Lettre 1130 : Jean de Bayze à Pierre Bayle

A Dublin ce 30 juin v[ieux] style [/ 10 juillet] [16]96

Monsieur

Je ne doutte nullement que Mr Daspe [1] à qui j’eus occasion d’escrire il y a environ six semaines, ne vous ait fait sçavoir de ma part la grande perte que ma famille et moy avons faite, par la mort de ma chere femme [2] : ainsi j’ose me flatter Monsieur que vous aurés eü la bonté de nous plaindre et de regret[t]er une person[n]e à laquelle vous voulutes bien temoigner une particuliere estime lorsque nous passames à Rotterdam [3], en luy donnant de[s] marques du souvenir avantageux* que vous • conserviés d’elle depuis plus de vin[g]t ans et qui avoit pour vous autant d’admiration, et d’amitié, qu’elle devoit, ayant toujours pris la meme part que moy à tout ce qui vous est arrivé.

Je ne sçaurois vous exprimer Monsieur combien cette separation me paroit rude, et combien la privasion de cette person[n]e bien aimée, rends [ sic] ma vie triste et infortunée, outre les raisons d’interest • et de recognoissance qui m’oblig[e]oi[e]nt à l’aimer sincerement. Je m’estois fait une si douce et si longue habitude d’estre avec elle, ayant esté elévés ensemble • comme parents et voisins. Et il y avoit d’ailleurs un si grand rap[p]ort d’heumeur entre nous que tout cela n’est que trop puissant pour me rendre sa perte tres sensible, com[m]e elle avoit toujours fait tout le sujet de ma joye dans notre patrie, elle m’estoit d’une grande consolation dans les diverses épreuves par où il plait à la divine providence de nous faire passer dans les paÿs etrangers. Enfin c’estoit elle qui travailla autrefois avec beaucoup de soin et de complaisance à essuier les larmes tendres que je rependis pendant longtems pour la mort de mon intime / votre cher cadet [4] que j’ay encore aujourduy plus de sujet de regretter que jamais, puisque je n’ay jamais eü • un si grand besoin d’un amy de ce caractere que dans cette affliction presente : voila Monsieur comme une douleur en attire une autre, et comme il a pleü à Dieu de me priver dans douze années de tems du plus cher, • du plus parfait amy, et d’une chere femme selon mon gout et qui avoit des qualites l’un et l’autre qui meritent bien que je m’en souvien[n]e avec tendresse et avec douleur, tout le reste de mes jours.

Quoy que je ne doutte pas Monsieur que vous n’ayés ap[p]ris par Monsieur d’Aspe, le sujet de satisfaction que j’avois eü à Londres cet hiver. Je vous diray que • j’obtins par le moyen de mes amis qui firent valoir mes blesseures à la Cour une pension de cinq shellings par jour, dont on paye seulement les deux tiers par voye de subsistance : je partis de Londres avec tant de precipitation sur la nouvelle de l’estat de ma chere defunte que je ne peux me don[n]er l’hon[n]eur de vous le faire sçavoir com[m]e je l’avois resoleü ayant mille petites choses indispensables à regler avant mon depart. J’ay beaucoup d’obligation dans cette affaire à Mr de Cuningham [5] qui s’employa pour l’expedition • de fort bonne grace, je vous prie de l’en remercier à la premiere occasion que vous aurés de luy escrire [6] puisque c’est pour l’amour de vous Monsieur qu’il l’a fait[.] Il me temoigna meme que je luy ferois plaisir de vous l’ap[p]rendre[ ;] ainsy Monsieur ayés la bonté de luy marquer si vous en trouvés l’occasion que je me suis acquit[t]é de ce devoir et soyés persuadé que je voudrois bien en faire de meme à l’egard des grandes obligations que je vous ai en vous rendant quelque service utile et important.

Je ne vous ap[p]rendray pas ici Monsieur en detail la maladie de ma chere femme[,] je vous diray seulement qu’elle ne s’est / jamais bien portée depuis ma sortie de France[,] qu’elle a toujours traisné une vie presque languissante depuis que nous sommes dans ces paÿs cy, et qu’enfin c’est par cette maladie qu’on ap[p]elle consomption [7] qu’elle a fini ses jours ayant teneu le lit environ cinq mois dans une resignation à la volonté de Dieu, admirable, ayant don[n]é toutes les marques de zelle et de piété les plus edifiantes. Ce fut deux mois et 17 jours apres mon arrivé de Londres qu’elle nous fut enlevée et le 21 avril[.] Je suis extremement en peine de n’avoir aucune nouvelle de Mr de Laboisse mon beaupere [8] n’ayant reçeü aucune de ses lettres depuis le mois d’octobre dernier où[,] à mon arrivée à Londres[,] • je reçeus celle où il me marq[u]oit la mort de M le sa femme[.] Cependant je luy escrivis 2 fois pendant mon sejour dans cette ville là, c’est à dire, à mon arrivée et avant mon depart, et deux fois d’ici[,] la 1 re pour luy ap[p]rendre la maladie et l’autre pour lu[y] faire sçavoir la mort de sa chere fille. Si vous avés occasion d’escrire au cher amy Mr de Naudis [9][,] ayés la bonté en le salua[nt] tendrem[en]t de ma part[,] de le prier de vous faire sçavoir le suj[et] de ce retardem[en]t ou du moins d’ap[p]rendre à mon beaupere l’extr[eme] inquietude où leur long silence me met.

