Lettre 1119 : Pierre Bayle à François Janiçon

[Rotterdam], le 11 e juin 1696

Je me sers, Monsieur, de votre canal pour faire tenir une lettre à Mr Pinsson où se trouve la reponse favorable que m’a faite un libraire sur la proposition que j’etois chargé de lui faire de la part de l’illustre Mr Baluze [1].

La lettre P sera achevée cette semaine [2], ainsi le memoire touchant Du Pin [3] viendra trop tard, mais il ne laissera pas d’etre reçu agréablement, car je serai obligé à donner une suite qui, si j’ai assez de vie, sera aussi grosse que le Diction[n]aire ; j’ai plus laissé de materiaux que je n’en ai emploié, et j’en decouvre tous les jours de nouveaux en m’ecartant meme autant qu’il m’est possible comme j’ai fait jusqu’ici, de tout ce que je prevois que les additions qu’on prepare au Diction[n]aire de Moreri [4] et le gros Diction[n]aire à quoi Mr Chappuzeau travaille depuis trente ans [5] pourront contenir.

Mr de Beauval a eté icy la semaine passée ; il est presentement à Amsterdam, comme son journal a paru depuis son depart je n’ai pu lui demander s’il a du dire Mr Charlas, plutot que le Pere Charlus quand il a parlé, dans l’extrait de diverses lettres, de l’auteur du livre De libertatibus Ecclesiæ Gallicanæ [6]. Je suis bien aise qu’il nous ait ap[p]ris le nom de celui qui a publié cet ouvrage. J’ai lu dans l’écrit d’un habile janseniste qu’on connoissoit fort bien le religieux francois qui avait osé faire ce livre ; voila pourquoi je suis en peine si l’on a du dire Mr Charlas. C’est ap[p]aremment vous Monsieur qui avez communiqué cet[t]e particularité à Mr de Beauval, je crois donc m’adresser bien en vous demandant un mot d’eclaircissement sur cela.

J’en souhaiterois un plus grand sur l’histoire de l’edition des Memoires de Sully . Furent ils imprimez d’abord en France, et puis en Hollande, ou si l’edition de Hollande preceda celle de Paris [7] ? J’ai lu dans Guy Patin qu’il y a une edition corrigée et mutilée, et que Monsieur le prince de Condé fit faire ces corrections, ou voulut les faire faire, à cause des endroits qui concernoient la naissance de son pere, et les soupcons dont son ayeule fut chargée [8]. La raison pourquoi je voudrois etre eclairci sur le veritable tems • et lieu de la premiere edition, et sur les personnes qui fournirent ces Memoires si long tems apres la mort du duc de Sully, est que j’ai du penchant à m’imaginer que l’horoscope de Louis 13 e par La Riviere medecin de Henri le Grand est une piece postiche [9], faite apres coup et inserée dans ces Memoires par quelcun qui avoit vu une partie de ce que l’horoscope pretendu avoit predit, et qui hazarda le reste sur des conjectures assez probables.

La 2 e partie de la reponse de Mr Jur[ieu] à Mr Saurin paroit depuis un mois. Elle a pour titre La Religion du latitudinaire [10]. Il n’y a point de contes ramassez dans les rues comme on l’avoit cru, mais un emportement furieux ; et tant d’orgueil que si Tarquin le Superbe avoit fait des livres, c’est ainsi qu’il auroit parlé de lui. Un refugié de La Haye quoi que de son parti n’a pu s’empecher de dire que le titre de cet ouvrage devroit etre La Religion du / valetudinaire, tant il fait paroitre que l’auteur se porte mal à tous egards.

Mr Pinsson vous fera voir ce que [je] lui dis touchant Mr de Larr[oque] [11], etc. Je suis Monsieur tout à vous.

