Lettre 1162 : Paul Falentin de La Rivière à Pierre Bayle

de Londres le 29 e de sept[embre] 1696

Me permet[t]és vous, Monsieur, de vous demander une amitié pour un gentilhomme françois de ma connoissance, c’est Mr de S[ain]t Héléne ou Duncan frere de feu Mr de Cerisantes [1] si maltraitté dans les Mémoires de Mr le duc de Guïse [2], et en dernier lieu dans Moréri [3] et dans Ménagiana [4], comme rien n’est plus faux que ce qu’on dit contre lui, Mr de S[ain]t Helene qui est un homme d’honneur et d’esprit fait l’apologie de son frere dans un petit écrit qu’il voudroit bien vous envoier afin qu’il vous plût, Monsieur, apres l’avoir lû, inserer ce que vous jugerés à propos pour sa justification dans vôtre Diction[n]aire critique à la lettre C [5], je crains bien que / ceci ne vienne apres coup et que vôtre Dictionnaire ne soit deja imprimé, mais comme ce n’est que d’hier que Mr de S[ain]t Helene m’a prié de vous écrire je n’ai pû le faire plutot, si vous pouvés lui faire ce plaisir vous m’en fairés un fort grand, je vous demande touiours Monsieur la continuation de vôtre préçieuse amitié, on ne peut rien aiouter à l’estime et à la forte consideration que j’ai pour vous Larriviere [6]

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Marc Duncan (1581-1640), d’origine écossaise, se rendit à Saumur en 1606 pour y exercer comme médecin et comme professeur de philosophie. Il eut trois fils : Marc surnommé Cerisantes, François, connu sous le nom de Saint-Hélène, et Jehan surnommé Montfort, et trois filles. En 1634, il publia un Discours de la possession des religieuses ursulines de Loudun (Paris 1634, 8°), qui l’exposa aux menaces de Laubardemont, le lieutenant-civil, mais il fut protégé par la maréchale de Brézé, dont il était le médecin.

[2] Henri II de Lorraine (1614-1664), duc de Guise, Les Mémoires de feu M. le duc de Guise (Paris 1668, 4° ; 2 e éd., Paris 1668, 12° ; Cologne, Pierre Marteau 1669, 12°), édités par Saint-Yon, secrétaire du duc de Guise.

[3] Louis Moréri, Le Grand Dictionnaire, art. « Cerisante (Marc Duncan, surnommé de) ». Il « étoit fils d’un célébre médecin nommé Marc Duncan, gentilhomme écossois, habitué à Saumur en Anjou, où Cerisante naquit. Il avoit beaucoup d’esprit, et étoit bien fait de corps, mais naturellement vain, ambitieux et fanfaron. » Plus loin, il est fait mention de « ses rodomontades et son insolence ». « Le duc de Guise dit dans ses Mémoires, qu’il eut l’effronterie de le faire son exécuteur testamentaire, et qu’il fit pour vingt-cinq mille écus de legs pieux, quoiqu’il n’eût pas un denier. Mais dans la copie de son testament, on trouve que ce fut Carlo Carola, qu’il nomma exécuteur testamentaire, et que les legs, donations et fondations montoient seulement à la somme de 550 ducats. On a voulu noircir sa mémoire [...]. »

[4] Voir Menagiana, éd. Bernard de La Monnoye (Paris 1715, 12°, 4 vol.), ii.292 : « M. de Cérisantes étoit un homme des plus bizarres qui ai[en]t jamais été. »

[5] Dans la deuxième édition du DHC, art. « Cerisantes », Bayle devait exploiter longuement la lettre de Falentin de La Rivière : « Cerisantes. Gentilhomme de beaucoup d’esprit et de cœur, au XVII e siècle. Vous trouverez son article dans le Sup[p]lément de Moreri ; mais ne vous laissez pas séduire par les mensonges qui peuvent s’y être glissez, et prenez bien garde aux observations que je rap[p]orte. Elles sont tirées d’une apologie manuscrite, que M. de Saint-Hélène m’envoia de Londres deux ou trois mois avant qu’il mourût (a). [a. Il sortit de France au tems des dernieres persécutions, et se réfugia en Angleterre. Il mourut à Londres le 20 de janvier 1697.] Il la composa pour M. de Cerisantes son frere, quelque tems après que les Mémoires du duc de Guise eurent paru. M. de Cerisantes est fort maltraité dans ces Mémoires ; mais l’auteur de l’apologie soutient que ce sont des médisances destituées de vérité. Il ne croit pas que le duc de Guise soit l’auteur de cet ouvrage, et il soupçonne M. de Sainction [i.e. Saint-Yon] (b) [b. Secrétaire de ce duc, et celui qui a publié ces Mémoires.] “de l’avoir forgé”, ou “de l’avoir embelli de ce qu’il y a de fabuleux, soit par un extrême zèle pour son maître, soit [...] pour rendre la piece plus agreable” et plus digne d’être bien paiée du libraire. » Chacune des remarques de l’article est consacrée à la réfutation de telle ou telle calomnie selon les arguments de l’apologie manuscrite. Bayle conclut l’article sur une remarque personnelle : « C’est avec bien de la joie que je trouve ici une occasion de parler de Mr [Daniel] Duncan, qui pratique la médecine à Berne avec beaucoup de gloire, et pour lesquel j’ai toujours eu beaucoup d’amitié et d’estime depuis que nous étudiions ensemble en philosophie l’an 1668. Il est issu d’un célébre professeur en philosophie [dans l’académie de Montauban], [ Guillaume Duncan,] qui étoit de la même famille que le médecin de Saumur. » Voir aussi Lettres 106, n.10, 221, n.28 et 47, et 1226, n.6. Daniel Duncan signa une attestation en faveur de Pierre Des Maizeaux à Berne en 1695, voir J.H. Broome, An agent in Anglo-French relationships : Pierre Des Maizeaux (1673-1745) (thèse inédite, Université de Londres, 1949), p.7.

[6] Sur Falentin de La Rivière, depuis plusieurs années pasteur à Londres, voir Lettres 77, n.19, 484, n.1 et 2, et 601, n.21.

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