Lettre 1151 : Edouard de Vitry à Pierre Bayle

Paris 24 aoust 1696

Peutestre, Monsieur, ne prenés vous pas assés d’interest à la pretention de vostre mathematicien [1] pour vouloir estre informé de tout ce qui peut éclaircir ses doutes et servir à ses veuës, mais je suis trop jaloux de l’honneur d’avoir quelquechose à vous écrire pour ne pas profiter au moins de tout ce qui me tombe sous la main, • qui puisse avoir quelque rap[p]ort à un dessein dont vous m’avés fait la grace de m’ecrire [2]. C’est ce qui m’a fait souvenir des tables de P. Megerlin [3], dont je vous écrivis un mot dernièrement, et c’est assurément le meilleur usage que j’en aye fait, depuis cinq ou six ans que je les garde avec quelques autres. J’ay trouvé depuis un petit in 4° de Leowicz [Cyprianus Leovitius a Leonicia, Boemus Hradecentis, Mathematicus] De conjunctionibus Magnis Insignioribus Superiorum Planetarum etc. In quarta Monarchia cum eorumdem effectuum historica expositione [4]. Il marque les conjonctions de Saturne et Jupiter depuis J[ésus] C[hrist] et un peu devant jusqu’à l’an 1564 et y joint quelques particularités de l’histoire qu’il prétend avoir rapport aux circonstances de ces grandes conjonctions. Il fait ensuite son pronostique et ses predictions pour les années suivantes jusqu’à l’an 1584. Il trouve là comme dans tout son livret, mille gran[d]s evenemen[t]s dont il fait honneur aux eclipses, cometes et conjonctions, sentiment bien indigne d’une personne de bon sens ; enfin il prédit la conjonction de Jupiter et Saturne en Pisces, au mois de may 1583, et la conjonction de presque toutes les planetes en Aries sur la fin de mars et commencement d’avril 1584 suivie d’une eclipse de soleil au 20° du Taureau. Il ne doute pas que tout cela n’amene une comete, et la comete n’amene la fin du monde sur la fin du trigone d’eau et le commencement du trigone de feu. Il en rapporte une raison admirable et qui seroit convaincante si l’experience ne l’avoit démenti. Le monde, dit-il, a commencé par la conjonction dans le trigone de feu : donc il finira par le trigone d’eau.

Rep[onse]. 1° N[ego] antec[edentam]N[ego] cons[e]qu[enti]am [5]. Ce n’est pas tout. L’an 1584 ou pour le plus tard 1588 est la fin du trigone d’eau : donc le monde finira en ce temps là, car ce ne seroit pas la peine d’attendre encore 800 ans pour trouver encore une fin du trigone d’eau et une evolution entiere ; autrement le monde dureroit prés de 6400 ans, ce qui est manifestement contre la prophetie quod cum prophetia manifestè pugnat etc [6].

Je voy bien que cecy vous ennuye, mais je vous laisse à juger si les propheties fondées sur une astrologie mal entenduë vallent mieux que celles qui sont fondées sur le fanatisme et si les foux du siecle passé estoient aussi foux que les fols de celuy cy. La question est difficile à resoudre et merite une dissertation / qui pour[r]oit tenir son coin dans le Diction[n]aire critique. Operum hoc, mihi crede, tuorum est [7].

A propos de dictio[nnaire] je ne scay si vous avés reformé toutes les fautes que Moreri a fait[es] sur la famille de La Baume [8]. Je connois fort particulierement M rs de Suze [9] qui sont de cette illustre maison, et je vous enverray si vous le souhaités de bons memoires que vous pour[r]és mettre ou dans les addenda et emendanda, ou mesme dans la suite de l’ouvrage en parlant de Suze. Je croy que vous n’en estes pas encore là.

J’attens vos instructions et ordres pour Saumur [10]. C’est une affaire dont on pour[r]oit deliberer en grec comme Ciceron faisoit avec Atticus [11], mais vous pouvés sans crainte me parler francois et je l’enten[d]s bien à demi mot. J’ay fait ce qu’on m’a demandé pour contenter Mr L[eers] [12] et je ne luy demanderay rien qu’il ne soit content apres cela j’espere qu’il me rendra justice. Je vous prie de vous souvenir de charger quelqu’un d’une petite commission que j’avois pris la liberté de vous donner pour les Nouvelles de la rep[ublique] des lettres et autres choses semblables [13].

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam

Notes :

[1] « votre mathématicien », Edouard de Vitry lui-même, devenu professeur de mathématiques à Nantes : voir Lettre 1147, n.7.

