Lettre 116 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 29 janvier 1676
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Vous avez sans doutte* appris le succez* de l’affaire qui me fit venir en cette ville dés le commencem[en]t de septembre [1], et je ne doute point que vous n’ayez souvent remercié Dieu de cet etablissement*, et ne l’ayez prié d’y repandre sa benediction afin qu’il serve à sa gloire et à notre commune edifica[ti]on et consolation ; ainsi je puis me dispenser de vous en entretenir plus amplement. Je dois seulement vous dire que mon employ m’engage à de travaux effroyables, mais qu’ils n’ont pas jusques icy notablement interessé* ma santé comme j’avois sujet de le craindre. Dieu en soit loüé. J’ay l’avantage d’avoir pour amis ce qu’il y a de plus honnetes gens icy et d’en recevoir des caresses tout à fait particulieres ; et quoi que je n’aye pas le loisir de cultiver par cent petits soins, leur affection, et de remplir les ceremonies du devoir, ils sont neantmoins si persuadez de ma reconnoissance, et de mon honneteté, qu’ils ne m’en aiment pas moins. Je dois mettre en tete de mes bons amis et protecteurs Mr Jurieu et toute sa maison qui est la meme que celle du grand Du M[oulin] ainsi que je l’ay specifié ailleurs [2]. C’est un des p[remi]ers ho[mm]es de ce siecle sans contredit et si la delicatesse de son temperament* luy permet de resister à l’ardeur qu’il a pour l’etude, et à sa grande application aux fonctions de sa charge, on doit tout esperer de luy. Vous aurez peu voir par les theses qu’il fit sur la cabballe [3], et que je vous ay envoyées, sa grande et profonde erudition ; mais la reponse qu’il a fait à Mr Arnaud [4] passe pour un chef d’œuvre. Il vient de publier un Traitté de la devotion [5] qui a eté fort gouté, et bien mieux qu’un autre qu’il fit en forme de lettre [6], sur l’administra[ti]on du bap / teme, car il s’est si hautement* declaré en faveur de ceu[x] qui veulent qu’on l’administre en tout tems et en tous lieux lors qu’il y a danger de mort, que cela a mis aux chams* plusieurs freres [7] ; Il n’est pas que* cela ne vous soit deja connu. C’est un homme q[ui] ne se laisse point preoccuper* ; et qui avoüe de bonne foy quand il croit que notre prattique a trop de rigueur, comme en ce cas de l’administra[ti]on du bapteme. Les dernieres lettres que j’ay eües de vos quartiers* sont du 28 novembre passé [8], car m[on] f[rere] qui me marquoit qu’il seroit encore 15 jours à Mont[auban] n’y a sans doutte point sejourné tout ce tems là, puis que je n’ay eu aucunes nouvelles de luy. Cependant comme il me donnoit un avis qui n’estoit pas à negliger, je luy ecrivis bien tot apres un expedient dont j’avois envie de me servir [9], le priant de me donner ses lumieres là dessus, et de m’avertir incessamment de ce qu’il en pensoit ; Je n’en ay aucune reponse. Cela ne m’empeche p[oin]t M[onsieu]r e[t] t[res] h[onoré] p[ere] de vous presser encore plus fortement de me co[mmun]iquer les reflexions que vous aurez faites sur ma derniere lettre [10], et les veües qu’elles vous auront données pour ou contre mon expedient ; afin que de tout cela nous puissions concerter un moyen d’eloigner la recherche dont on vous a parlé… Les plenipotentiaires de France pour les conferences de la paix generale qui se doivent renoüer à Nimegue, n’attendent que les passeports d’Espagne pour aller au rendevous ; mais comme les Espagnols ne veulent point la paix, ils different le plus qu’ils peuvent d’en donner, pour eloigner d’autant les conferences [11]… / 

Nos plenipotentiaires sont Mr • le duc de Vitry, Mr Colbert frere du Secret[aire] d’Etat, et Mr le comte d’Avaux [12]. Je croi qu’on s’est senti* ches vous du rheume aussi bien que dans presq[ue] toute l’Europe [13]. On n’avoit jamais rien veu de semblable, car outre qu’il y a des lieux maritimes, comme Dieppe sur la cote de Normandie, où il a fait plus de ravage que la peste, c’est qu’on a eté contraint au Parlement de Paris de faire cesser les audiences, à cause de la toux, et il n’y avoit predicateur qui peut se faire ouyr, pour la meme raison. Mr Denys medecin celebre ayant exposé un linge bien sec, au grand air un jour qu’il faisoit un gros brouillard, il tira en suitte une eau forte de ce linge, qui dissolvoit le cuivre, et ayant donné à un chien un morceau de pain trempé dans cette eau forte ; le chien mourut peu apres et fut trouvé ayant l’estomach percé en divers endroits [14]. Vous ne devez pas doutter que je n’aye souhaitté ardemment que vous fussiez exemt de cette malignité*, et que je ne continue mes vœux pour votre santé et prosperité, et de toute la maison. Je suis M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] v[o]tre &c.

