Lettre 1109 : Claude Nicaise à Pierre Bayle

[Dijon, le 30 avril 1696]

Je n’ay point reçu Monsieur celle que vous me promettiés de Mons r Leers, non plus que les pacquets qui m’estoient destinés ; c’est ce qui est cause que je n’ay point repondu à vostre derniere [1] ; car vous devés estre persuadé que je me faics trop de plaisir de me procurer vos belles et charmantes lettres, pour m’en priver de gayeté de cœur, ou donner lieu à les recevoir trop tard.

Je vous remercie de tant de belles et curieuses nouvelles que vous m’écrivés. J’ay faict scavoir à Mr de La Monnoye ce qui le regarde [2], il m’a fort chargé de vous asseurer de ses respects et vous prie aussi bien que moy, s’il n’i auroit pas moyen d’avoir une copie des beaux vers que Mons r Laisné ou autrement de Montaumont, fit sur le dessein où l’on dict que vous estiés de vous retirer en Norvege [3][.] Nous les luy avons oüi reciter icy avec bien du plaisir. J’ay faict scavoir à Aix à Mons r Thomassin la bonté que vous avés eû[e] de parler à un libraire d’Amsterdam de son receüil des epitres des scavants à Mr de Peiresche [4]. J’attends de ses reponses, il travaille serieusem[en]t à ce receuil qui sera beau ; Mr Leers devrai[t] bien y penser. On me mande de Rome que Sa S[ainte]té n’a pas voulu qu’on y imprimast les inscriptions de Mons r Fabretti [5], on ne veut point imprimer en Hollande celles de Mr Gudius [6]. Il faut que le siecle soit bien ennemi des belles choses pour rebutter de si beaux ouvrages / et si necessaires à la connoissance de la belle antiquité.

Je scay peu de choses à vous mander touch[an]t les livres nouveaux. Il y a un 1 er tome de l’ Hist[oire] de France du P[ère] Daniel jésuite [7], un 1 er tome de l’ Essay de l’histoire de l’ordre de Cisteaux de Dom Lenain sousprieur à la Trappe [8], des playdoyers nouveaux avec des traductions de quelques oraisons de Ciceron etc. d’un monsieur Gillet [9], l’ Histoire de l’Evangile du P[ère] Pezron [10]. On ne me dict plus rien de la querelle du poete Santeuil avec l’université de Paris [11][.] Puisque vous me parlés Monsr du cardinal Noris [12], il fault vous envoyer la lettre qu’il m’a faict l’honneur de m’escrire et qui a esté leüe à Paris avec plaisir dans la bibliotheque du Roy et confrontée avec celles qu’il avoit escripte[s] à Monsieur Vaillant [13] et à Monsieur Toinart [14] ses amis. On me mande de Paris que la mienne a esté trouvée la meilleure, ce qui leur donnera un peu de chagrin, et sur tout de ce qu’il m’y traicte du plus cher de ses amis [15] ; je n’en suis pas fasché, car ils m’en ont donné touts deux à leur tour[,] surtout le dernier[,] Mons r Toinard, qui par un esprit un peu mal faisant à cause que je luy avois refusé une chose que je ne pouvois ni ne devois luy accorder[,] a empesché qu’on ne mît dans le Journal des scavants l’éloge que j’avois faict pour Monsieur Lantin [16], et qui y a faict mettre en la place, des vers en quatre langues de Mr de La Monnoye [17][,] qu’il n’avoit nullement dessein qu’on publiast, car c’est une raillerie et une espece de sarcasme contre Mr Lantin et Mons r Saumaise, en quoy Mr Toinard et Mons r le journaliste / se sont faict un tort extreme au jugem[en]t de tout le monde[,] qui les a blasmé[s]. Je me persuade que Mons r de B[e]auval aura réparé griefs aux uns et aux autres dans son journal [18], où il n’a garde, judicieux et prudent (comme il est), de rien mettre qu’on puisse luy reprocher. Je vous prie de l’asseurer de mes très humbles respects. Je luy ay envoyé par Monsieur Janisson [19] l’ Histoire de la médecine de Mons r Le Clerc de Genève [20].

