Lettre 1164 : Jean d’Oulès à Pierre Bayle

A La Haye ce mardy 9 d’octobre 1696

Je [1] viens de mettre à la poste vostre lettre à Mr Baÿse [2], laquelle a fait un si long sejour chés moy, mon très cher Monsieur et je l’ay accompagnée d’une des mien[n]es sur un petit morceau de papier pareil au vostre que j’y ay attaché, et que j’ay plié si proprem[en]t que ces deux lettres n’en font qu’une. Je marque à Mr Baise que s’il n’a pas plutôt receu vostre lettre ce n’est pas vostre faute, et que cela n’a pas tenu à vostre exactitude et à vostre diligence, mais à une instruction que j’avois receuë de Mr Daspe de ne faire partir vostre lettre que par une commodité qui ne coutat rien de port [3], et que si je n’avois eu l’honneur de vous voir hier à Rotterdam vostre lettre seroit encore chés moy jusqu’à ce que j’eusse pû voir Mr de Rapin [4] qui est absent d’icy depuis long tem[p]s, qui m’auroit mis cette lettre dans quelqu’une des sien[n]es, lors qu’il écrit à un des ministres de Dublin avec lequel il est en quelque commerce de lettres, ou jusqu’à ce que j’eusse pû trouver quelque autre occasion pareille à celle que Mr de Rapin m’auroit pû fournir.

Voicy le passage de Mr de S[ain]t Evremont dont nous parlames hyer. Vous le trouverés dans la p. 29 du 4 e tome. « Un diable de philosophe m’avoit tellement embrouillé la cervelle de premiers parens, de pomme, de serpent, de paradis terrestre et de cherubins, que j’estois sur le point de rien croire. Le diable m’emporte, si je croyois rien. Depuis ce tem[p]s là je me ferois crucifier pour la religion. Ce n’est pas que j’y voye plus de raison. Au contraire moins que jamais ; mais, je ne saurois que vous dire, je me ferois pourtant crucifier sans savoir pourquoy [5] ».

Tant mieux ce ne sont point des mouvemen[t]s humains, cela vient de Dieu, dit le theologien (je croy que ces dernier[e]s paroles que je viens d’ecrire ne sont pas de Mr de S[ain]t Evremont [6], mais de moy, vous le pourrés verifier si vous en avés envie, car je n’ay plus en mon pouvoir les deux volumes de ses ouvrages, que j’ay leus depuis assés long tems, et que j’ay rendus à celuy qui me les avoit prestés.

« Point de raison, c’est la vraye religion cela ; point de raison. Que Dieu vous a fait une belle grâce ! estote sicut infantes, soyés comme des enfan[t]s. Les enfan[t]s ont encore / leur innocence ; et pourquoy ? par ce qu’ils n’ont point de raison. Beati pauperes spiritu, bienheureux sont les pauvres d’esprit. Ils ne pechent point ; la raison est, qu’ils n’ont point de raison. Point de raison, je ne saurois que vous dire, je ne say pourquoy. Les beaux mots ! ils devroyent estre écrits en lettre[s] d’or. Ce n’est pas que j’y voye plus de raison ; au contraire moins que jamais. En verité cela est divin pour ceux qui ont goût des choses du Ciel. Point de raison. Que Dieu vous a fait une belle grace [7] ! »

Je ne say, mon cher Monsieur, ce que vous ferés de ce mechant passage qui semble fait exprés contre la théologie fanatique de Mr J[urieu] [8] mais tout tel qu’il est, je vous l’envoye. Qu’on invective tant qu’on voudra contre la raison, il faut enfin, malgré qu’on en ait revenir à elle, quand ce ne seroit que pour reconnoître qu’il est juste et raisonnable de se defier d’elle et de s’en rapporter à la révélation. Au moins en cela faut il reconnoître qu’elle porte un bon jugement toute dépravée qu’elle est depuis la faute de nostre premier pere. Autrement tout est renversé, et s’il falloit encore se defier de ce jugem[en]t qu’elle fait, qu’il faut se defier d’elle et s’en rapporter à autruy, il n’y auroit plus aucun fondem[en]t de croire, et nous devrions vivre dans le plus affreux de tous les pirrhonismes [9], et com[m]e des troncs et com[m]e des bestes. De sorte, Monsieur, que tout bien consideré, il semble que la derniere analyse de la foy et le dernier fonde[men]t, sur lequel elle repose, c’est la raison, qui nous dicte tres juste[men]t et tres raisonnable[men]t, comme tous les chrétiens l’avouent, qu’il ne faut point s’en rapporter à elle en matiere des loix divines, mais à Dieu qui nous parle dans sa parole. Elle fait encore davantage cette raison. Car comme nous n’avons point une connoissance infuse, que Dieu nous ait en effet parlé dans un tel livre, il faut que la raison nous l’appren[n]e, et qu’elle nous montre que ce livre est en effet digne de Dieu [10], qu’il porte des caracteres qui demontrent invinciblem[en]t son origine celeste, et en un mot qu’il nous fasse voir cette origine celeste par telles preuves qu’on voudra, soit exterieures, soit interieures, prises des miracles qui ont autorisé cette doctrine, ou de la consideration de la doctrine mesme, pourveu que ces preuves soyent bonnes.

Ainsi, voilà déjà deux bons offices que nous rend la raison pour établir nostre foy, l’un est qu’elle nous montre que Dieu est infaillible, comme estant l’estre / souverainem[ent] parfait, et que par conséquent il est tres raisonnable de lui soumettre toutes nos lu[mieres] et cette mesme raison qui renonce elle mesme à sa juridiction pour reconnoitre uniquem[ent] celle de Dieu, l’autre est qu’elle nous fait toucher au doi[g]t par maniere de dire la revelation de Dieu, et nous la fait distinguer • par des caracteres indubitables, de toutes les autres revelations pretenduës divines.

