Lettre 112 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, le 29 octobre 1675]

Votre billet du 9 octobre [1] me fut rendu seulement hier 28 du meme mois, de sorte qu’ayant bien conté et supputé je n’ay peu me promettre que ce mot de reponse vous rencontre à Montauban [2]. Je vous ferai une prolixe narration de mes affaires, quand j’aurai plus de loisir. A cette heure que je suis accablé d’occupa[ti]ons, je me contente de vous dire qu’enfin les instances de Mr Banage mon incomparable ami, et la vocation qui me fut adressée par Mr Jurieu au nom de Mrs les curateurs de cette Academie, m’attirerent en cette ville. Quoi que Mrs les moderateurs ou curateurs soient en possession de tout tems d’etablir celui qu’ils ont appellé, apres l’avoir fait donner quelques preuves de son erudition [3] ; ils ne jugerent pas à propos de se servir de tout leur droit à mon egard, parce qu’y ayant des enfans du lieu, tres bien apparentez, qui demandoient la chaire, et entr’autres l e fils du professeur en philosophie [4], ils creurent qu’il falloit se menager*. C’est pour quoi je ne parlai en aucune façon de leur vocation*, et je dis seulement que la renommée m’ayant appris qu’on faisoit disputer une chaire de philosophie à Sedan, j’etois venu pour rompre • une lance à tout hazard. Ainsi nous nous sommes veus 4 antagonistes, mais le plus redoutable du coté de la brigue*, à savoir le fils du professeur, ayant trouvé trop rigoureuses les epreuves qu’on a voulu prendre de notre capacité, prit des pretextes pour nous quitter* la partie. Cette epreuve a eté que l’on tireroit au sort une matiere, qu’un matin dés les 6 heures on nous enfermeroit dans une chambre avec de l’ancre, du papier et des plumes, sans aucun livre, ni aucun recueil, que là on nous ouvriroit le billet où seroit ecritte la matiere tirée au sort le jour auparavant, et qu’on avoit cacheté en notre presence, apres avoir brulé les autres billets où etoient aussi marquées d’autres matieres (tout cela afin qu’on ne peut avertir personne du sujet que nous aurions à traitter) que nous ferions des theses sur la matiere qui nous echerroit*, dans l’espace de 24 heures, lesquelles theses nous serions obligez de soutenir pendant 2 seances. La chose s’est ainsi executée. Nous eumes la matiere du tems pour notre lot, et chacun travailla de son mieux. Nous avons ensuitte tiré au sort pour savoir qui soutiendroit le premier[.] Le sort m’a donné le second rang, et j’ai deja soutenu mes theses et quantite de corollaires sur les quatre parties de la philosophie [5]. Je vous dirai qu’on a trouvé mes theses plus fortes que celles des 2 autres et que celui qui a soutenu avant moi, a passé pour moins capable de la chaire. C’est un medecin de cette ville nommé Barthelemi, qui a etudié assez long tems [e]n Hollande, et qui m’a dit etre grand ami d’un Mr Noaillan de Montaub[an] [6]. Notre disputant qui est un Suisse est tombé malade et peut etre serat’il obligé de desister*, et à tout hazard il n’est pas pour nuire aux deux autres [7]. Hier nous fimes une epreuve, c’est à savoir une lecon sur une matiere / tirée au sort avec toutes les memes precautions que l’autrefois, le sort nous donna la matiere des vertus en general, nous composames sans livres com[m]e pour les theses. Dés aujourdhui on examinera cette lecon, et au premier jour on procedera à l’election du sujet qui aura eté le plus au gré de Mrs les moderateurs. Autant qu’on peut avoir de certitude d’une chose à venir j’en dois avoir que ces Mrs m’etabliront, car comme je suis venu sur leur vocation, ils me firent entendre dés le commencement, qu’ils ne mettoient la chose en compromis*, que pour menager certains factieux qui auroient toujours crié qu’on faisoit injustice à leurs parens, si bien que po[ur] arreter leurs criailleries, il a falu prendre le parti de faire voir manifestement l’incapacité de ceux qu’on rejetteroit. Comme le tems de commencer un cours de philosophie e[st] deja venu, je pourrai vous ecrire selon toutes les apparences, entre icy et le 5 novembre, que le professeur est inauguré. Vous m’obligerez fort d’ecrire une lettre de remerciment à Mr Jurieu, dont les bontez pour moi sont incroiables, aussi bien que celles de toutes les illustres personnes de sa famille. Je vous envoirai avec le tems les theses que ce grand ho[mm]e a deja fait soutenir, et celles qu’il se prepare de publier De fato où il justifie la doctrine des Stoiciens [8], j’y joindrai un exemplaire des miennes et de celles de mes antagonistes [9]. Il faudra en ecrivant à Mr Jurieu, luy parler de son beau livre contre Mr Arnaud [10], il en va faire imprimer la derniere partie. N’oubliez pas d’ecrire à Mr Banage [11], car outre son esprit et sa grande capacité, c’est qu’il a un fonds d’honneteté, et de generosité qui n’est pas croiable à moins que d’en ressentir les effects co[mm]e j’ay fait. J’asseure de mes tres humbles respects M[onsieu]r e[t] t[res] h[onoré] p[ere] et lui aurois ecrit dés aujourdhui si je n’etois pas si embarrassé, apres la consommation de notre affaire je m’acquitterai de cet inviolable devoir. J’embrasse tendrement notre cher J[oseph]. Ajoutez encore à tout cela mes complimens p[ou]r Mrs Debia, Martel, et la maison où vous logez [12], et pour Mr La Boissonnade des grandes excuses de ce que je ne lui ai point fait encore de reponse. Le savant eccles[iaste] de Saverd[un] [13] sera compris dans mes complimens s’il vous plait, et le loyal Freinshem[ius] [14]. Il sera bon qu’on n’entende pas parler de ma promotion dans vos quartiers* [15].