Ce qui suit e[st] pour m[on] t[res] c[her] f[rere][.]

J’ay eté assez long tems en peine de n’avoir point seu ce que vous etiez devenu depuis le 28 novem[bre] car vous faisiez votre conte de faire encore du sejour à Mont[auban] et à tout le moins je m’attendois q[ue] vous m’avertiriez par un billet de votre depart. Vous connoissant aussi sincere que je fais, je n’ay jamais peu me resoudre à penser que vous soyez / parti sans avoir donné les ordres necessaires pour les 20 pistoles de question [15]. J’ay donc creu que ceux qui vous avoient promis de tirer la lettre de change ou l’ont oublié, ou vous ont manqué de parole ; Je ne laisse pas d’etre bien embarrassé, car encore que n[otre] Mr R. [16] ne me presse point, je sai qu’il est pressé par celuy qui l’a pris à caution, sur tout depuis que le terme est echeu. D’y pourvoir d’icy il m’est impossible car il faut que j’emprunte ma pension, l’ordre etant icy de ne payer qu’à une fois lors qu’une année de service est expirée [17], outre que co[mm]e je vous l’ay dit plusieurs fois, il n’y a pas de quoi payer les emprunts precedens. Cela veut dire que si vous n’avez pas encore pourveu à ce petit acte de bonne amitié fraternelle, vous m’obligerez fort d’y pourvoir. J’ay appris que Mr Banage vous a ecrit depuis 2 ou 3 mois [18], il a envoyé son cadet [19] icy pour y faire sa philosophie, et pour luy[,] ay[an]t proposé* à Roüen [20], il a si bien reussi qu’il est sur le point d’etre retenu pour remplir la place de Mr Le Moine qui part enfin au p[remi]er jour pour la profession de Leyde [21] : Jugez si j’ay eu tort de vous loüer Mr Banage puis qu’à l’age de 23 ans il se voit dans cette passe. Mes baisemains au cadet et dites lui qu’il m’ecrive souvent, et me fasse des rela[ti]ons amples co[mm]e il a fait 2 ou 3 fois [22]. Cela me divertira parmi mes grandes occupa[ti]ons, qui sont la seule cause que je ne luy reponds pas. On croit que la campagne s’ouvrira de bonne heure, afin que nos armes fassent quelq[ues] progrez devant q[ue]* les nombreuses troupes des ennemis dispersées en tant d’endroits, et partagées en tant de corps, se puissent rassembler [23]. Ecrivez moi au plutot.

Notes :

[1] Le concours pour pourvoir un poste de professeur de philosophie à l’académie réformée de Sedan : voir Lettre 112.

[2] Lettre 111, p.288.

[3] Il s’agit ici, non pas de thèses présidées par Jurieu, mais soutenues par lui à Sedan le 12 mars 1674 : voir Lettre 114, n.6.

[4] Voir Lettre 112, n.10.

[5] Voir Lettre 113, n.8.

[6] Voir Lettre 106, n.6.

[7] En 1695, Bayle sera lié avec Isarn de Capdeville et hostile à Jurieu, mais, comme on l’a constaté dans la Lettre 106 (voir n.6), en 1675 il cherchait à bien disposer son père à l’égard des thèses de Jurieu, qui s’écartaient pourtant de celles du calvinisme classique.

[8] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[9] La Lettre 120 nous apprend qu’il s’agissait de simuler un séjour de Pierre Bayle en Angleterre en faisant parvenir de ses lettres depuis Londres à des correspondants dans le Pays de Foix ; Bayle avait eu souci d’avertir les siens qu’il allait s’agir d’un stratagème, rendu possible par le prochain séjour de Basnage Outre-Manche : voir Lettre 117, n.6.

[10] Cette lettre n’est apparemment jamais arrivée à Jean Bayle et, par conséquent, ne nous est pas parvenue.

[11] Sur ces conférences de paix à Nimègue, voir dans la Gazette l’extraordinaire n° 115 du 29 novembre 1675 : « Mémoire du Roy pour le départ des ambassadeurs plénipotentiaires de Sa Majesté à Nimègue », le n° 117, nouvelle de Paris du 30 novembre 1675, le n° 4, nouvelle de Charleville du 7 janvier 1676, et le n° 5, nouvelle également de Charleville du 14 janvier 1676.

