Lettre 1115 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rot[terdam] le 31 e de Mai 1696

Je ne saurois dissiper mon tres ch[er] M[onsieur], la confusion qui me couvre en songeant que j’ai laissé passer un si long espace de tems sans me donner l’honneur de repondre à votre lettre du 14/4 de fevrier dernier, et voilà que je recois depuis un moment une autre lettre de vous datée du 17/7 d’avril [1]. Elle a eté en chemin plus de cinq sepmaines ; je ne sai quelle route on lui a fait prendre ; Mr de La Coste [2], ami d’un de Messieurs vos fils • par lequel vous me l’avez envoiée, est-ce le meme que celui qui corrige des livres à Amsterdam, et qui en fait meme ? Je ne puis vous dire autre chose si ce n’est qu’il faut que cette derniere lettre m’ai eté envoiée, ou de Cologne, ou du Pays Bas espagnol. Quoiqu’il en soit, voila deux lettres pleines d’amitié, et d’honneteté à quoi je dois reponse.

Vous excuseriez mon cher Monsieur, ce silence si vous sa[viez] l’accablement de travail où je me trouve pour l’impression de mon Dictionnaire historique et critique. Le libraire veut l’achever à quel prix que ce soit cette année, de sorte qu’il faut que je lui fournisse incessamment nouvelle copie, et que je corrige chaque jour des epreuves, où il y a cent fautes à rac[c]ommoder parce que mon original, plein de ratures et de renvois ne permet ni aux imprimeurs ni au correcteur d’imprimerie de se tirer du labyrinthe, et ce qui me retarde beaucoup, c’est que n’aiant pas sous ma main tous les livres qu’il faut que je consulte, il faut que j’attende jusques à ce que je les aie fait chercher, quand quelque personne de cette ville les a. Les migraines qui vous ont quitté comme je l’ap[p]rens avec une extreme joye m’auroient fait le meme plaisir, si j’avois pu vivre sans etudier, mais le travail opiniatre les entretient, et les faire revenir tres souvent [3]. Je per[d]s à cela plusieurs jours de chaque mois, et cela m’oblige ensuite à plus travailler pour reparer le tems perdu. Je suis ravi d’ap[p]rendre que votre santé soit si bonne malgré les travaux de votre profession. Je prie Dieu de vous maintenir dans cette heureuse disposition de temperament.

Il n’est point arrivé de vacances en ce païs, depuis celle de l’Eglise de Leyde. Le bon homme Mr Carré, ministre de La Haye se fait déclarer emeritus [4], cela joint à la mort de Mr Claude [5], • fait croire que l’Eglise de La Haye cherchera bientot un ministre, mais voilà pour le moins cinq ou six sujets • qui jettent les yeux sur ce morceau, et qui preparent de longue main leurs amis et leurs machines. Celui qui l’emportera sera, à ce qu’on / croit Mr Benoit, fameux par son Histoire de l’édit de Nantes, en 5 volumes in 4 [6], fin et delié courtisan, et qui s’est bien insinué aupres des puissances. Votre merite et votre reputation sont assés con[n]us pour vous faire juger digne d’un bel emploi en ces provinces, mais de la maniere que les choses vont, rien ne se donne ici non plus qu’ailleurs au seul merite : il ne peut rien si le credit des familles et l’enchainement des interets humains ne font joüer mille ressorts [7], et il succombe contre le non merite ap[p]uié et recommandé. D’ailleurs les malheureuses divisions du vœtianisme et du cocceianisme [8] font que personne ne s’avance s’il n’a fait preuve de son devouement au parti le plus accredité.

Je souhaiterois de tout mon cœur que votre morale [9] fut habillée par nos libraires ; elle est digne, je vous le dis sincerement, de leurs plus beaux caracteres, papier etc. Je l’ai montrée à quelques-uns, et leur ai conseillé de l’imprimer ; ils m’ont repondu qu’en un autre tems ils le feroient avec le plus grand plaisir du monde, mais qu’ils ne vendent plus les bons livres ; le gout du public est si depravé d’un coté, et si tourné de l’autre vers les relations de voiages, histoires, reflexions sur les affaires du tems, etc. qu’il n’y a gueres que ces sortes de livres qui aient cours. Il est certain que parmi tant de livres qui sortent de sous nos presses, on ne voit aucun traitté, ni de morale latine, ni de physique, ni de semblables bonnes matieres ; on ne fait que rimprimer les petits livrets de France, romans, reflexions, relations, historiettes, ou bien on imprime ce qui a quelque relation à des faits particuliers, comme la baguette de l’homme de Dauphiné [10]. Je n’ai jamais pu engager le libraire qui s’etoit chargé d’un manuscrit que Mr Minutoly m’avoit fait tenir d’un medecin de ses amis [11], à l’imprimer ; il renvoie d’année en année, disant que le tems n’est pas propre à ces ouvrages-là. Voilà qui est bien etrange ; les gens de bon gout, et qui aiment le solide gémissent de cette dispositon des esprits. Les libraires ne s’en soucient gueres, peu leur importe, disent-ils, qu’on neglige les bons livres, pourveu qu’on achete ce qu’ils impriment de mauvais. Je ferai tous mes efforts pour votre morale. Je me souviens d’avoir lu à Cop[p]et votre manuscrit de la Providence, je me souviens fort bien que je le trouvai tres bon et tres beau, vous lui donnerez sans doute encore de nouveaux degrez de perfection en achevant tout le traitté comme je vous y exhorte.

