Lettre 1111 : Pierre Bayle à Gaston de Bruguière

A Rotterdam le 3 e mai 1696

J’aurois attendu de vos cheres nouvelles, Monsieur et tres cher cousin, avant que de vous écrire celle-ci, si je n’avois crû que je devois vous charger d’une petite commission qui vous procurera la connoissance d’un fort habile médecin de La Rochelle. Il s’appelle Monsieur Venette, un de ses livres intitulé Tableau de l’amour a été imprimé en ce païs-ci sept ou huit fois. Je parlai de la premiere edition dans mes Nouvelles de la république des lettres, ne sachant pas encore le nom de l’auteur [1]. Je viens de voir une nouvelle édition de cet ouvrage [2] où il a mis son nom et ses qualités et une très-belle préface, dans laquelle il donne de grands éloges à l’auteur des Nouvelles de la république des lettres. C’est pour vous prier de lui en faire ou faire faire mes très-humbles remercimens, que je me donne l’honneur de vous écrire aujourd’hui. Faites-lui savoir, je vous en conjure, que je m’estime tres-heureux et très-glorieux de ce qu’il a dit de si obligeant de moi dans sa préface, et que je ne meritois nullement cette loüange d’une aussi habile médecin que lui. Assurez-le en même temps que j’ai eu déjà, et que j’aurai encore occasion de parler de son ouvrage dans le Dictionnaire [3] que je fais imprimer, et qu’en toutes occasions je serai ravi de lui donner des preuves de mon estime et de mes respects, et que je souhaite qu’un cousin aussi cher que vous me l’êtes, fasse connoissance avec une personne de son mérite. Il seroit à souhaiter que son livre n’eût parlé qu’en la langue des sçavans [4] de ce qui concerne la génération.

Je n’ai point reçu des nouvelles du cousin de Montauban depuis la derniere lettre que je fis passer sous votre couvert [5]. Je souhaite que le cher cousin de Naudis et tout le reste de sa famille et de la parenté se portent bien ; assurez-le je vous prie de la continuation de mon ardente amitié et de la reconnoissance que j’ai de tous les soins tendres et affectionnés qu’il a pris de mes petites affaires [6]. Je le prie de m’excuser si je ne lui écris pas, mon Dictionnaire ne me donne pas le tems de respirer, parce que le libraire le presse le plus qu’il peut pendant que les jours sont longs, pour faire qu’il soit achevé avant la fin de cette année. J’assure ma tres chere cousine votre épouse de ma plus tendre amitié, et vous recommande très-particulierement à la grace du bon Dieu.

Mes affaires [7] sont encore dans l’assoupissement où elles ont été depuis long-tems : mon accusateur est présentement aux prises avec un ministre d’Utrecht, nommé Monsieur Saurin [8], qu’il a accusé de mille hérésies capitales et fondamentales, aïant vomi contre lui deux volumes d’injures et de calomnies ; il est vrai que Monsieur Saurin l’avoit désolé, dans un gros volume qu’il publia contre lui il y a deux ans. Nous verrons ce que le prochain synode [9] prononcera sur cette affaire scandaleuse.

Je suis, Monsieur mon très-cher cousin, tout à vous.

Notes :

[1] Nicolas Venette (1633-1698), Tableau de l’amour considéré dans l’état de mariage par M. de Sazlocino, Vénitien (Amsterdam 1686, 12°). Voir le compte rendu donné par Bayle dans les NRL, octobre 1686, catalogue iii ; février 1687, art. VI.

[2] Plusieurs nouvelles éditions de l’ouvrage de Nicolas Venette, Tableau de l’amour, parurent au cours des années suivantes chez « Franc d’Amour » (Parme 1687, 1688, 1691 12°) ; l’édition publiée à « Cologne : C. Joly 1696, 12° » est présentée comme la huitième édition de cet ouvrage, qui connut des traductions en italien et en anglais.

[3] Bayle cite l’ouvrage de Venette dans le DHC aux articles « Joubert (Laurent) », rem. C, « Quellenec (Charles de) », rem. A et H, et « Sixte IV », rem. D.

[4] C’est-à-dire en latin. Bayle a lui-même souvent recours au latin ou au grec lorsqu’il cite des passages scabreux, ce qui ne lui a pas évité l’accusation d’« obscénité » : il s’en moque dans son Eclaircissement à l’instar de Molière dans la Critique de « L’Ecole des femmes », scène 3.

[5] La dernière lettre que nous connaissions de Bayle à Jean Bruguière de Naudis date du 20 février 1696 ; Bayle soupçonne – peut-être avec raison – Gaston de Bruguière de négligence dans son rôle d’intermédiaire.

[6] Allusion aux affaires financières de Bayle avec Marie Brassard, la veuve de son frère Jacob : voir Lettre 1064.

[7] Sa querelle avec Jurieu, assoupie, en effet, depuis la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre de Rotterdam le 30 octobre 1693 : voir Lettre 950.

[8] Sur la querelle de Jurieu avec Elie Saurin, voir Lettre 1103, n.8.

[9] « La Compagnie ayant commencé à traiter selon nos réglemens l’affaire importante et fâcheuse de nos très-chers freres Messieurs Jurieu et Saurin, a trouvé à propos (pour des raisons importantes, et particuliérement parce que des personnes d’une très grande considération dans le gouvernement, pour lesquelles nous sommes remplis de respect, ont fait connoître à cette assemblée qu’on pourroit par ce délay heureusement terminer cette affaire) de la renvoyer pour dernier délay au synode prochain. Elle n’entend pourtant pas que ce renvoy porte aucun préjudice aux parties, lesquelles demeurent dans tous leurs droits ; la Compagnie enjoint outre cela à toutes les Eglises de faire des remarques sur le livre de Monsieur Saurin intitulé Examen de la théologie de Monsieur Jurieu, etc. aussi bien que sur les deux volumes de Monsieur Jurieu qui servent de réponse à celuy de Monsieur Saurin ; le 1 er intitulé Défense de la doctrine universelle de l’Eglise, et le second intitulé La Religion du latitudinaire, etc. outre cela un petit imprimé en deux feuilles volantes qui a pour titre Suite de la réponse de Monsieur Jurieu, Idée des sentimens de Monsieur Saurin, et de venir prêtes au synode prochain pour en dire leur sentiment ; ladite Compagnie par l’examen de ces susdits livres n’entend porter aucune atteinte au synode de Breda, ni à aucun des suivans. Cette présente résolution ayant été prononcée au sieur Saurin, il a déclaré qu’il ne pouvoit acquiescer audit renvoy. » Actes du synode des Églises wallonnes réuni à Arnhem le 10 mai, art. XII, p. 4.

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