Lettre 1118 : Pierre Bayle à Jean-Baptiste Dubos

[Rotterdam, le 9 juin 1696 [1]]
Extrait d’une lettre de Mr Bayle, du 27 juin 1696 J’avois esperé que nos marchands de la foire de Francfort nous ap[p]orteroient des livres nouveaux qui me fourniroient de quoi vous ecrire d’une maniere qui m’a[c]quitât un peu envers vous, car j’ai honte de ne vous rien rendre pour tant de choses curieuses que vous me communiqués si abondamment. Mais les voila de retour ces marchands là sans qu’ils ayent rien ap[p]orté. La foire de Francfort [2] si fameuse autrefois en matiere de librairie n’est plus rien, celle de Leipsic au centre de l’Allemagne et loin du théatre de la guerre l’a absorbée, c’est présentement à Leipsic que se trouve l’étape des livres du Septentrion et de l’Empire, or les libraires de Hollande ne vont pas encore faire des emplettes aux foires de Leipsic. En deux mots, Monsieur, je vous remercie très humblement de vos effusions de curiosités littéraires.

Le dialogue de Mr Despreaux [3] que vous m’avez fait copier avoit déja paru ici dans un Recueil de pieces curieuses que l’on donnoit ci devant chaque mois, et que l’on ne donne que tous les deux mois depuis le commencement de cette année ; celui qui parut en février contenoit cette piéce là tirée sans doute du Mercure galant [4], elle est belle et bonne, Mr le prince de Conti [5] a le goût bon puisqu’il a souhaitté de la retenir en manuscrit, c’est un avantage pour la Republique des Lettres qu’un tel prince soit savant et aime les sciences. J’ai vû enfin ce que Mr Francius a répondu à son adversaire Perizonius quant au reproche de n’avoir pas repoussé Mr Perraut [6], et j’y ai trouvé une fierté fort déraisonnable. Il dit qu’un homme qui croit que les poëtes françois surpassent Virgile et les avocats de Paris, Ciceron, ne mérite point de réponse, et qu’il suffit de le renvoyer à l’épigramme de Mr Ménage qui finit par O sæculum / insipiens et inficetum ! Rogo, dit-il, an in hoc sim negotio vituperandus ? Rogo an non laudandus et ab omnibus pacis et quietis amantibus æstimandus quod homini isti tam stolidam insanienti insaniam, et eam foventi sententiam quod ipsi saniores deinde refutarunt Galli, Boillavius, Dacerius, alii nullo omnino respondere verbo voluerim ? [7] Il dit au reste que par ineptos il a voulu dire comme Ciceron non aptos ad judicandum [8]. Cela regarde ce que Mr Perraut observe que la harangue de Francius l’a traité d’ ineptissimus c’est à dire tres impertinent. J’assure de mes respects cet illustre auteur trop raisonnable pour se soucier du latin que je vous copie.

Les remarques que vous m’avez envoyées sur les équations des dattes de l’historien Joséphe et des romaines où Mr de Tillemont a bronché [9] sont très curieuses. J’ai vû dans le Journal des savans de 1695 l’ouvrage de Mr Perron dont on a dit quelque chose dans la suite du Menagiana, cela roule sur les antiquités de Marcoussi et sur l’histoire de son fondateur Jean de Montaigu [10]. On a ici l’ Histoire de la médecine par Monsieur Le Clerc [11] frère de celui qui est à Amsterdam, auteur de la Bibliotheque universelle, et tout fraichement d’un Traité françois De l’incredulité. Cette histoire de la médecine est écrite judicieusement et contient de bonnes recherches. Un refugié de ma connoissance vient de publier à La Haye un petit livre de 174 pages intitulé Dissertation sur la prononciation de la langue françoise et sur la necessité des accens pour la régler et pour la fixer, avec une critique de ce que deux de nos auteurs ont publié sur la même matiére [12]. On voit ici depuis quelque temps deux ouvrages de feu Mr Pufendorf, l’un petit, l’autre en deux volumes in folio, ils sont écrits en latin, le gros / est l’histoire du feu électeur de Brandebourg [13], le petit a pour titre Jus feciale divinum sive de consensu et dissensu protestantium [14] : c’est vous marquer suffisamm[en]t qu’il roule sur les disputes des réformés et des luthériens. Il ne fait qu’effleurer les choses, mais il le fait judicieusement, et il exprime ses pensées avec netteté. Un libraire d’Emmeric au païs de Cleves auteur de plusieurs ouvrages qui servent de tables ou d’indices sur les journaux des savans (chose de grande utilité pour trouver bientôt les extraits de livres) vient de publier le Catalogue de toutes les expériences physiques, observations astronomiques, etc, dont les mêmes journaux font mention. Il s’appelle van Beughem [15]. Un professeur de Tubinge nommé Jager va faire reimprimer avec des additions et des corrections les trois prémiéres décades de son Histoire ecclesiastique du 17e siecle qui ont û assés de cours [16] : il a compilé beaucoup de faits sur les guerres de l’arminianisme et sur les avantures du Pere Paul et de Marc Antoine de Dominis [17]. Le mal est que ces gens là n’ont point de mémoires manuscrits et anecdotes, ils ne puisent que dans des livres imprimés.