Je receus ici long tems aprés mon arrivée le billet que vous eutes la bonté de don[n]er à Mr Chatelain en date du 18 janvier dernier [10]. J’accepte avec beaucoup de recognoissance l’offre oblig[e]ante que vous m’y faites de vous employer à faire rabat[t]re ce qui se pourra du prix des deux exemplaires de votre Di[c]tion[n]aire [11], et vous prie de m’escrire par la premiere occasion que vous trouverés pour Londres à l’adresse d’un marchant de mes amis qui me faira tenir votre lettre, en l’adressant ainsi s’il vous plait[ :] à Monsieur Pelletreau marchant in Contom Street Soho London [12] • et au dedans de cet envelop[p]e, il faut s’il vous plait luy dire de ma part qu’il don[n]e votre lettre à Mr Heurard [13] qui aura la bonté de me la faire tenir par la poste gratis afin que[,] dés que vous m’y aurés marqué au juste le prix des 2 exemplaires, et à qui il vous faut adresser l’argent[,] je don[n]e l’ordre incessam[m]ent afin d’eviter / tout retardement et faire en sorte que les person[n]es pour qui je les destine soi[e]nt des premiers à les avoir. Car en cela comme en la beauté du livre consiste à mon avis la valeur du present.

J’attends de vos nouvelles Monsieur et vous sup[p]lie • d’aimer toujours ce [ sic] celuy qui vous aime et qui vous honore infiniment et qui veut estre toute sa vie tout à vous Baÿze

Le sieur Pelletreau sera averty que vous devés luy escrire et cognoit ce Mr Heurard.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Sur M. Daspe, marchand d’Amsterdam natif de Saverdun, qui venait d’être arrêté, voir Lettres 745, n.4, et 1124, n.5.

[2] Sur Jean de Bayze et son exil, voir Lettre 722, n.1. La femme de Bayze était originaire du pays du Carla, puisque Bayle l’avait connue avant son exil à Genève. D’autre part, un peu plus loin dans la présente lettre, Bayze déclare s’être fait « une si douce et si longue habitude d’estre avec elle, ayant eté eslevés ensemble comme parents et voisins ». Plus loin, il évoque son beau-père M. de Laboisse.

[3] Sur le passage de Jean de Bayze et de sa femme à Rotterdam et sur les efforts de Bayle pour trouver une situation en Angleterre pour son cousin, voir Lettres 722, n.1 et 5, 737, n.2, 839, n.2, et 912, n.21.

[4] Sur la mort de Joseph Bayle à Paris le 9 mai 1684, voir Lettre 272.

[5] Sur Alexandre Cunningham, qui revient assez souvent dans la correspondance sans que nous puissions préciser ses relations directes avec Bayle, voir Lettre 617, n.1, et surtout 1420, n.3.

[6] Seules trois lettres de Bayle à Cunningham ont survécu : une de l’année 1691 (Lettre 839), et deux autres du 29 avril et du 6 juin 1698.

[7] Ancien nom de la tuberculose.

[8] La famille Laboisse résidait au Carla ; nous ne savons rien de plus sur elle : voir ci-dessus, n.2. Mais rappelons que Bayle avait donné des leçons à Puylaurens à un élève nommé La Boisse : il s’agit peut-être d’un ârent de la même famille : voir Lettre 144, n.17.

[9] Jean Bruguière de Naudis, le cousin de Bayle, installé au Carla.

[10] Cette lettre de Bayle à Jean de Bayze, du mois de janvier 1696, est perdue. Nous n’avons pu identifier avec certitude M. Chatelain. Il est possible qu’il s’agisse de Zacharie Chatelain († 1723), père d’ Henri Abraham (1684-1743) et de Zacharie (1690-1754) : ensemble, ils formèrent une partenariat et publièrent un célèbre Atlas historique, ou nouvelle introduction à l’histoire, à la chronologie et à la géographie ancienne et moderne [...], avec des dissertations sur l’histoire de chaque Etat par M. Gueudeville (Amsterdam 1705-1708, folio, 3 vol.), dont une deuxième édition parut, considérablement développée (Amsterdam 1720-1732, folio, 7 vol.). La famille était d’origine parisienne ; elle s’exila – sans doute à la Révocation – et résidait à Londres vers 1710, à La Haye vers 1721 et à Amsterdam vers 1728.

[11] Jean de Bayze souhaite manifestement acquérir deux exemplaires du Dictionnaire de Bayle, destinés à servir de cadeau à ses protecteurs en Angleterre. La correspondance antérieure entre Bayle et Bayze sur ce point est perdue : voir cependant, Lettre .

[12] Sur la famille Pelletreau, originaire de Saintonge, dont les membres furent réfugiés huguenots, voir C.W. Baird, History of the huguenot emigration to America (New York s.d., 2 vol.), ii.31, 39. François Pelletreau partit pour New York peu après la Révocation, puis revint à Southampton en 1720 ; il est possible que le marchand de Soho soit un de ses neveux, Elie ou Jean. Son magasin était situé apparemment dans ce qui est devenu Old Compton Street, une des artères de Soho.

[13] Nous n’avons su identifier M. Heurard avec certitude. Il s’agit peut-être d’ Alexandre Heurard, ancien militaire du régiment de Galloway qui reçut une pension en 1702 : voir http://www.gaubertgenealogy.freeola... et W.A. Shaw, « The Irish pensioners of William III’s Huguenot regiments. 1702 », Proceedings of the Huguenot Society of London, 6 (1898-1901), p.295-326, n° 413.

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