Monsieur de Witt, par qui je vous escrips, vous envoyera la lettre de Monseigneur le cardinal Noris [21], comme je l’en prie ; Mons r Cuper l’envoyera à Mons r Grævius pour luy faire une petite confusion de m’avoir entierem[en]t oublié, moy qui croyois estre l’un de ses meilleurs amis [22][.] Il y a tantost deux ans que je n’ay recû aucunes de ses lettres, quoy que je luy aye escript très fréquem[men]t depuis ce tems là. On ne m’avoit pas bien expliqué ou mandé le tiltre du dernier livre de Son Eminence Mons[eigneur] le cardinal Noris, qui est Scrupuli evulsi et eradicati [23]. Ce qui m’a faict changer les vers que je vous ay envoyé[s], et au lieu d’ Enucleas scrupos [24] etc. j’ay mis :

Evellis scrupos dubiis ex mentibus, atque

difficiles solvis nodos, aperisque latentes ;

quidni hinc purpureos inter censebere patres [25].

Nous envoyerons bientost la Vie de Monsieur Saumaise [26] en Hollande et nous l’adresserons à Paris à Monseign[eur] d’Avranches [27] qui m’a temoigné qu’il seroit bien ayse de la voir auparavant.

Aymés moy toujours Monsieur. Je préfère vostre amitié à toutes choses et je suis du meilleur de mon cœur, tout à vous.

 

Pour Monsieur Baÿle / Rotterdam •

Notes :

[1] La lettre de Bayle du 15 mars, où il annonçait une lettre de la part de Reinier Leers : voir Lettre 1095, n.7.

[2] Dans sa lettre du 15 mars, Bayle évoque « un memoire touchant Aulugelle que le savant Mr de La Monnoie » avait confié à Nicaise à son intention : voir Lettre 1095, n.5.

[3] Sur Lainez, Des Maizeaux donne les informations suivantes, puisées dans l’ouvrage de Titon du Tillet, Description du Parnasse françois exécuté en bronze ; suivi d’une liste alphabétique des poëtes et des musiciens rassemblés sur ce monument (Paris 1727, 12°) : « Mr Lainez, natif de Chimay, ville du Hainaut, mourut à Paris le 18 avril 1710, à l’âge de soixante ans. Il étoit de la même famille que le Pere Lainez, second général des jésuites. Il savoit parfaitement le grec, le latin, l’italien et l’espagnol, et possédoit tous les bons auteurs qui ont écrit dans ces langues. Il avoit voyagé dans les plus beaux païs de l’Europe, et dans une bonne partie de l’Asie. Il partageait son tem[p]s entre les plaisirs de la table, et les plaisirs de l’étude. » Mathieu Marais ajoute : « Mr Laisné étoit grand poëte, grand humaniste, et surtout grand géographe, et s’il se peut, encore plus grand bûveur. Il passoit pour philosophe. Il est mort dans de bonnes dispositions ; mais après avoir reçu ses sacremen[t]s, un prêtre de la paroisse de St-Eustache, à qui il s’étoit confessé, ayant fait emporter sa cassette de papiers la nuit, croyant le malade mort ou bien près, il se réveilla la même nuit, cria au voleur, fit venir un commissaire à qui il fit sa plainte, et fit rapporter sa cassette par le prêtre, à qui il dit, si je m’étois confié à un soldat aux gardes, il m’auroit été plus fidele que vous ; et sur le champ il se fit transporter dans une chaise sur la paroisse de St-Roch, où il mourut le lendemain. Il avoit imaginé de se faire mener dans la plaine de Mon[t]martre, et d’y mourir pour voir encore une fois lever le soleil. On a plusieurs pieces de vers de lui, qui sont fort extraordinaires. Il a écrit une longue Epître en vers au roi de Suede, et une autre à Mr Bayle, que je lui ai souvent entendu répéter : ces deux pieces sont perduës. Son Petrone que j’ai vû et tenu, est tombé après sa mort, avec ses autres papiers, entre les mains de son médecin, Mr Chambon, qui publia en 1714 un Traité des métaux et des minéraux, et des remedes qu’on en peut tirer. L’ouvrage ou plûtot le manuscrit est en desordre, et fort gâté. Les traductions des vers sont en vers françois très-beaux. » Voir Des Maizeaux, iii.834n, et OD, iv.803n (annotation de la lettre de Bayle à Marais du 13 octobre 1701) ; Mathieu Marais, Journal et mémoires, éd. M. de Lescure (Paris 1863-1868, 4 vol.), i.122 ; Marais, Lettres, éd. H. Duranton, lettre 279, iii.100n. Nous ne savons rien du projet qu’aurait eu Bayle de se retirer en Norvège.