Je ne vous parle point d’un livre reimprimé en Allemagne l’année passée par les soins d’un jésuite car il y avoit plus de cent ans qu’il avoit paru pour la prémiére fois. On ne le trouvoit plus et il est assés bon, c’est l’ Hercules prodicius de Pighius [18].

On attend de jour à autre deux ou trois volumes in 4° du Théatro gallico de Mr Leti [19] où l’on trouvera l’histoire du tems présent. Vous savés que cet homme là est tres hardi à dire le mal et le bien, mais je croi que dans cet ouvrage il sera / flat[t]eur et politique. Le Pere Coronelli m’a assuré qu’un cordelier italien a écrit contre son Sixte 5 e et y a critiqué beaucoup de faussetés, cette critique n’est pas imprimée [20].

Un jeune ministre de Languedoc nommé Coulan mort en Angleterre depuis deux ans avoit composé quelque chose contre l’ Histoire critique du Nouveau Testament de Mr Simon. On a publié cela depuis peu, c’est un petit livre in 12 qui n’est pas mauvais [21].

Nous avons vû les nouvelles observations de Mr Simon sur les versions de l’Ecriture [22], il en veut furieusement à Mr Arnaud et à leur traduction de Mons. On est bien aise de voir ici qu’il prouve une chose qui justifie les plaintes reïtérées des protestans, lesquelles les jansénistes[,] plus éclairés en cela que Mr Simon sur les intérets de l’Eglise romaine, avoient traitées de calomnies. Les protestans se sont toujours servis avec avantage pour décrier l’Eglise romaine de ce fait ci, qu’elle n’a jamais trouvé bon que l’Ecriture fut mise en langue vulgaire, et qu’on y laissât jetter les yeux aux laïques. Mr Arnaud et ses amis ont soutenu que c’étoit calomnier l’Eglise romaine, et que jamais son intention et son esprit n’avoit été tel que les hérétiques le representent à cet égard. Les voilà refutés dans le nouveau livre de Mr Simon, de sorte qu’il donne cause gagnée aux protestans sur ce point de fait, de grande importance. Voilà comment les jalousies et les factions interieures avancent beaucoup les affaires des ennemis du dehors.

Je suis etc.

Notes :

[1] Les extraits copiés par Janisson du Marsin sont datés du 27 juin 1696, date probable d’exécution de la copie ; la date du 9 juin est fournie par la réponse de Dubos, du 25 juin 1696 (Lettre 1125).

[2] Sur l’importance – en diminution – des foires allemandes pour le commerce du livre au XVII e siècle, voir H.-J. Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVII e siècle, 1598-1701 (Genève 1969), p.328-329.

[3] Boileau-Despréaux, Epistre XI, « A mon jardinier » : voir Lettre 1107, n.3.

[4] Sur ce Recueil de pièces curieuses et nouvelles, tant en prose qu’en vers publié par Adriaan Moetjens à La Haye, voir Lettre 965, n.14.

[5] François-Louis de Bourbon, prince de La Roche-sur-Yon, prince de Conti, fils d’ Armand, prince de Conti, et de Louise de Martinozzi.

[6] Sur la querelle entre Francius et Perizonius, voir Lettres 1080, n.8, et 1086, n.4. Il s’agit ici de la dernière publication de Petrus Francius : Epistola prima, seconda, tertia ad C. Valerium Accinctum, vero nomine Jacobum Perizonium (Amstelodami 1696, 4°, 3 vol.).

