[Rotterdam, le 2 octobre 1696]

Au très célèbre et très savant homme, Théodore Jansson van Almeloveen, Pierre Bayle adresse son salut.

Pardonnez-moi, très cher et très indulgent Almeloveen, du silence que j’ai gardé bien malgré moi après avoir reçu de vous tant de lettres si affectueuses [1]. J’ai été écrasé plus que d’ordinaire par le poids des affaires. L’ouvrage touchant à sa fin, le fait est qu’alors s’est présentée à moi en rangs serrés toute une armée d’indices, de listes d’ errata, de préface à réaliser, et que sais-je encore… A cela il faut ajouter que comme je savais que vous deviez bientôt vous rendre à Amsterdam, j’ai estimé que je ne devais pas trop me presser pour vous répondre. En effet, en votre absence vous n’auriez pas pu prendre connaissance rapidement de mes lettres.

A ce propos, je n’ai en ma possession aucun des livres que vous avez indiqués et demandés [2]. J’espère que la personne à qui notre [ami] Leers a donné mandat, achètera au moins le De illustribus Belgis Gandavensibus de Sanderus [3] lors de la vente aux enchères qui commencera le premier de ce mois. Alors je vous l’enverrai immédiatement. Au sujet de l’écrit sur Hiéroclès [4], j’ai tiré l’oreille à mon ami, mais je ne possède encore aucune information et n’ai rien à vous répondre. J’attends sa réponse dans les jours qui viennent, tout autant que le livre de Paulus Petavius De Supellectile romana [5]. Mon ami de Genève [6] n’a pas encore répondu sur l’origine de Valekirkia [7]. J’ai le cœur serré pour vous à cause de ce retard étonnant.

Les textes que voici ne sont pas tirés des marges de l’exemplaire de Bergier [8], que j’espère cependant toujours trouver, mais il s’agit du poème de Commire [9] sur l’auteur, et aussi de certaines notules de l’ abbé Du Bos sur certains passages de Bergier [10]. Ce dernier a écrit sans trop lever la plume, si bien qu’il y a ça et là quelques fautes que, je l’espère, l’illustre Henning corrigera obligeamment car je n’ai pas le loisir d’examiner cela avec toute la minutie requise. Leers a bien reçu la dissertation d’ Hardouin De nummis Herodiadum [11], mais pas la dissertation de Cellarius [12] qu’il m’avait donnée en échange et que moi j’ai envoyée en France. Veillez, s’il vous plaît, à ce que l’autre exemplaire vous soit envoyé d’Allemagne à mes frais ou bien attendez que Leers se charge de la même tâche de communiquer les dissertations De legione fulminante [13] etc. Je vous en remercie de tout cœur.

J’écrivais cette semaine à Coronelli [14], cosmographe de la République de Venise, que parmi les livres à envoyer ici il mette la dissertation du Père Simeonibus sur les Faltonia Proba  [15]. En attendant, voyez s’il vous plaît l’endroit indiqué dans le Journal des savants [16].

Mille saluts et continuez de m’aimer comme vous faites, moi qui suis à tout à vous [17].

Donnée à Rotterdam le 6 e jour avant les Nones d’octobre 1696.

Vous avez reçu Chevillier [18] sans aucune lettre de ma part, car il se trouve que Monsieur Frescarode [19] m’a remis un paquet alors que lui-même était prêt, me semblait-il, à reprendre la route, et je n’ai pas eu le temps nécessaire de vous répondre.

 

A Monsieur / Monsieur Almeloveen / Doct[eur] en Medecine / A Tergou

Notes :

[1] La dernière lettre d’ Almeloveen date du 17 septembre (Lettre 1159).

[2] Dans sa lettre du 17 septembre (Lettre 1159), Almeloveen avait lancé un appel : « Si vous pouvez vous priver pendant un délai raisonnable du De Viris illustribus Gandavensi de Sanderus et du De vita Oporini d’Andrea Jocisco, je souhaiterais que vous les ajoutiez. »

[3] Antonius Sanderus (1586-1664), De Gandavensibus eruditionis fama claris libri tres (Antverpiæ 1624, 4°).

[4] Sur cet ouvrage en préparation par un ami de Bayle, voir Lettres 1154, n.8, et 1157, n.6. Nous apprendrons par la suite qu’il s’agit de François Pinsson des Riolles : voir Lettre 1208, n.3.

[5] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Paul Petau (1568-1614), Antiquariæ supellectilis portiuncula, publié dans Fra[n]cor[um] Curia Consilia Antiquariæ Supellectilis Portiuncula (Parisiis 1610, folio). Voir Lettre 1159, n.5, et le Catalogue des manuscrits et miniatures de feu Monsieur Petau (s.l.n.d., 4°), Explication de plusieurs antiquités recueillies par Paul Petau, [...] représentées [...] sur 47 planches (Amsterdam 1757, 4°), publiée par Jean Neaulme, ainsi qu’U. Hagedorn (éd.), Das Archiv des Petaus (Köln 1969).