[4] Voir le DHC, art. « Peiresc (Nicolas Claude Fabri, seigneur de) », où il est fait état d’une lettre de Nicaise adressée à Bayle à propos des lettres manuscrites de la correspondance de Peiresc, désormais entre les mains de Louis Thomassin de Mazaugues, qui avait le projet d’en publier certaines : Lettre 1091.

[5] Le livre d’inscriptions devait paraître quelques années plus tard. Raffaello Fabretti (1618-1700), évêque d’Urbino, passionné d’archéologie, entra dans l’administration de l’Etat pontifical comme trésorier, puis comme auditeur de la légation papale en Espagne, où il resta treize ans. À son retour il fit des observations sur des reliques et sur les monuments d’Espagne et de France. Il fut nommé juge de l’appellation du Capitole, auditeur de la légation à Urbino, vicaire d’ Innocent XI (1676). Il constitua une vaste collection d’inscriptions de monuments (épigraphes, bas-reliefs) vers 1690 dans son habitation principale d’Urbino et dans sa maison de campagne de Fontesecca : près de cinq mille pièces qui font l’objet de minutieuses descriptions dans son volume illustré Inscriptionum antiquarum quæ in ædibus paternis asservantur explicatio et additamentum [una cum aliquot emendationibus Gruterianis]. Collectanea antiquitatum in domo Co. Octavii Archinti (Romæ 1699, folio). Le 20 février 1690, Leibniz vint le voir lors d’un séjour en Italie : Fabretti était conseiller culturel du pape, inspirateur de la fondation du mouvement littéraire de l’Arcadia. Il fréquentait le cercle de la reine Christine de Suède et sa maison à Borgo Pio devint un salon intellectuel européen. Il était en correspondance avec Ménage, avec Mabillon, avec le Père Hardouin et avec Ezéchiel Spanheim ; il s’entretenait de mathématiques avec Adrien Auzout. Innocent XII lui confia en 1691 la garde des archives secrètes du château Saint-Ange, charge qu’il conserva jusqu’à sa mort à Rome le 7 janvier 1700.

[6] Marquard Gude (1635-1689), bibliothécaire et érudit allemand, très lié avec les savants hollandais tels que Grævius. Sa correspondance parut à Utrecht : Marquardi Gudii et doctorum virorum ad eum epistolæ. Quibus accedunt ex bibliotheca Gudiana clarissimorum et doctissimorum virorum qui superiore et nostro sæculo floruerunt et Claudii Sarravii Senatoris Parisiensis epistolæ ex eadem bibliotheca auctiores. Curante Petro Burmanno (Ultrajecti 1697, 4°), chez François Halma et Guillaume van de Water. Son œuvre principale fut également publiée par François Halma : Inscriptiones antiquæ totius orbis romani in absolutissimum corpus redactæ olim [...] diligentia Jani Gruteri. Nunc curis secundis ejusdem Gruteri et notis Marquardi Gudii emendatæ et tabulis æneis a Boissardo confectis illustratæ denuo cura [...] Joannis Georgii Grævii recensitæ. Accedunt adnotationum appendix [...] ut et Tironis Ciceronis et Senecæ notæ (Amstelædami 1707, folio, 2 vol. ; Leovardiæ 1731, folio, 2 vol.).

[7] Gabriel Daniel, Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules (Paris 1696, 4°) : sur cet ouvrage, voir Lettre 1128, n.16.

[8] Pierre Le Nain (1640-1713), Essay d’histoire de l’ordre de Citeaux, tirée des annales de l’ordre et de divers autres historiens (Paris 1696-1697, 12°, 19 vol.), recensé dans le JS du 5 mars 1696.

[9] Pierre-François Gillet (1648-1720), avocat au Parlement de Paris, Plaidoyers et autres œuvres (Paris 1696, 4°).

[10] Paul-Yves Pezron, Histoire évangélique confirmée par la judaïque et la romaine (Paris 1696, 12°, 2 vol.) : voir Lettre 1107, n.48.

