisième dissertation qui avait attiré l’attention de Bayle : il devait le citer dans l’ Eclaircissement sur les obscenitez, n.96 (éd. H. Bost et A. McKenna, p.117).

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