 

A Monsieur / Monsieur Janniçon / Avocat au grand Conseil / rüe St Thomas du Louvre / A Paris

Notes :

[1] Ce propos confirme l’efficacité du réseau des correspondants parisiens de Bayle, François Janiçon, François Pinsson des Riolles et l’abbé Jean-Baptiste Dubos, qui maintenaient les liens avec Etienne Baluze, Jean-Alphonse Turrettini, Leibniz et tant d’autres. Malheureusement, la lettre de Bayle à Pinsson ne nous est pas parvenue : de nombreuses lettres de leurs échanges doivent être perdues, car nous ne connaissons qu’une seule lettre de Bayle à Pinsson de l’année 1696, celle du 15 mars (Lettre 1096). Il s’agit de l’édition par Baluze des lettres de François et Jean Hotman : voir Lettre 1218, n.4.

[2] Bayle donne des nouvelles sur l’avancement de l’impression du DHC.

[3] On voit que les hasards de la correspondance déterminaient parfois la substance même du DHC : Bayle avait demandé à ses correspondants des « mémoires » et s’en servait régulièrement dans la composition des articles, transcrivant parfois littéralement une lettre qu’il venait de recevoir. Voir en annexe au XIV e volume de cette édition la liste des lettres qui sont citées dans le DHC et qui ont directement contribué à sa composition. En l’occurrence, Bayle renonça à consacrer un article à l’écrivain proche de Port-Royal, Louis Ellies du Pin. Sur celui-ci, cousin de Jean Racine et et parrain de son fils, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de R. Pouzet).

[4] Bayle pense sans doute à la nouvelle édition de Moréri pour laquelle les éditeurs avaient demandé la collaboration de Jean Le Clerc : voir Lettre 932, n.3, et 1209, n.1 et 5.

[5] Samuel Chappuzeau avait publié deux ans plus tôt le Dessin d’un nouveau dictionnaire historique, géographique, chronologique et philologique (Zell 1694, 4°) et, sans doute vers la même date, le prospectus d’une Bibliothèque universelle, historique, géographique (s.l.n.d., 4°), mais l’ouvrage ne devait jamais paraître : voir Lettre 1029, n.4. Dans sa lettre à Nicaise du 2 janvier 1699 (23 décembre 1698, vieux style), Leibniz indique que « M. Chapuzeau, qui demeure à Zell, travaille fort et ferme au sien [ Dictionnaire], où il dressera (suivant son projet) une foule de choses, y retranchera les inutilités et les choses odieuses, et suppléera une infinité de manquemens. » (éd. Gerhardt, ii.585). Déjà dans sa lettre du 7 janvier 1695, Basnage de Beauval déclarait à Leibniz : « Le Dictionnaire critique de M. Bayle s’avance avec beaucoup de diligence. Il y en a deja un volume in folio. Cela pour[r]a fournir des materiaux à M. Chapuzeau. J’ai vu son plan imprimé à Cell. Il est bien vaste et bien ample. Je doute que ce qui lui reste de vie soit assez long pour l’achever. » (Akademie-Ausgabe, version provisoire, n° 08.180).

[6] Voir la mention faite dans l’ HOS, mai 1696, art. XV, du livre d’ Antoine Charlas (1634-1698), Tractatus de libertatibus Ecclesiæ Gallicanæ (Leodii 1684, 4°) ; une nouvelle édition avait paru quelques années plus tard (Leodii 1689, 4°) et une autre, considérablement augmentée, devait paraître par la suite (Romæ 1720, 4°, 3 vol.). A la date de la présente lettre, Charlas venait de publier une Disputatio theologica de opinionum delectu in quæstionibus moralibus [...] (Romæ 1695, 4°). Charlas, ancien grand vicaire de Pamiers et supérieur du séminaire, avait fortement soutenu l’évêque de Pamiers, François-Etienne de Caulet, dans sa bataille contre la régale : voir le Dictionnaire de Port-Royal, art. « Pamiers, ville de » (art. d’A. McKenna).