A ce que je voi, mon cher Monsieur, nos ages se suivent de pres, et vû ma foible complexion, il est seur que je suis plus avancé que vous vers la vieillesse. Vous entrez dans votre 58 e / année et je cours ma 49 e. Je suis seur[,] gaillard et vigoureux que vous avez toujours eté[,] que vous • sentez moins que moi le declin de l’age.

Madame la comtesse de Frisen n’est point à Viane [12], on m’a assuré qu’elle pourra passer cette campagne à Bruxelle[s] ou dans quelque ville du Brabant, comme font presque toutes les dames dont les maris ont de l’emploi à l’armée du Pays-Bas. Je suis si mauvais courtisan et si ami de la retraitte du cabinet, qu’à ma honte je vous confesse que je n’ai jamais revu cette dame depuis mon depart de Cop[p]et, quoi qu’elle ait eté à La Haye diverses fois : je ne le savois pas, et quand on a laissé passer tant d’années sans faire sa cour, on croit qu’il n’est plus tems de commencer. Cela n’est pardonnable qu’à un philosophe. Je m’excuse ainsi en bien d’autres choses où j’ai peu d’imitateurs, et d’exemples. Si vous voulez lui ecrire touchant ce que vous me marquez [13], je vous promets que la lettre lui sera renduë la part où elle sera [14]. Vous m’avez fait un plaisir extreme de m’ap[p]rendre des nouvelles de Monsieur votre fils le docteur [15] ; je le saluë tres particulierement, et je fais mille assurances d’amitié et d’estime à Mademoiselle Constant [16] lui souhaitant comme à vous, mon cher Monsieur et à toute votre famille, mille et mille prosperitez.

Parlons d’autre chose. M rs Basnage, les deux freres et le cousin, sont presentement en treve avec le prophete [17] ; ils sont simples spectateurs du combat entre lui et Mr Saurin [18] : ils vous saluent tres particulierement. Je ne trouve pas etrange que le livre de Mr Saurin [19] vous ait plu, c’est un ouvrage solide et brillant, et qui drappe comme il faut son homme. Le prophete a publié en divers tems deux tomes contre Mr Saurin [20]. Ce sont les derniers efforts de l’orgueil et de la colere, et de la malignité. Il traitte Mr Saurin • non seulement avec des airs de hauteur et de dedain extraordinaires, mais aussi comme le plus pernicieux heretique qui se puisse voir, qui par des voies cachées et frauduleuses travaille à la ruine du christianisme. Cela est repeté mille et mille fois dans ces deux volumes ; vous trouvez à tous momens l’accusation de socinianisme, de pélagianisme, de fourberie, de lacheté, etc [21].

Notez que le synode de Lewarde, au mois de sep[tembre] dernier, avoit defendu à l’un et à l’autre d’ecrire et les avoit ajournez* au synode d’Arnhem [22]. Il n’a pas laissé de publier depuis ce tems là son 2 e tome et ne s’est point / rendu au synode d’Arnhem, tenu au commencement de ce mois : il y envoia un procureur. Comme on vouloit entrer en matiere, il y eut un deputé qui déclara que l’intention du souverain etoit que l’affaire fut renvoiée au prochain synode, qui se doit tenir à La Brille au mois de sept[embre] [23]. Ainsi on n’en parla plus ; la compagnie chargea les Eglises d’examiner les ecrits de ces deux ministres. Ainsi Mr Saurin demeure en reste ; son adversaire joüit du triomphe en attendant et du plaisir d’avoir vomi sa malignité et couvert d’injures, d’opprobres, et de diffamations son ennemi.

