Lettre 1116 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, mai-juin 1696 [1]]

Vous estonnez vous d’un tel manège ? Le Zelandois ne seroit pas caloyer* autrement [2]. Je ne sçay ce qu’il faut à cette race d’hommes ; mais il est rare de les voir agir avecque franchise. Tout bien compté, je croy que nostre homme y perdra plus que moy. Ainsi, mon cher Monsieur, me voilà plus que consolé.

Je serois surpris de ce que vous me dites de Mr Tollius [3], si Platon ne m’avoit appris que personne ne meurt impie, quand sur tout on a le loisir de mourir [4]. Mr Tollius estoit sçavant homme, bon poete et bon orateur, et qui auroit paru avec éclat dans le monde, s’il n’eust voulu se mesler que d’une chose. L’ambition l’a poussé dans toutes les disciplines, et comme par sa fortune et par son humeur il n’y pouv[oit] faire que des courses impétueuses, il n’en est / pas revenu avec des despoüilles opimes [5] ; il s’est affoibli en s’estendant. La chymie, je croy, l’a gasté. C’est dommage. Il avait de très beaux talens. Je souhaite que les caloyers l’ayent mené où ils n’iront jamais.

Je ne sçay que vous dire de Bussy Rabutin [6]. Mr Des Préaux me rabroüa si fort, une fois que je loüois cet homme là [7], que depuis ce temps là je n’ay osé lire ses ouvrages. Sur vostre parole, je hazarderay une apres disnée ; et si je m’en trouve bien, je continueray, et vous en remercieray ; car vous estes un vray Tarpa [8]. Témoin ce que vous m’avez dit du jésuite historien d’Angleterre [9], lequel est un brave homme[.]

Où en estes-vous à cette heure, dans vostre excellent ouvrage [10] ? Avez vous transigé avec vos Muses, et avez vous adjousté la grande journée à tant de veilles et de travaux ? Je le souhaite de tout mon coëur. Adieu mon cher / Monsieur. Tout à vous. Tout à vous. Tout à vous.

Je plains Mr de La Roque [11], et vous supplie, si faire se peut, de l’asseurer de mes amitiez.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie / A Rotterdam •

Notes :

[1] Il se peut, comme le remarque E. Labrousse ( Inventaire critique, n° 1.057), que Du Rondel réponde à la lettre du 8 mai (Lettre 1112) de Bayle, où celui-ci relevait que « Monsieur Daillé avait ignoré la rétractation de celui qui avoit cité sur ce sujet saint Augustin ». Cependant, une formule concernant Tollius permet de soupçonner que la présente lettre est une réponse à une lettre ultérieure de Bayle qui ne nous est pas parvenue : voir ci-dessous la note 3. Nous ne saurions apporter de précision quant à la date : dans sa lettre du mois de juillet (Lettre 1142), Du Rondel déclare : « C’est assez vous laisser en repos, mon cher Monsieur, je recommenceray, s’il vous plaist, à vous escrire. » Il est peut-être resté silencieux au cours du mois de juillet ; si elle est bien antérieure à celle-là, la présente lettre daterait donc du mois de mai ou de juin 1696.

[2] Nous ne saurions préciser de quel « caloyer » zélandais il s’agit. Cette formule est un nouvel indice qui fait croire que Du Rondel répond à une lettre de Bayle qui ne nous est pas parvenue.

[3] Dans sa lettre du 8 mai (Lettre 1112), Bayle n’avait donné aucune précision concernant la mort de Tollius outre le fait qu’il « venoit de publier quelques manuscrits grecs et latins, cum notis » ; c’est à François Janiçon, dans sa lettre du 13 mai (Lettre 1114), que Bayle avait annoncé que Tollius « a plus édifié en sa mort que pendant sa vie ; car il a reconnu qu’il avoit eté dans de mauvais sentimens, parcus Deorum cultor, et infrequens ; et il en a temoigné du regret ». C’est évidemment à cette nouvelle que Du Rondel réagit dans la présente lettre, ce qui nous fait soupçonner qu’il répond à une lettre perdue où Bayle lui aurait fait part de cette nouvelle concernant les sentiments de Tollius au moment de sa mort.