[7] Voir Menagiana, éd. Bernard de La Monnoye (Paris 1715, 12°, 4 vol.), i.257. L’épigramme que Ménage décoche contre Perrault se lit : « Qui Sæcli titulum dedit Sabelle / Perraldus tuus edidit poema / Qui vir non malus asserit putatque / Nostris cedere Bruniis Apellem / Nostris cedere Tullium patronis / Nostris cedere vatibus Maronem / O Sæclum insipiens et inficetum ! ». Le dernier vers est une citation de Catulle, Carmina, 43, 8. Traduction : « Cher Sabellus, ton bon ami Perrault / A fait des vers que le Siècle il appelle, / Où le bonhomme assure et dit tout haut / Que nos Le Bruns en savent plus qu’Apelle, / Que nos brailleurs font mieux que Cicéron, / Que nos rimeurs l’emportent sur Maron [ Virgile]. / O Siècle fade et de peu de cervelle ! » Cette traduction est de Perrault lui-même qui écrivit à Boileau : « Je demeure d’accord que l’épigramme est belle pour une épigramme latine de ce temps-ci, car, quoiqu’elle ne soit fondée que sur l’équivoque du mot siècle, cependant comme le plus grand mérite de la plupart des ouvrages latins d’aujourd’hui n’est point d’avoir du sens et de la raison, choses trop communes et trop triviales, mais de faire allusion à quelque endroit d’un auteur classique, je comprends que cette épigramme a, pour certaines gens, une beauté qui les charme et qui les enlève. » – faisant ainsi discrètement allusion à la définition du sublime. Voir H. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, (Paris 1856), ch. XIII, p.211, et dans ses Œuvres complètes (Paris 1859, 4 vol.), i.223-224. Voir aussi Henri Basnage de Beauval, HOS, septembre 1687, art. XIV, à propos du Discours sur les Anciens de Longepierre. Dans le texte commenté par Bayle dans la présente lettre, Francius poursuit sur un ton déclamatoire : « Je demande si en cette situation je dois être critiqué. Je demande si je ne dois pas être loué et estimé de tous ceux qui aiment la paix et le calme, moi qui n’ai pas voulu répondre d’un seul mot à cet homme qui se laisse aller à une bêtise aussi extravagante que de favoriser cette opinion que les esprits français plus sensés, Boileau, Dacier et autres, ont fini par réfuter. »

[8] « inaptes à porter jugement ». Francius essaie de se défendre en minimisant la sévérité de la caractérisation par Cicéron des défauts de l’orateur inepte cités dans son De Oratore, 2,4,17. Mais Gaffiot donne comme traduction du latin ineptus : « qui n’est pas approprié ; déplacé, hors de propos, maladroit, gauche, impertinent », ce qui semble donner raison à Perizonius plutôt qu’à Francius quant au sens à prêter à cet adjectif latin.

[9] Sébastien Le Nain de Tillemont, dans son Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de l’Eglise, et Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, justifiez par les citations des auteurs originaux (Paris 1693-1712, 4°, 16 vol.) : sur ces ouvrages, voir Lettres 794, n.13, et 1107, n.15, et le compte rendu des Mémoires dans le JS du 3 janvier 1695.

[10] Voir Lettre 1105, n.54, et, dans le JS du 13 juin 1695, le compte rendu de l’ouvrage de Perron, L’Anastase de Marcoussy, ou recherches curieuses de son origine, progrés et agrandissement (Paris 1694, 12°).

[11] Sur cet ouvrage de Daniel Le Clerc, voir Lettre 1086, n.48.

[12] Bayle reviendra sur ce titre dans sa lettre du 23 juillet 1696 (Lettre 1137) en attribuant l’ouvrage à Gédéon Huet.

[13] Samuel von Pufendorf, De Rebus gestis Frederici Wilhelmi magni electoris Brandenburgici, commentariorum libri novendecim (Berolini 1695, folio, 2 vol.).

[14] Sur cet ouvrage de Pufendorf, voir Lettre 1104, n.7.

[15] Sur l’ouvrage de Cornelius van Beughem, Syllabus recens exploratorum in re medica, physica et chymica prout in miscellaneis medico-physicis naturæ curiosorum Germaniæ, Galliæ, Daniæ et Belgii sparsim extant (Amstelodami 1696, 12°), voir Lettre 1094, n.2.

[16] Johan Wolfgang Jäger (ou Jæger), Historia ecclesiastica seculi decimi septimi : in qua fata ecclesiæ protestantium indicantur, conclavia pontificum Romanorum omnia reserantur [...] Cum parallelismo profanæ (Tubingæ 1692-1693, 4°, 3 vol.).