Je ne sai point si Mr Saurin se taira, attendant que le synode lui fasse raison. S’il prend ce parti il n’en aura pas grand’ satisfaction, car de la maniere que le synode est composé, et sous la dependance du bras seculier[,] il ne fera jamais rien qui fletrisse le prophete ; on fera tout au plus des actes remplis de galimatias comme dans les synodes precedens, ou les deux tres honorez freres seront declarez orthodoxes, et exhortez à s’embrasser, oubliant chretiennement les injures personnelles.

C’est peu de chose pour un homme accusé dans des livres qui vont partout, et qui se gardent dans les bibliotheques in æternum, au lieu que des actes synodaux sont des pieces obscures et presque incon[n]ues. Si Mr Saurin repond il pourra accabler son adversaire [24], rien n’est plus facile que de mettre en evidence sa mauvaise foi, et la folie de ses preuves pretendues.

Je ramasserai ce que je pourrai trouver de mes vieux factums, et vous les ferai tenir par l’adresse que vous me marquez, mais ce sera une chose bien surannée. Je ferai savoir indirectement à Mr Saurin votre commission, car par une politique fort profonde il affecte d’etre mal avec tous ceux que son ennemi a accusez d’irreligion et de cœur françois. Mr de Beauval • a presque rompu avec lui pour avoir vu que dans son Examen il a declaré qu’il separoit sa cause de celle de Mr de Beauval [25].

Je n’ai plus de papier pour des nouvelles de guerre en revanche de celles que vous m’ap[p]rennez. Le Resident de France à Geneve se plaindra eternellement et fera cent sortes d’avanies puis qu’il trouve mauvais qu’on se rejouisse des mauvais succez de son maitre, car il est bien seür que ces temoignages de joie, les chansons, les santez à verres cassez, etc. ne finiront jamais, à sa barbe meme si l’on a des occasions ou des evenemens qui puissent porter à cela.

Je suis, mon tres cher Monsieur, tout à vous. Je n’ai pas le tems d’ecrire à notre ami de Geneve [26] : faites-lui, je vous prie, mes complimens et mes excuses.

Notes :

[1] Ces deux lettres sont perdues, comme la plupart de celles de David Constant de Rebecque. La dernière lettre connue de Bayle à Constant date du 22 août 1695.

[2] Nous n’avons su identifier plus précisément M. de La Coste, correcteur d’imprimerie à Amsterdam.

[3] Bayle souffre depuis longtemps de migraines provoquées par le travail de lecture et d’écriture : voir Lettre 702.

[4] Jean Carré (1620-1697), ministre de l’Eglise wallonne de La Haye depuis 1646 : voir Gagnebin, Liste des Églises wallonnes des Pays-Bas, p. 28.

[5] Sur la mort d’ Isaac Claude à La Haye le vendredi 29 juillet 1695, voir aussi la lettre de Basnage de Beauval à François Janiçon du 1 er août 1695, in H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 46, p.92 : « Mr Claude mourut icy vendredy 29 e juillet dernier à sept heures du soir. Quoy que l’on fut bien préparé à le voir finir, il a encore surpris ses amis. On croyoit qu’il tiendroit jusqu’au mois de novembre. C’est une perte irréparable pour l’Eglise de La Haye […]. »

[6] Elie Benoist, Histoire de l’Édit de Nantes, contenant les choses les plus remarquables qui se sont passées en France avant et après sa publication, à l’occasion de la diversité des religions [...] jusques à l’édit de révocation en octobre 1685, avec ce qui a suivi ce nouvel édit jusques à présent (Delft 1693-1695, 4°, 5 vol.).

[7] Réminiscence possible du Misanthrope, acte IV, sc. 1 re, v.1555-1558 : Philinte : « Non, je tombe d’accord de tout ce qui vous plaît : / Tout marche par cabale et par intérêt ; / Ce n’est plus que la ruse aujourd’hui qui l’emporte, / Et les hommes devraient être faits d’autre sorte. »

[8] Après 1694, les tensions entre voëtiens et cocceïens s’apaisèrent peu à peu. Guillaume III, qui avait favorisé d’abord les voëtiens, intervint personnellement en 1694 en collaboration avec les Etats-Généraux : un « reglement » fut publié qui visait à faire la paix entre les clans ennemis. Voir N. Wiltens, Kerkelijk Placaatboek, behelzende de plakaaten, ordonnantien, ende resolutien, over de kerkelyke zaken (’s Gravenhage 1722-1807, 5 vol.), i.257-260.

[9] David Constant de Rebecque, Systhema ethico-theologicum viginti quinque disputationibus in Academia Lausannensi habitis absolutum (Lausannæ 1695, 8°).