[7] Guy Patin écrivait à Charles Spon le 3 décembre 1649 : « Un libraire du Palais m’a dit aujourd’huy que l’on a rimprimé à Amsterdam les Memoires de M. de Sully en 2 vol. in-folio » (éd. L. Jestaz, p.553). Cioranescu (n° 63.703) signale la première édition des Mémoires des sages et royalles œconomies d’Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand et servitudes utiles, obéissance convenable et administration loyale de M. de Béthune et donne l’adresse : Amsterdam [Sully] 1638, folio, 2 vol. On trouve bien une réédition portant l’adresse d’Amsterdam en 1649, mais on ne relève aucune mention de cette édition dans les bibliographies des livres publiés à Amsterdam : d’après les recherches de J.-D. Mellot, elle fut publiée à Rouen : voir J.-D. Mellot, L’Edition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730) : dynamisme provincial et centralisme parisien (Paris 1998), p.143n-144n ; L. Jestaz, Les Lettres de Guy Patin à Charles Spon, janvier 1649-février 1655 (Paris 2006, 2 vol.), p.553. Une remarque ultérieure de Guy Patin lui-même indique d’ailleurs l’origine rouennaise de l’édition qu’il venait de citer : voir la note suivante. Bayle cite les Mémoires de Sully dans le DHC, art. « Henri IV », rem. I et R, et « Touchet (Marie) », rem. C, mais ne revient pas sur la question de la provenance des différentes éditions.

[8] Bayle se réfère sans doute aux Lettres choisies de Guy Patin (Cologne 1691, 12°, 3 vol.), édition qu’il exploite dans le DHC, mais il venait aussi de signaler la publication du Nouveau recueil des lettres choisies de feu M. Guy Patin (Rotterdam 1695, 12°, 2 vol.) : voir Lettre 1107, n.47. Voir la lettre de Patin à Charles Spon du 1 er mars 1650 : « Pour les Memoires de M. de Sully, dont je vous avois ci-devant escript, je vous donne advis que je ne vous envoieray point de cette edition de Rouen. J’en avois achepté un pour moy dont je me suis defait, sur ce que j’y ap[p]ris que cette edition estoit chastrée en plusieurs endroits, et particulièrement sur la naissance de feu M. le prince, pere de notre bourreau de Paris, qui a Dieu merci aujourd’huy un pourpoint de pierre. Ces vilains imprimeurs de Rouen ont pris deux cens escus que ce prince de Condé donna l’an passé, afin qu’on en ostât et retranchât, tout ce qu’il y avoit contre sa famille et sa genealogie. Maintenant que le prince de Condé est prisonnier, il y a ici deux libraires du Palais qui ont dessein d’en faire une nouvelle edition qui ne soit point chastrée, et d’y adjouster encor un tome manuscrit du mesme autheur – qu’il ne put faire imprimer, en ayant esté prevenu de la mort – qu’on leur offre moyennant quelque petite somme d’argent. » (éd. L. Jestaz, p.603).

[9] Bayle revient sur cette question dans le DHC, art. « Renou (Jean de) », mais sans la préciser ni même l’expliciter : « On peut aisément s’appercevoir que Jean de Renou n’étoit point ami de La Riviere medecin de Henri IV. Il va jusqu’à le traiter de charlatan [Renou, De la matiere médicinale, livre III, ch. xxxiv, p.465]. » La référence porte sur l’ouvrage de Jean de Renou, Le Grand Dispensaire medicinal : contenant cinq livres des institutions pharmaceutiques. Ensemble trois livres de la matière médicinale. Avec une pharmacopée, ou antidotaire fort accompli.Traduict [...] par Mr. Louys de Serres [...] (Lyon 1624, 4°).

[10] Sur cet ouvrage de Jurieu, dirigé en premier lieu contre Elie Saurin, voir Lettre 1103, n.8.

[11] Sur la situation de Larroque, voir sa lettre du 7 juin (Lettre 1117), écrite dans sa prison au château de Saumur. La lettre de Bayle à Pinsson des Riolles est perdue.

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