[4] On peut penser que c’est la leçon que Du Rondel tire du commentaire de Platon sur la mort de Socrate. Voir son allusion aux Lois de Platon, livre X, 888b, dans la Lettre 1149 (et n.11).

[5] Dépouilles opimes : celles que remportait un général romain qui avait tué de sa main le général de l’armée ennemie ; par extension, belles dépouilles, belle acquisition.

[6] Du Rondel répond ici à une remarque de Bayle qui nous est inconnue, ce qui renforce l’hypothèse d’une lettre perdue. Il s’agit peut-être de la publication des Mémoires de Messire Roger de Rabutin, comte de Bussy, lieutenant-général des armées du roy et mestre de camp général de la cavalerie légère (Paris 1696, 4°, 2 vol.), qui venaient de paraître.

[7] Du Rondel était apparemment en correspondance avec Boileau-Despréaux, mais les lettres échangées n’ont pas été conservées. Boileau fait diverses allusions dans ses Satires aux publications scabreuses de Bussy (voir, par exemple. Satire VIII, éd. A. Adam et Fr. Escal, p.42 et n.3), mais c’est surtout lors de la diffusion par François Payot (1626-1704), comte de Lignières, de sa Critique sur le passage du Rhin de M. Despréaux (1673) qu’une querelle éclata. En effet, l’ Epistre IV de Boileau se terminait par le vers « Je t’attens dans deux ans aux bords de l’Hellespont » ; Lignières, pour en faire sentir le ridicule, ajouta « Tarare ponpon » et prétendit tenir cette rime de Bussy-Rabutin. Boileau promit de se venger du comte, mais Bussy s’adressa le 10 avril 1673 au Père Rapin : « Vous me ferez plaisir de m’épargner la peine des violences à quoi pareille insolence me pousseroit infailliblement. J’ai toujours estimé l’action de Vardes qui, sachant qu’un homme comme Despréaux avoit écrit quelque chose contre lui, lui fit couper le nez » : voir Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, avec sa famille et ses amis, éd. L. Lalanne (Paris 1858-1859, 6 vol.), ii.210-211. Le comte de Lignières fut chargé de réconcilier les parties et Boileau adressa une lettre inimitable à Bussy le 25 mai 1673 (éd. A. Adam et Fr. Escal, p.774-775 et 1197-1198). C’est sans doute à la suite de sa querelle potentielle avec Bussy en 1673 que Boileau avait rabroué Du Rondel. Rappelons que celui-ci était professeur d’éloquence et de belles-lettres à Sedan entre 1664 et 1681, avant de s’exiler à Maastricht.

[8] Dans le DHC, art. « Tarpa (Spurius Metius, ou Mæcius) », Bayle précise qu’il était « un censeur, ou un critique des poësies qui devoient être récitées sur le théâtre. Il avoit quatre collègues, et il fal[l]oit que l’un d’eux donnât son approbation aux piéces, avant qu’elles fussent produites sur la scène. » Du Rondel déclare ainsi à sa façon qu’il regarde Bayle comme un arbitre du bon goût.

[9] Allusion au Père Pierre-Joseph d’Orléans, auteur d’une Histoire des révolutions d’Angleterre, depuis le commencement de la monarchie (Paris 1689, 12°) : voir Lettres 1004, n.3, et 1105, n.20, et le compte rendu de cet ouvrage dans le JS du 10 janvier 1695.

[10] Le DHC : Bayle avait déclaré à Chouet début mai qu’il en était à la lettre P : voir Lettres 1113 et 1119.

[11] Daniel de Larroque venait d’être transféré du château d’Angers à celui de Saumur : voir sa lettre du 7 juin (Lettre 1117).

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