[6] Il s’agit sans doute de Vincent Minutoli ; aucune de ses lettres adressées à Bayle à cette époque ne nous est parvenue. La dernière lettre connue de Bayle à Minutoli date du 9 juillet (Lettre 1127) : Bayle ne lui pose pas de question concernant Esther Elisabeth de Waldkirch. Il s’agit donc ici d’une lettre perdue.

[7] Sur Esther Elisabeth de Waldkirch, originaire de Genève, habitant Schaffhouse, aveugle et très savante, voir Lettres 1146, n.9, et 1157, n.18.

[8] Les notes de Nicolas Bergier sur un exemplaire de son propre ouvrage, Histoire des grands chemins de l’empire romain : voir Lettre 1125, n.32.

[9] Sur ce poème du jésuite Jean Commire, qui devait être publié en préface à la traduction latine par Henninius de l’ouvrage de Bergier, voir Lettre 1148, n.5.

[10] A la fin de sa lettre du 23 septembre, Dubos avait mentionné les notes qu’il avait prises sur l’ouvrage de Bergier et qu’il envoyait à Bayle : voir Lettre 1160, n.43.

[11] Sur cet ouvrage de Jean Hardouin, voir Lettre 1095, n.16.

[12] Sur l’ouvrage de Christophe Keller, dit Cellarius, contre Hardouin, voir Lettres 1128, n.26, et 1135, n.1.

[13] Nous n’avons pu identifier cette « dissertation », sans doute publiée en Allemagne. On se souvient que Daniel de Larroque avait joint une « diatribe » sur ce même sujet à un ouvrage de son père, publié par Pierre van der Aa : Adversariorum sacrorum libri tres, opus posthumus. Accessit diatriba de legione fulminatrice, authore Daniele Larroque (Lugduni Batavorum 1688, 8°) : voir Lettre 258, n.22. Une édition de 1698 est signalée à la bibliothèque universitaire de Kiel, mais il s’agit probablement d’une faute typographique. En tout cas, la diatribe de Larroque provoqua la réponse de Paul Curtz, Dissertatio historico-critica posterior de legione Fulminatrice, contra Laroquanum, etc. Præs. J. Høyer (Hafniæ 1705, 4°).

[14] Les lettres de l’échange entre Bayle et Vincenzo Maria Coronelli, mathématicien et géographe de la république de Venise, avec qui Bayle put s’entretenir lors de son passage à Rotterdam en 1696, sont perdues, mais il en reste une trace dans le DHC à propos de l’épitaphe de l’ Arétin : voir Lettre 1171.

[15] Thomas de Simeonibus, Historica dissertatio Romano-ecclesiastica de tollenda penes graviss. scriptores inolita ambiguitate, et confusione inter duas antiquas Romanas matronas, professione Christiana celebros, videlicet Aniciam Faltoniam Probam et Valeriam Faltoniam Probam [...] (Bononiæ 1692, 4°). Valeria Faltonia Proba est souvent confondue avec Faltonia Betitia Proba et avec Anicia Faltonia Proba, sans que les auteurs critiques aient les moyens de bien les distinguer : voir Lettre 1146, n.6. On attribue en général les Centones Virgiliani ad Testimonium Veteris et Novi Testamenti à Faltonia Betitia Proba. Anicia Faltonia Proba, sa petite-fille, composa une épitaphe latine pour la tombe de son mari : Epitaphium ad sepulchrum Probi : « Sublimes quisquis tumuli miraberis arces ». Voir J. Aschbach, Die Anicier und die römische Dichterin Proba (Wien 1870) ; A.H.M. Jones, J.R. Martindale et J. Morris, The Prosopography of the later Roman Empire (Cambridge 1971-1992, 3 vol.), i.732 ; D. Shanzer, « The anonymous Carmen contra Paganos and the date and identity of the Centonist Proba », Revue des études augustiniennes, 32 (1986), p.232–48 ; J. Matthews, Western aristocracies and imperial court AD 364-425 (Oxford 1975), p.402 ; J. Stevenson, Women Latin Poets, s.v.

[16] Voir le compte rendu de l’ouvrage de Thomas de Simeonibus dans le JS du lundi 15 mars 1694, où il est précisé qu’il réfute les erreurs d’ Isaac Vossius, de Gaspard Barthius, de Glandorpius et du cardinal Baronius.

[17] Littéralement : « par cette balance d’airain ». Allusion à l’acte romain de la mancipatio, contrat verbal qui officialisait un transfert de propriété (esclaves, animaux ou terres). L’acheteur devait prononcer la formule suivante : « Par le droit des Quirites, j’affirme que cet esclave est le mien, et il est acheté par moi avec cette pièce de monnaie et cette balance de bronze ( ære libra). » Gaius, Institutes, I, 119.

[18] Sur l’ouvrage d’André Chevillier concernant les origines de l’imprimerie à Paris, voir Lettre 1045, n.1.

[19] Sur Jean Frescarode, ministre à Gouda et ami d’Almeloveen, voir Lettre 925, n.1.

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