[17] Sur Frère (ou Père) Paolo, Pietro Sarpi, voir Lettres 13, n.80, et 117, n.7. Sur Marc-Antoine de Dominis (1566-1624), archevêque de Spalatto (Split) en Dalmatie, voir Lettre 488, n.6. Il partageait avec Pietro Sarpi des convictions fortes, renforcées par l’interdit de Venise décrété par le pape Paul V : ils souhaitaient tous deux limiter le pouvoir du pape à l’intérieur de l’Eglise et visaient la séparation du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir politique. La publication de l’ Histoire du concile de Trente de Sarpi à Londres en 1619 à l’initiative de Marc-Antoine de Dominis se fit dans la perspective, qui leur était chère, de réunir toutes les Eglises. Voir S.H. De Franceschi, « Les théologiens face à un antiromanisme catholique extrême au temps du richérisme. La condamnation du De Republica ecclesiastica de Marc’Antonio De Dominis par la Sorbonne (15 décembre 1617) », Chrétiens et sociétés, XVI e-XXI e siècle, 11 (2004), p.11-32 ; Z. Novak, « The ideological relationship between Marco Antonio de Dominis and Paolo Sarpi », Historical Contributions, 35 (2008), p.209-216.

[18] Etienne Vinand (1520-1604), dit Pighius, archéologue néerlandais, était connu pour son Hercules Prodicius, seu Principis juventutis vita et peregrinatio (Antverpiæ 1587, 8°). Il ne doit pas être confondu avec Albert Pigghe (1490-1542), dit Pighius, théologien catholique et savant mathématicien et astronome, connu pour sa Hierarchiæ ecclesiasticæ assertio (Coloniæ 1538, folio) ; Bayle consacre à celui-ci un article du DHC.

[19] Gregorio Leti, Teatro gallico, overo la Monarchia della real casa di Borbone in Francia, sotto i regni di Henrico IV, Luigi XIII et Luigi XIV, ma piu in particolare della vita, allevamento, progressi, natura del governo [...] del regnante re, detto Luigi il Grande [...] (Amsterdamo 1691, 4°, 2 vol.).

[20] Sur Vincenzo Maria Coronelli (1650-1718) et les « globes de Marly », voir Lettres 370, n.13, et 611, n.11. Il avait accompagné les ambassadeurs vénitiens à Londres en 1696 et s’était entretenu avec Bayle lors de son passage à Rotterdam. C’est donc, sans doute, d’un propos oral du Père Coronelli que Bayle fait ici état. Une seule lettre de ses échanges avec le savant franciscain nous est connue, celle du 2 novembre 1696 (Lettre 1171). Il s’agit dans la présente lettre de l’examen critique, resté manuscrit, par un franciscain, de la Vie de Sixte V par Leti : sur cet ouvrage, voir Lettre 528, n.5.

[21] Les écrits d’ Antoine Coulan (1667-1694) devaient intéresser Bayle car il était l’auteur d’une Défense des réfugiés contre un livre intitulé « Avis important aux réfugiez » (Deventer 1690, 12°) : voir Lettres 781, n.11, et 796, n.12, et D. Poton, « “Contre un livre intitulé Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France” par Antoine Coulan », in M. Péronnet (éd.), Tricentenaire de la révocation de l’édit de Nantes. La révocation et l’extérieur du royaume (Montpellier 1986), p. 323-332. Il s’agit ici de son Examen de l’« Histoire critique du Nouveau Testament » (Amsterdam 1696, 8°) : compte rendu dans l’ HOS, mars 1696, art. II. Selon Basnage de Beauval, dans sa lettre à François Janiçon du 23 février 1696, l’auteur, qui avait été nommé pasteur de l’Eglise wallonne à Londres en mai 1694, mourut pendant l’impression de son ouvrage : voir H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 53, p.109.

[22] Richard Simon avait publié une Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament, depuis le commencement du christianisme jusques à notre temps (Rotterdam 1693, 4°), qui fut suivie par de Nouvelles observations sur le texte et les versions du Nouveau Testament (Paris 1695, 4°). On saisit dans ce paragraphe l’attention avec laquelle Bayle suivait les publications de Richard Simon et mesurait le poids des arguments et des polémiques sur la traduction de l’Ecriture, mettant aussitôt en évidence l’avantage que l’Eglise réformée pouvait tirer des dissensions entre les théologiens de la Compagnie de Jésus et de Port-Royal. Sur l’attitude de Bayle à l’égard de Richard Simon, voir M.-C. Pitassi, « Fondements de la croyance et statut de l’Ecriture : Bayle et la question de l’examen », in H. Bost et A. McKenna (dir.), Les « Eclaircissements » de Pierre Bayle (Paris 2010), p.143-160 ; A. McKenna, « La religion entre les lignes dans la correspondance de Pierre Bayle », in A. Page et C. Prunier (dir.), Croire à la lettre (Montpellier 2012), p.201-220. Pour une analyse nuancée des rapports entre Bayle et Le Clerc, voir aussi J. Marshall, John Locke, toleration and early Enlightenment culture (Cambridge 2006), ch. 16, p.469-535.

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