[10] Sur Jacques Aymar et la baguette divinatoire, voir Lettres 895, n.28, et 1107, n.30 ; sur une autre affaire de baguette divinatoire, voir Lettre 1258, n.21.

[11] Il s’agit sans doute du livre de Diodati confié par Minutoli à Bayle, qui avait essayé de le faire imprimer par l’intermédiaire d’ Almeloveen : voir Lettres 891, n.22, et 896, n.4.

[12] Sur Amélie de Dohna, épouse d’ Henri, comte de Frise (ou Friesen), voir Lettres 23, n.2, et 547, n.1.

[13] La lettre de Constant étant perdue, nous ne saurions préciser ses intentions en ce qui concerne la comtesse de Dohna-Friesen.

[14] Nous entendons : « je vous promets qu’on lui rendra la partie de votre lettre qui lui sera destinée ».

[15] Sur la famille de Constant, voir Lettre 707, n.6. Nous connaissons trois fils de Constant : Marc-Rodolphe, l’aîné, secrétaire général des Suisses des Grisons, mort à trente ans ; Frédéric, doyen de Bex, et Samuel, qui fit carrière dans l’armée sous le nom de baron de Constant. C’est apparemment Samuel qui devait faire un voyage à Rotterdam en 1688 : voir Lettre 716, n.5. Sur le fils « docteur », Marc-Rodolphe, voir Lettre 931, n.13.

[16] Marie Colladon, épouse de David Constant.

[17] Sur la bataille entre les Basnage – les deux frères Jacques Basnage et Henri Basnage de Beauval et leur cousin Samuel Basnage de Flottemanville – et Pierre Jurieu, voir Lettres 745, n.6, 781, n.6, 813, n.1, 820, n.11, 857, n.14, et 865, n.14, et 1031, n.34.

[18] Sur la querelle entre Elie Saurin et Jurieu, voir Lettre 1103, n.8.

[19] Il s’agit certainement du premier livre de Saurin dans la nouvelle étape de sa querelle avec Jurieu : Examen de la théologie de M. Jurieu (La Haye 1694, 8°, 2 vol.) : voir Lettre 1103, n.8.

[20] Sur ces deux ouvrages de Jurieu en réponse à Elie Saurin, Défense de la doctrine universelle de l’Eglise, et La Religion du latitudinaire, voir Lettre 1022, n.10.

[21] Le style violent de Jurieu avait toujours choqué ses amis et ses collègues, surtout depuis l’époque de L’Esprit de M. Arnaud publié en 1684.

[22] Actes du synode des Eglises wallonnes de Leeuwarden, 8 septembre 1695, p. 9-11.

[23] Sur cette décision du synode d’Arnhem, voir Lettre 1111, n.9.

[24] Elie Saurin devait répondre aux deux ouvrages de Jurieu par sa Défense de la véritable doctrine de l’Eglise réformée sur le principe de la foy, contre le livre de M. Jurieu intitulé « Défense de la doctrine universelle de l’Eglise » (Utrecht 1697, 8°) et par sa Justification de la doctrine du sieur Elie Saurin contre deux libelles de M. Jurieu, l’un intitulé « Idée des sentimens de M. Saurin sur les mystères » et l’autre « La Religion du latitudinaire » (Utrecht 1697, 8°) ; ce deuxième ouvrage se prolonge dans la Suite de la justification de la doctrine du sieur Elie Saurin (Utrecht 1697, 8°).

[25] Basnage de Beauval avait donné, dans l’ HOS, octobre 1694, art. V, le compte rendu de l’ouvrage de Saurin, Examen de la theologie de Mr. Jurieu. Il passa sous silence ses ouvrages dirigés contre les deux publications de Jurieu dont il vient d’être question – sans doute pour les raisons que Bayle vient d’évoquer – mais publia en novembre 1697, art. XI, un compte rendu de ses Reflexions sur les droits de la conscience ; où l’on fait voir la difference entre les droits de la conscience éclairée, et ceux de la conscience errante : on refute le « Commentaire philosophique », et le livre intitulé « Les Droits des deux souverains », et on marque les justes bornes de la tolerance civile en matiere de religion (Utrecht 1697, 8°). Plus tard, il devait recenser son Traité de l’amour de Dieu (Amsterdam 1701, 12°) dans l’ HOS, mars 1701, art. VIII, et son Traité de l’amour du prochain. Ouvrage posthume (Utrecht 1704, 12°) dans l’ HOS, avril 1703, art. II.

[26] Vincent Minutoli.

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