[11] La querelle de Santeuil concernait surtout les jésuites, qui se plaignaient de son épitaphe élogieuse du Grand Arnauld : voir Lettres 1008, n.7, et 1013, n.11.

[12] Enrico Noris venait d’être nommé cardinal : voir Lettre 1095, n.4.

[13] Le numismate Jean-Foy Vaillant : sur lui, voir Lettre 252, n.3.

[14] Nicolas Thoynard : voir Lettre 748, n.3.

[15] Nicaise s’enorgueillit de la qualité de la lettre reçue de la part du cardinal Noris, qui confirmerait, à ses yeux, la primauté de son réseau de correspondance par rapport à ceux de Vaillant et de Thoynard. On constate donc une véritable rivalité entre ces différents « secrétaires » de la République des Lettres.

[16] Nouvel indice de la rivalité jalouse entre les principaux intermédiaires parisiens de la République des Lettres.

[17] Dans le JS du 11 avril 1695, on trouve, en effet, des vers en grec, en latin, en français et en italien composés par Bernard de La Monnoye en l’honneur de Jean-Baptiste Lantin (1620-1695), conseiller aux requêtes du Palais et conseiller au parlement de Bourgogne. Dans le fascicule du 2 mai, on trouve aussi un éloge en prose de Jean-Baptiste Lantin composé par Pierre Le Gouz, conseiller au parlement de Dijon (sur celui-ci, voir Lettre 943, n.4). Voir le commentaire de Leibniz à Nicaise dans sa lettre du 24 septembre 1695 : éd. Gerhardt, iii.554-555.

[18] Dans l’ HOS de Basnage de Beauval, est évoqué, en effet, au mois de février 1696, art. XIV « Extrait de diverses lettres », l’éloge de Lantin par Nicaise. Voir aussi la lettre de Basnage de Beauval à Janiçon du 20 octobre 1695, éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 50, p.103, où le journaliste annonce son article. Leibniz avait connu Lantin, et le salue par l’intermédiaire de Nicaise dans ses lettres du 9 et du 11 octobre 1693 (éd. Gerhardt, ii.545-546, 549-550) ; Leibniz annonce la mort de Lantin à Simon Foucher dans sa lettre du 16 avril 1695 : éd. Gerhardt, i.420.

[19] Nouvelle confirmation des liens entre les correspondants parisiens de Bayle et du rôle crucial que jouait le réseau parisien dans la diffusion de nouvelles et de nouveaux livres.

[20] Sur cet ouvrage de Daniel Le Clerc, voir Lettre 1086, n.48.

[21] Sur Johan de Witt, voir Lettre 504, n.1, 889, n.16, et 924, n.13. Nous apprenons ici qu’il jouait toujours un rôle dans le réseau de Bayle et de Basnage, en tant que correspondant de Nicaise. De Witt a bien envoyé la lettre de Noris à Bayle (quoique la lettre d’accompagnement de Johan de Witt n’ait pas été conservée), car Bayle devait en recopier un passage dans sa lettre à Almeloveen du 15 juillet 1696.

[22] Au moyen de tels cadeaux, par lesquels il récompensait la fidélité de ses correspondants ou bien se rappelait ironiquement à leur souvenir, Nicaise maintenait son vaste réseau.

[23] Il semble que Nicaise désigne ainsi l’ouvrage d’ Enrico Noris (1631-1704), Historica dissertatio de uno ex trinitate carne passo accedunt historiæ Pelagianæ Henrici Noris ab anonymi scrupulis vindiciæ (Romæ 1695, 4°).

[24] « Tu enlèves les soucis. »

[25] « Tu ôtes les soucis aux esprits indécis, de même, tu résous les difficultés ardues, et tu découvres les choses cachées, / Pourquoi, dès lors, ne te placerions-nous pas au rang de nos brillants Pères ? » La lettre antérieure de Nicaise contenant une première version de ces vers ne nous est pas parvenue.

[26] Nous n’avons pas réussi à identifier cet ouvrage, s’il a bien été publié. Il s’agit peut-être d’une esquisse de Nicaise destinée à Bayle pour un éventuel article du DHC consacré à Claude Saumaise, mais Bayle changea sans doute d’avis et abandonna ce projet.

[27] Pierre-Daniel Huet, autre membre du réseau parisien de Dubos et de Nicaise : sur lui, voir Lettre 23, n.5.

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