[Rotterdam, le 21 juin 1696]

A l’homme très illustre et très cher Théodore Jansson Almeloveen, Pierre Bayle donne son salut.

Il me semble que je dois vous remercier tous les deux de votre invitation, vous et le très cher Perizonius [1]. Si seulement j’avais pu intervenir en troisième dans vos très agréables et très érudits entretiens, mais ce bonheur ne m’est pas du tout permis tant que je suis lié par ces chaînes ; les typographes ont quelquefois des vacances, alors que moi j’ai aussi à préparer les choses sur lesquelles ils travaillent. Je vous suis extrêmement reconnaissant, mon très cher et très bienveillant ami Almeloveen, de me montrer tant d’obligeance. Mais passons à ce qui est en question.

Je n’aurais pas pensé qu’il existe beaucoup d’éloges de Delphina Tornatoria [2], en français Dauphine de Tornet, qui ne brille d’aucune qualité honorable dans le témoignage que donne à son sujet Guillaume Paradin dans son ouvrage intitulé Nos souvenirs [3]. Là, après avoir parlé de beaucoup d’hommes doctes du siècle dernier, il ajoute « les humanités et toutes les bonnes disciplines n’ont pas peu conspiré ensemble chez les jeunes filles de Tarascon (bien que jusqu’ici je n’en aie jamais vu en personne) que j’apprends être tellement douées maintenant en fait de culture intellectuelle qu’elles y égalent les hommes les plus éminents et peuvent même les dépasser. » Leurs noms (et je ne les ai vus que sous la forme latine) sont Scholastica Betonica [4], Catharina Bectonia, Delphina Tornatoria, Gabriela Boissieria, qui me semblent avoir fait tant de progrès en Belles Lettres qu’elles sont entourées des honneurs sempiternels des Muses. Hilarion de Coste [5], qui a raconté beaucoup de choses au sujet de Scholastica Bertonia (en français Scolastique de Bertos), n’a rien eu à raconter sur Tornatoria sauf les mots de Paradinus et l’observation qu’elle était née dans la province du Delphinatum (dans le Dauphiné) et avait vécu comme nonne dans la ville appelée Tarascon-sur-Rhône. Ce livre d’Hilarion de Coste, intitulé Eloges des dames illustres, 2 vol. in-4°, recense et célèbre les femmes supérieures qui se sont distinguées par leur piété surtout et leur générosité envers les moines. Il inclut, cependant, beaucoup de choses au sujet des femmes exceptionnelles par leur érudition. Je vous promets de mettre ce livre à votre disposition dès que j’aurai fini ma tâche, c’est-à-dire dans / 3 ou 4 mois. Un autre livre cité par Moréri, c’est-à-dire la Bibliothèque des femmes savantes, dont l’auteur est un moine carmélite connu par d’autres livres sous le nom de Père Jacob, a totalement disparu [6]. Il existe en fait un manuscrit dont une copie a été fait par l’auteur pour ses amis, de sorte que nombre d’extraits en ont été faits qui ont vu le jour, c’est-à-dire ceux qu’il avait acquis de notre [ Anna Maria] Schurman [7], ce qui fait qu’à la grande déception des hommes érudits qui s’empressaient et se plaignaient, pas la moindre trace de ce livre n’est apparue dans la bibliothèque de l’auteur après sa mort. Le même sort a attendu le très bel ouvrage de Colletet au sujet des poètes français [8], où lui aussi avait écrit avec exactitude sur les femmes.

Pour ce qui concerne celles dont parle Giraldi [9], je crois que cet homme de grande valeur les mentionne en louange, mais je penserais que bon nombre d’entre elles sont restées ignorantes. Celles-là florissaient, certaines du moins, à Ferrare du temps que Renée, fille de Louis XII [10] et fervente réformée, favorisait les lettres et s’attachait à inculquer cette préférence à ses filles, surtout à la plus âgée, condisciple d’ Olympe Fulvie Morata [11]. À l’exemple de la Cour, certaines autres jeunes filles semblent avoir fait des études. D’où les grandes espérances que disait avoir pour elles Giraldi. Mais je juge autrement d’ Anna Parthenea [12] que le même Giraldi loue comme exceptionnellement docte dans l’épître dédicatoire du Dialogue 2 des Poètes. Je fais mention d’elle moi-même. Le Royal Mausolée ne se trouve nullement dans ma très exiguë bibliothèque [13]. O toi [sois] béni, dont les grandes ressources seront à même d’acquérir les livres rares de ce genre, qui sont nécessaires à notre projet.

Adieu, et aimez-moi comme vous faites, moi qui péris de ne plus vous voir.

Jugeant qu’il ne faut pas plus confier au bateau ce volume [14] que de donner au courrier ordinaire cette lettre, j’envoie ce livre en même temps que cette lettre par le bateau de votre ville. Je l’ai fait le même jour que ma lettre a été reçue en Angleterre [15].

Nos amis vous saluent chaleureusement.

Donnée à Rotterdam le 11 e jour avant les Calendes de juillet 1696.

Notes :

[1] Sur Perizonius, en visite chez Almeloveen à Gouda, voir Lettre 1121.

