Lettre 1152 : Pierre Bayle à Jean Rou

[Rotterdam] ce 25 d’août 1696

Il y a quelques jours, mon cher Monsieur, que M. Leers de La Haye [1], me remit un manuscrit contenant ce que vous m’avez déjà fait la grâce de me communiquer de votre excellent ouvrage, et outre cela, la version du premier des trente livres de Mariana [2]. Quelque occupé que je sois, je n’ai pas laissé de lire divers endroits de la traduction ; en un autre temps, j’aurois lu tout, ligne après ligne ; mais on peut connoître ici ex ungue leonem [3]. J’en ai rendu un beau et glorieux témoignage à M. Leers, libraire de cette ville, qui reporte aujourd’hui à La Haye ce manuscrit, et je ne doute point que si les grands engagements qu’il a déjà contractés avec plusieurs auteurs pour des impressions de longue haleine, ne l’en empêchent, il ne soit ravi de contracter avec vous.

Je n’ai qu’un petit avis à vous donner, que je vous prie de prendre en bonne part, c’est qu’il me semble que quelquefois il y a trop de brillant et trop de tour recherché dans la traduction [4]. Par exemple, ce que vous dites de ce jeune enfant exposé aux bêtes sur la mer et toujours conservé, est conçu en des termes qui ne me semblent pas assez simples et naturels pour la narration historique, selon le goût d’aujourd’hui. Cela seroit admirable dans une piece d’éloquence, harangue, ou telle autre chose ; mais je suis sûr que les lecteurs qui se sont formé le goût sur les narrés historiques de M. Fléchier [5], par exemple, qui est un grand modèle, trouveront trop d’esprit et trop de figures étudiées dans l’endroit que je vous marque. Comme il n’y a apparemment dans votre ouvrage que peu de tels endroits, et que le reste est de la gravité naturelle qui m’a paru dans ce que j’en ai lu après, il ne vous sera pas difficile d’y remédier, mais le tout en cas que de meilleurs juges que moi que vous consulterez, soient de cet avis.

J’ai eté ravi de voir tant de notes marginales, instructives et curieuses, et qui donneront à votre version un tres beau relief. J’en ai remarqué une sur laquelle je crois que vous ferez bien de réfléchir. Vous dites que Darès Phrygien et Dictis de Crète, sont des pièces forgées par Annius de Viterbe. Je doute que vous ayez raison ; faites des recherches sur cela. Il est certain que ces deux ouvrages sont supposez ; mais ils sont plus vieux qu’Annius [6].

Je suis avec toute la sincerité et l’estime imaginables, mon très cher Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur Bayle

Ce 25 d’août 1696

Notes :

[1] Arnout Leers, imprimeur à La Haye, frère de Reinier Leers, l’imprimeur rotterdamois du DHC de Bayle, qui avait envoyé le nouvel ouvrage de Jean Rou, sa traduction de Mariana accompagnée de la préface, que Bayle avait commentée dans ses lettres du 13 et du 21 février (Lettres 1087 et 1090).

[2] Voir le chapitre 13 du premier livre de l’ Histoire d’Espagne de Juan de Mariana dans les Mémoires de Jean Rou, éd. Harrington, ii.79-82.

[3] ex ungue leonem : on connaît le lion à sa griffe.

[4] Rou répond dans ses Mémoires, éd. Waddington, ii.78 : « [...] ce trop d’ornement qu’il trouve dans le chapitre d’Abidès, qui est le treizième du premier livre de l’ Histoire d’Espagne, n’est pas proprement une chose qui vienne de moi ; il est visible par la lecture de l’original espagnol, que Mariana s’est délecté dans cette riante description. Ainsi, il eût fallu pour m’en écarter, que je m’ingérasse de redresser mon auteur, et je n’en avois pas le droit. Avec tout cela, je n’ai pas laissé, sur la remarque de M. Bayle, d’aplatir quelques boucles de la frisure que Mariana paroît avoir affectée, et je ne crois pas que dans cet endroit qui, comme M. Bayle même l’avoue, n’a pas beaucoup de pareils dans tout l’ouvrage, on trouve présentement rien de trop attifé. » Rou donne ensuite le texte de sa traduction du chapitre XIII en question, qui est le chapitre XV dans la traduction du Père Joseph-Nicolas Charenton (Paris 1725, 4°, 6 vol.).

[5] Bayle pense sans doute à l’ Histoire du cardinal Ximénès (Paris 1693, 4°) de Valentin-Esprit Fléchier, dont il avait été question dans plusieurs lettres des différents membres de son réseau : voir Lettres 912, n.30, et 930, n.7 ; voir aussi son Histoire de Théodose le Grand, pour Mgr le Dauphin (Paris 1679, 4°) : Lettre 171, n.4. Rappelons que les Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en 1665-1666 n’ont été publiés qu’au XIX e siècle (éd. B. Gonod, Paris 1844, 8°).

[6] Dictys de Crète, compagnon légendaire d’Idoménée pendant la guerre de Troie, et auteur d’un journal des événements, utilise en partie la matière employée par Homère dans l’ Iliade. Au IV e siècle après J.-C., un certain Q. Septimius publia un Dictys Cretensis Ephemeridos belli Trojani, en six livres, qui se présentait comme la traduction latine du texte grec. On attribuait à Darès de Phrygie, prêtre troyen d’Hepheste dans l’ Iliade, un récit pré-homérique de la guerre de Troie. Le texte intitulé Daretis Phrygii de excidio Troiæ date du V e ou VI e siècle après J.-C. Ces écrits attribués à des auteurs de la plus haute antiquité furent publiés par Annius de Viterbe (1432-1532), dominicain, dans ses Antiquitatum variarum volumina XVII en 1498, mais étaient déjà réputés apocryphes : voir l’article de Bayle dans le DHC, « Nannius », rem A et B. Bayle les connaissait sans doute d’après l’édition d’ Anne Lefèvre, épouse Dacier : Dictys Cretensis, de bello Trojano, et Dares Phrygius, de Excidio Trojæ, interpretatione et notis illustravit Anna Tanaquili Fabri filia in usum serenissimi Delphini (Lutetiæ Parisiorum 1680, 4°), qui devait connaître une nouvelle édition [...] Accedunt in hac nova editione notæ variorum integræ nec non Josephus Iscanus, cum notis Sam. Dresemii dissertationem de Dictye Cretensi præfixit Jac. Perizonius (Amstelædami 1702, 4° et 8°) ; cette dernière édition reparut dans les volumes 81 et 82 de l’édition londonienne de Valpy (Londini 1825, 141 vol.). Voir C. Volpihac-Auger (dir.), La Collection « ad usum Delphini ». L’Antiquité au miroir du Grand Siècle (Grenoble 2000), p.394, 406. Sur ces textes anciens, Rou ajoute le commentaire suivant dans ses Mémoires, éd. Waddington, ii.78 : « Pour ce qui regarde l’article d’Annius de Viterbe, que j’avois tourné d’une manière trop positive, il est certain que je ne l’avois fait que sur l’autorité de plusieurs garants dont les écrits subsistent encore ; mais sur la remarque de M. Bayle, j’ai restreint la chose de sorte qu’on n’y peut plus rien gloser. »

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