Lettre 1161 : Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de Longepierre à Pierre Bayle

A Paris le 26 e [septem]bre [16]96

J’ay receu vostre lettre [1], Monsieur, avec d’autant plus de joye, qu’il y avoit lon[g]temps que j’estois privé de cet honneur là. Je ne scay par quelle mauvaise destinée mes deux lettres ne sont pas venues jusqu’à vous. Ce que j’y trouve de plus facheux*, c’est que leur perte vous a fait soupconner que j’estois capable de vous oublier, et cela me blesse par deux endroits où je suis fort sensible, c’est l’honneur, Monsieur, et l’estime que j’ay pour vous : scis quam morosi sint qui amant [2]. Je me suis crû oublié de mon costé, et vous pouvez juger que ce n’estoit pas sans quelque chagrin. Mais il faut esperer que tout cela, ainsi que le reste des choses de la vie, n’est arrivé que pour le mieux. Amantium ira amoris redintegratio est [3] / j’aurois pû vous le dire en grec ; car vous scavez Monsieur, que nous avons encore le vers du comique grec, dont Terence a tiré le sien [4].

A l’égard d’ Homere [5] je vous diray ingenûment à mon tour que vous ne l’estimez pas encore assez à mon gré. Il est vray que son esprit me semble bien comme à vous encore plus admirable que ses poemes ; mais c’est seulement parce que la cause est tousjours plus à estimer que l’effet quelque excellent qu’il puisse estre, les deffauts que vous dittes estre des deffauts du siecle d’ Homere, ne scaureoient luy estre imputez ; et d’ailleurs qui nous a dit qu’à l’égard des meurs, des coustumes etc. ce ne soit pas nostre siecle qui • peche. C’est une estrange chose que nous ne scaurions nous perdre un moment de veûe, ny tout ce qui nous environne. Ce que la nature a fourni à ce divin poëte, me fait oublier s’il y a quelque art au monde / et sa seule facon de conter me ravit et m’enleve si fort, que j’aimerois mieux je crois, Peau d’Asne conté par luy, que les plus belles choses du monde debitées par un autre. Si dans l’enthousiasme où il me met quand je le lis, j’entrevois quelques legers defauts, ils ne servent encore qu’à me faire admirer davantage cette foule incroyable de beautez, qui semblent ne luy avoir pas cousté la moindre reflexion ; egregio inspersos reprehendas coporre nævos [6].

Mais il faudroit un volume pour dire tout ce qu’il y a à dire là dessus. Il vaut mieux, Monsieur, employer le papier qui me reste à vous remercier de toutes les honnestetez dont vostre lettre est remplie. L’amour propre a peutestre autant de part qu’autre chose au dessein que j’ay fait de derober au public mes occupations [7]. / Quand j’aurois quelques talens, ils seroient propres tout au plus à divertir ; mais non pas à instruire. C’est vous, Monsieur, qui l’allez faire par vostre scavant et curieux Dictionnaire. En mon particulier je me rejouis par avance d’y apprendre beaucoup de choses, et lors que j’ay souhaitté que vous vous occupassiez à quelque ouvrage plus convenable à la finesse et à l’agrement de vostre esprit [8], ce n’est pas que je ne connusse parfaittement toute l’utilité du Dictionnaire que vous nous allez donner. Si je lis Suidas d’un bout à l’autre, jugez avec quel plaisir je vous liray ! Je ne doute pas que vous ne trouviez des libraires qui vous arrachent tous les papiers que vous aurez[,] en eussiez vous autant que le Cassius d’ Horace [9]. Et moy, Monsieur, je voudrois avoir autant d’yeux qu’Argus pour les lire plus avidemment et plus tost, estant, Monsieur, avec toute l’estime possible v[ot]re tres humble et tres obeissant serviteur Longepierre

 

Je demeure, à Paris dans la rue du Hazard quartier Richelieu[.]

Notes :

[1] Cette réponse de Bayle à la lettre de Longepierre du 25 juillet (Lettre 1138) est perdue, tout comme les deux lettres de Longepierre auxquelles il fait ici allusion.

[2] Cicéron, Epistulæ ad Familiares, VII, 15 : « Vous savez combien on est chagrin [ou : difficile à contenter] quand on aime. ».

[3] « Querelle d’amants, renouveau d’amour. »

[4] Térence, Andria ( L’Andrienne), 555 : « Amantium iræ amoris integratio est : fâcheries d’amoureux, renouveau d’amour. » Ménandre est le « comique grec » qui inspira ce vers à Térence : Fragments 790 K.-A. : o0rgh\ filou=ntoj o0li/gon isxu/ei xro/non : « colère d’amants ne dure pas longtemps. »

[5] Longepierre répond manifestement à une remarque de Bayle dans sa lettre perdue. Nous ne pouvons qu’en deviner la teneur d’après la réponse.

[6] Horace, Satires, i.VI.66-67 : si egregio inspersos reprehendas corpore nævos : « Si ma nature, droite d’ailleurs, n’est entachée que de légers défauts, et en petit nombre. ».

[7] Longepierre avait été dépité de l’insuccès de ses tragédies Sésostris et Médée : voir Lettre 1067, n.24, 25. De plus, il avait perdu sa charge auprès des « petits princes » : voir Lettres 1148, n.19, 1156, n.29, et 1160, n.15. Ce furent sans doute ces déceptions qui l’incitèrent à se retirer de la vie publique et à cultiver ses talents dans le secret.

[8] Voir la remarque de Longepierre dans sa lettre du 25 juillet (Lettre 1138).

[9] Bayle fait sans doute allusion au Cassius dont il est question dans les Satires, i.X.62, d’ Horace : « tel était le génie de Cassius Étrurien, comme une rivière torrentielle. »

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