[2] Bayle répond à la question posée par Almeloveen dans sa lettre du 15 juin 1696 (Lettre 1121).

[3] Au premier chapitre du livre III de son ouvrage, Memoriæ nostræ libri quatuor (Lugduni 1548, folio), Guillaume Paradin fait l’éloge de Dauphine de Tornet.

[4] Bayle énumère les femmes savantes dont il a trouvé les noms dans l’ouvrage de Guillaume Paradin, Memoriæ nostræ, p.78 : voir la note précédente. Sur Scholastica Betonica, voir aussi Lettre 1121, n.4.

[5] Sur l’ouvrage d’ Hilarion de Coste, Les Eloges et vies des reynes, princesses, dames et damoiselles illustres en piété, courage et doctrine qui ont fleury de nostre temps et du temps de nos pères (Paris 1630, 4°), voir Lettre 1121, n.6.

[6] I.W.F. MacLean, Learning and the market place : essays in the history of the early modern book (Leiden, Boston 2009), identifie le Père Jacob comme le carmélite Louis Jacob de Saint-Charles (1608-1670) : celui-ci avait projeté un recueil sur les femmes célèbres de l’Antiquité, sous le titre Bibliotheca illustrium mulierum, mais ce projet ne fut jamais réalisé. Son éloge d’ Anna Maria van Schurman fut cependant publié l’ouvrage publié sous le nom de celle-ci et de ceux d’ André Rivet et de Guillaume Colletet, Question celebre, s’il est nécessaire, ou non, que les filles soient sçavantes, agitée de part et d’autre (Paris 1646, 8°). Voir aussi A.R. Larsen, Anna Maria van Schurman, ’The Star of Utrecht’ : the educational vision and reception of a savante (London 2016), s.v.

[7] Sur Anna-Maria van Schurman, célèbre pour son savoir exceptionnel, en particulier en matière linguistique, voir Lettre 13, n.38, et sa correspondance éditée par C. Venesoen, Anne Marie de Schurman, femme savante (1607-1678). Correspondance (Paris 2004).

[8] Guillaume Colletet (1598-1659), membre de l’Académie française, consacra plusieurs ouvrages à la vie des poètes français – angoumoisins, gascons, agenais, bordelais – et composa plusieurs biographies d’écrivains connus : Rabelais, Rémy Belleau, Jean Tahureau, Saint-Gelais, Doublet, Du Faur de Pibrac, etc.

[9] Sur les Carmina de Giraldi, voir Lettre 1121, n.7.

[10] Renata est le nom italien de Renée de France (1510-1574), fille cadette de Louis XII, roi de France, et d’ Anne de Bretagne. En mai 1528, elle épousa Hercule II d’Este (1508-1559), duc de Ferrare, de Modène et de Reggio. A Ferrare, elle rassembla à sa cour de nombreux savants et protégea les calvinistes. Sa rencontre avec Calvin en 1536 à Ferrare marqua son engagement dans la Réforme mais, en 1554, son emprisonnement et son interrogatoire par le jésuite Jean Pelletier déterminèrent son repli politique et religieux. A la mort de son époux en octobre 1559, elle s’installa à Montargis, où elle continua d’accueillir de nombreux protestants. Il est fait mention ici de la plus âgée de ses filles, Anne d’Este (1531-1607), mariée au duc de Guise, puis au duc de Nemours, deux fervents catholiques. Sur la cour de Renée de France, voir D. Robin, Publishing Women. Salons, the presses, and the Counter-Reformation in sixteenth-century Italy (Chicago, London 2007), p.26-28.

[11] Olympe Fulvie Morat (ou Morata) (1526-1555) était la fille de l’humaniste italien Peregrinus Fulvius Moratus (Pellegrino Moretto) de Mantoue, précepteur des ducs de Ferrare. Camarade d’étude de la jeune princesse Anne d’Este, elle apprit le grec, le latin, la rhétorique, la calligraphie et fut reconnue pour son érudition. Sa fréquentation de la cour de Renée de France la poussa à se convertir au calvinisme. Elle épousa un médecin allemand du nom d’ Andreas Grundler, également partisan de la Réforme. En 1554, son mari devint professeur de médecine à Heidelberg et Olympe fut invitée par l’hélleniste heidelbergois Jacobus Micyllus (Jacob Moltzer, 1503-1558) à donner des cours privés de grec. Elle mourut dans cette ville en octobre 1555.

[12] Voir DHC, art. « Parthenai (Anne de) », « dame de beaucoup d’esprit et de beaucoup d’érudition ». Bayle consacre d’autres articles à sa famille et à sa nièce Catherine de Parthenai. Voir J. Stevenson, Women Latin Poets, s.v.

[13] Sur cet ouvrage, voir Lettre 1121, n.8.

[14] Il s’agit sans doute du volume de Giraldi : voir Lettre 1121, n.7.

[15] Aucune lettre à destination de l’Angleterre ne nous est connue aux environs de la date de la composition de cette lettre. Bayle avait adressé une lettre à William Trumbull au mois d’avril (Lettre 1104) : il s’agissait peut-être de la suite de cette correspondance, qui ne nous est pas parvenue.

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