Tout à vous M[onsieu]r e[t] t[res] c[her] f[rere].

Vous ne sauriez croire combien je vous serai obligé si vous avez la bonté de me faire conter la partie* que je vous ai demandée [16]. Mon premier cours ne peut que me payer ma pension, si bien que je ne puis point renvoyer là mes creanciers. Lors que j’entrai ches Mr de Beringhen je m’equippai assez honnetem[en]t* sans emprunter à ame vivante, mais aussi je me mis à sec. Quand j’en suis sorti, il a fallu un nouvel equippage*, et j’en ai emprunté le prix sous la caution de Mr Carla. La depense du voyage, deux mois de pension à 25 l[ivres] t[ournois] par mois (il fait icy aussi cher vivre qu’à Paris) l’impression de mes theses, quelques livres que j’ay eté contraint d’acheter, un repas qu’il faudra donner à l’Academie le jour de l’inauguration, tout cela m’obligeroit d’emprunter en divers lieux, ce que j’abho[r]re, sur [t]out dans un nouvel etablissem[en]t. Outre qu’on sait bien icy que les 2 premieres anné[e]s de mon professorat ne pourront qu’à peine me nourrir. Ainsi vos 200 livres me sont [n]e[ces]saires indispensablem[en]t [17][.]

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Il est impossible de fixer avec précision les dates de ce séjour de Jacob Bayle à Montauban : il allait du reste y retourner en 1677.

[3] Il ne s’agit pas d’une faute de français, mais d’un tour de phrase qui n’est pas rare au siècle.

[4] Le médecin Alexandre Brazi (?-1714) était gendre de Claude Pithoys, le professeur presque nonagénaire qui prenait sa retraite, et fils d’ Etienne Brazi (1618-1681), l’autre professeur de philosophie et médecin lui aussi. Etienne était fils de Jean Brazi, pasteur, professeur de rhétorique et principal du collège de Sedan, qui avait pris sa retraite, fort âgé, en 1663. C’est dire qu’ Alexandre Brazi bénéficiait d’appuis dans l’académie et dans la ville. Heureusement pour Bayle, il renonça à affronter les conditions rigoureuses du concours.

[5] Les thèses de Bayle et de ses rivaux ont disparu.

[6] Barthélemy fut le seul concurrent effectif de Bayle. Sa famille était ardemment protestante, car un Paul Barthélemy était lecteur de la communauté réformée clandestine de Sedan en 1776 (voir O. Douen, « La réforme en Picardie, ii.8 : Restauration des églises », BSHPF, 8 (1859), p.558). Le patronyme de Noailhan (Noaillan, Noelhan) est celui d’une famille de notables réformés montalbanais. L’ami de Barthélemy était vraisemblablement médecin lui aussi, conduit à faire ses études dans les Provinces-Unies, car presque partout en France elles supposaient un certificat de catholicité, sinon pour les études, du moins pour la délivrance des diplômes.

[7] La Lettre 115, p.302, nous apprend qu’il s’appelait Borle et la Biographie ardennaise de l’ abbé J.-B. Bouillot (Paris 1830, 8°, 2 vol.) qu’il se prénommait Marc.

[8] Des thèses présidées – et donc composées – par Jurieu n’a survécu que celle désignée par Bayle en octobre 1676 (voir Lettre 131, n.3) sous le titre De Triplici fato . Elle fut soutenue par Isaac Pérou à Sedan en août 1676. Ce n’est donc pas celle-ci que Bayle désigne dès cette date d’octobre 1675 sous le titre De Fato . Il s’agit ici d’une thèse dont la trace a été perdue.

[9] Il semble bien ne subsister aucune des thèses soutenues à Sedan dans cette période.

[10] Il s’agit ici de l’ouvrage de Jurieu, Apologie pour la morale des réformés, ou défense de leur doctrine touchant la justification, la persévérance des saints et la certitude que chaque fidèle peut et doit avoir de son salut. Pour servir de réponse au livre de M. Arnauld intitulé Le Renversement de la morale de Jésus-Christ (Quevilly 1675, 8°). Comme l’annoncera plus tard Bayle lui-même (Lettre 131, n.5), Jurieu allait tarder à en publier la suite.

[11] Bayle poursuit ses efforts pour engager son frère à correspondre avec Jacques Basnage : voir Lettre 18, n.28.

[12] Celle du cousin Joseph Isnard.

[13] « L’ecclésiaste », surnom de Laurent Rivals.

[14] Sur Guillaume Freyche, dit Freinshemius, voir Lettre 18, n.18.

[15] Il s’agit ici toujours de la prudence du « relaps ».

[16] Voir Lettres 108, p.275, 109, p.280-281, et 111, p.287.

[17] Son prédécesseur, Claude Pithoys, s’était réservé une rente à vie ; les auditeurs étaient peu nombreux, et versaient en principe un écu par mois à leur professeur ; la pension coûtait à Bayle 300 francs par an… Bayle entre dans tous les détails de ses difficultés d’argent pour mieux inciter son frère à lui faire parvenir les 20 pistoles qu’il lui avait demandés (voir Lettre 108, p.275).

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