[2] Toutes les lettres de Bayle adressées à Edouard de Vitry sont perdues, de sorte que nous ne saurions deviner le « dessein » dont Bayle lui avait fait part. Il s’agissait apparemment d’un projet lié au rapport entre les événements de l’histoire et les « circonstances de ces grandes conjonctions » astronomiques, une suite donc des Pensées diverses sur la comète dans la perspective étudiée par E. Labrousse dans son ouvrage L’Entrée de Saturne au Lion (L’Eclipse de soleil du 12 août 1654) (La Haye 1974).

[3] Pierre Megerlin (1623-1686), professeur de mathématiques à Bâle, fut le disciple du mathématicien et théologien Jean-Jacques Hainlin (1588-1660), professeur à Tübingen ; c’est Jacob I Bernoulli qui succéda à Megerlin à Bâle. En 1682, Megerlin publia un ouvrage sur Copernic, Systema mundi Copernicanum argumentis invictis demonstratum et conciliatum theologiæ (Amstelodami 1682, 8°), mais l’enseignement du système héliocentrique copernicien lui fut interdit par les autorités de Bâle. Edouard de Vitry fait allusion à ses tables mathématico-historiques de l’histoire mondiale, où les événements sont organisés en fonction des conjonctions de Jupiter et de Saturne : d’abord la Tabulæ mathematico-historicæ pars. Brevis introductio (Basileæ 1677, 4°) de quelques pages, puis le Theatrum divini regiminis a mundo condito usque ad nostrum seculum, delineatum in tabula mathematico-historica, qua [...] historia ecclesiastica et politica per omnes mundi partes [...] uno intuitu conspicienda proponitur, cum indice historico-chronologico locupletissimo rerum gestarum annos et scriptores [...] indicante. Adjectus est Commentarius chronologicus (Basileæ 1683, 4°). Dans son article du DHC, « Papesse », rem. F, Bayle cite sa Disquisitio chronologica de Johanna Papessa, ouvrage que nous n’avons su localiser.

[4] Cyprian von Leowitz, De Conjunctionibus magnis insignioribus superiorum planetarum, solis defectionibus et cometis in quarta monarchia cum eorumdem effectuum historica expositione. His ad calcem accessit prognosticon ab anno [...] 1564 (Londini 1573, 4°).

[5] « 1° Je nie la prémisse ; 2° je nie la conséquence. »

[6] Le latin traduit simplement la formule française précédente.

[7] Horace, Satires, i.VII.35 : « Cet ouvrage, croyez-moi, est des vôtres. »

[8] Voir Louis Moréri, Le Grand Dictionnaire historique, art. « Baume, Baulme ou Balme » : « c’est le nom de diverses terres, et celui de plusieurs nobles familles de Dauphiné, de Bresse, de Bugei, de Bourgogne, etc. ».

[9] Voir Moréri, Le Grand Dictionnaire historique, art. « Baume-Suze, famille » : il s’agit d’une « famille de Dauphiné noble et ancienne. Suze est un comté qu’Antoinette de Saluces apporta dans cette maison vers l’an 1340, par son mariage avec Louis de La Baume ». Cet article est complété par celui que Moréri consacre à la famille « Suze (La Baume) » et à Henriette de Coligny, comtesse de La Suze. Bayle ne compose pas d’article sur la famille de Suze dans le DHC, mais on trouve un article très fouillé intitulé « Suze, Henriette de Coligny, comtesse de La » dans le Dictionnaire historique [...] (La Haye 1758, folio) de Prosper Marchand, où est exposée, à la remarque A, l’histoire remarquable de la Censure du symbole des apôtres, manuscrit clandestin qui connut un certain succès et qui fut transformé au XVIII e siècle en défense de l’ Encyclopédie. Voir A. McKenna, «  La Censure du Symbole des Apôtres, par M. ***, Encyclopédiste : la source catholique d’un manuscrit clandestin », in G. Barber (dir.), Enlightenment Essays in memory of Robert Shackleton (Oxford 1988), p. 163-173.

[10] Edouard de Vitry attend des instructions de Bayle pour Daniel de Larroque, toujours prisonnier au château de Saumur : voir Lettre 1117.

[11] Sous-entendu : pour que vos propos ne soient pas compris par les intermédiaires éventuels.

[12] Sur les « contestations » d’ Edouard de Vitry avec Reinier Leers, voir Lettre 1122, n.2.

[13] Dans sa lettre du 6 août (Lettre 1147), Edouard de Vitry avait demandé à Bayle de lui envoyer différents périodiques au fur et à mesure de leur parution : « le Journal des scavans, Histoire des ouvrages scavans, Bibliotheque universelle, Nouvelles de la rep[ublique] des lettres, etc. à mesure que ces petits livres paroitront, et mesme le Mercure historique ».

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