[12] Colbert et d’Avaux furent les plénipotentiaires français aux conférences de la paix à Nimègue. Jean-Antoine de Mesmes, seigneur d’Irval, puis, en 1673, comte d’Avaux, était le neveu du négociateur français de la Paix de Westphalie. Charles Colbert de Croissy (1629-1696), l’autre négociateur véritable à Nimègue – car le duc de Vitry ne compta guère – succéda à Pomponne aux Affaires étrangères en 1679. Voir dans le n° 8 de la Gazette, la nouvelle de Charleville du 22 janvier 1676.

[13] Nous n’avons pas trouvé dans les périodiques de l’époque d’informations concernant cette épidémie de grippe. Bayle parle peut-être par ouï-dire.

[14] Nous n’avons pas trouvé la source de ce récit du médecin Jean-Baptiste Denis : il ne se trouve ni dans le JS ni dans le Recoeuil [ sic] des mémoires et conférences sur les arts et les sciences, présentées à Mgr le Dauphin en 1672 et en 1673 ; le Mercure galant ne paraît pas en 1675. Sur Denis, voir Sgard, Dictionnaire des journalistes, n° 220 (art. de J.-P. Vittu).

[15] Jacob Bayle n’a pu fournir à Pierre les 200 livres qu’il lui avait demandées avec insistance ; les sollicitations répétées de Bayle (voir aussi Lettres 108 et 113) demeurèrent sans résultat. On se l’explique, car il subsiste un acte notarié relatif au partage des biens de David Bayle entre ses petits-neveux et héritiers, Joseph Isnard et Jacob Bayle : SHPF ms 715 (40) : voir l’ appendice à la suite de cette lettre. Ce qui faisait le plus clairement défaut dans l’héritage dont Jacob Bayle bénéficiait, c’était le numéraire, et les créanciers du défunt David Bayle ne manquaient pas. La procrastination perpétuelle des tractations financières dans ce milieu social et à cette époque laisse supposer de laborieux accords de consolidation des dettes ; ainsi, par exemple, selon un usage constant, le débiteur ne déboursait que les intérêts de sa dette, quitte d’ailleurs à les imputer à l’un de ses créanciers : jeux d’écriture variés qui tournaient l’obstacle de l’obtention de liquidités et permettaient de ne pas aliéner le patrimoine en vendant un bien immobilier. Au surplus, un acheteur éventuel aurait plus probablement payé en reconnaissance de dette qu’en argent comptant et trébuchant…

[16] Il s’agit sans doute de Ribaute, l’ami tailleur (voir Lettre 111, n.5) : il s’était porté garant auprès du confrère qui avait confectionné l’habit de Bayle.

[17] Le traitement des professeurs n’était donc pas versé mensuellement, comme Bayle l’avait probablement espéré…

[18] Cette lettre de Basnage à Jean Bayle ne nous est pas parvenue.

[19] Il s’agit de Pierre Basnage, sieur de Bellemare (1659-1732), qui devait embrasser par la suite la carrière militaire, au service de la Hollande, mais qui, en 1718, abjura le protestantisme : il put ainsi revenir en France, et il y retrouva une fortune appréciable. Voir G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization : Jacques Basnage and the Baylean Huguenot refugees in the Dutch republic (Dordrecht 1987), p.19-20.

[20] Basnage avait prêché à quelques reprises dans le temple de Quevilly et posé sa candidature à la succession de Le Moine ; on attendait encore la décision formelle du consistoire de Rouen. Voir G. Cerny, Theology, politics and letters, p.28-29, sur le sermon prêché par Jacques Basnage le 22 décembre 1675 et sur la nomination finale de Basnage à Rouen, qui n’intervint qu’en septembre 1676.

[21] Une des chaires de théologie de l’Université de Leyde avait été offerte à Etienne Le Moine, que la Cour finit par autoriser à accepter cette vocation. Dans ses Mémoires, Niceron attribue le départ de Le Moine à des difficultés qu’il aurait eues avec ses collègues ; il est plus vraisemblable de croire que l’expérience de son emprisonnement lui avait donné envie de quitter la France. Sur cet emprisonnement, voir Lettre 61, n.6.

[22] Aucune de ces lettres de Joseph Bayle ne nous est parvenue.

[23] Sur l’ouverture de la campagne militaire, voir dans le n° 2 de la Gazette, la nouvelle datée de Strasbourg du 27 décembre 1675, et celle de Charleville du 31 décembre 1675, et dans la Gazette d’Amsterdam du 26 mars 1676, la nouvelle de Paris du 20 mars.

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