Il importe peu de savoir, quels moyens de conviction elle employe pour cela, pourveu que ces moyens soyent bons et recevables, et au dessus de toute exception.

Voicy encore pour le moins un 3 e office que la raison nous doit rendre dans cette affaire, c’est que, comme la revela[ti]on est susceptible de divers sens en beaucoup d’endroits tres importan[t]s, il faut que la raison nous conduise au veritable, à cause que la revelation ne s’explique pas toujours suffisam[ment] elle mesme, et que le sens qui est mauvais y regne quelquefois à l’egard des plus importan[t]s articles, plus que le veritable [11]. Ce sont les trois premiers pas que la raison nous fait faire pour arriver à la foy, sans lesquels nous n’y arriverions jamais.

Mais de quoy m’advisé-je d’ecrire icy à celuy que je reconnoitray toujours pour mon maistre quand je vivrois autant que Metusalem et que j’étudierois toujours [?] C’est un artifice innocent dont je me sers pour avoir le plaisir de m’entretenir un peu plus de tem[p]s avec lui, et que je say qu’il me pardonnera aisem[ent]. Je suis toujours le plus fidele et le plus attaché de ses amis et de ses serviteurs.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur en / Philosophie et en histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] Sur Jean d’Oulès, ancien élève de l’académie de Puylaurens, réfugié aux Provinces-Unies, voir Lettre 10, n.8.

[2] La réponse de Bayle à la lettre de Jean de Bayze du 1 er septembre (Lettre 1155) est perdue.

[3] Sur M. Daspe, commerçant d’Amsterdam originaire de Saverdun, voir Lettre 745, n.4. Cette instruction visait à épargner à Jean de Bayze le paiement du port de la lettre, puisque celui-ci était à la charge du destinataire.

[4] Il s’agit ici sans doute de Paul de Rapin de Thoyras (1661-1725), dit Rapin-Thoyras, quoique l’exacte chronologie de ses mouvements à cette époque soit difficile à fixer. Originaire de Castres, neveu et filleul de Paul Pellisson-Fontanier, Rapin-Thoyras fit ses études à l’académie de Puylaurens, puis à celle de Saumur ; en mars 1686, il se réfugia en Angleterre avec son frère cadet Salomon, mais, harcelé par l’ abbé de Denbeck, lié avec le marquis de Saissac et l’ambassadeur de France, Jean-Paul de Barillon (1628-1691), qui cherchaient à le convertir, il rejoignit son cousin Daniel de Rapin aux Provinces-Unies. Il fut alors incorporé dans la compagnie des cadets réfugiés, en garnison à Utrecht, et servit ensuite sous le commandement de Schomberg en Irlande, se distinguant au siège de Carrick-Fergus et participant à la bataille de la Boyne et au siège de Limerick en tant qu’aide de camp du général Douglas. Il fut blessé lors de cette dernière bataille, mais poursuivit la campagne à Athlone, puis fut envoyé en mission à Kilkenny et à Kinsale. Fin 1693, sur la recommandation de Ruvigny, Guillaume III le rappela à Londres pour être le précepteur du fils de Willem Bentinck, Lord Portland. Il accompagna son élève, Henry Bentinck, Lord Woodstock, dans un « grand tour » d’Europe qui dura plusieurs années. Avec son élève, il suivit Lord Portland, plénipotentiaire anglais dans les négociations parisiennes qui précédèrent l’ouverture de la succession d’Espagne. En 1699 à La Haye, il épousa Marie-Anne Testart, dont il eut quatre enfants. A cette époque, il faisait partie d’un petit cénacle qui se consacrait à la révision des Psaumes : sous la direction de Rotolp de La Devèze, avec la collaboration de Basnage de Beauval et de Jean Rou, le groupe publia une Lettre sur le sujet de l’ancienne et de la nouvelle version des Psaumes, en vers françois (Amsterdam 1701, 12°). En mai 1707, sa famille se retira à Wesel en Prusse, à 40 km au sud-est de Clèves, où il rédigea sa Dissertation sur les Whigs et les Torys (La Haye 1717, 8°), publiée par Charles Levier, et ensuite son Histoire d’Angleterre (La Haye 1724-1727, 4°, 10 vol. ; 1727-1728, 4°, 13 vol. ; 1735-1738, 4°, 13 vol. ; 1749, 8°, 15 vol.). Rapin-Thoyras mourut à Wesel le 16 mai 1725. Son élève, nommé gouverneur de Jamaïque en 1716, y était décédé peu après son arrivée. Voir Chaufepié, s.v., R. de Cazenove, Rapin-Thoyras, sa famille, sa vie et ses œuvres (Toulouse 1866, 1874), et, sur sa carrière militaire, M. Glozier, The Huguenot Soldiers of Willian of Orange and the Glorious Revolution of 1688. The Lions of Judah (Brighton, Portland 2002, 2008), p.72, 158 ; voir aussi O. Stanwood, « Liberty and prophecy. The Huguenot diaspora and the Whig interpretation of history », in P. Benedict, H. Daussy et P.-O. Léchot (dir.), L’Identité huguenote. Faire mémoire et écrire l’histoire (XVI e-XXI e siècle) (Genève 2014), p.295-309.

[5] Ce passage est extrait de la Conversation du maréchal d’Hocquincourt avec le Père Canaye par Saint-Evremond, publiée pour la première fois par Bayle dans Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick 1687, 12°) ; il se sert de ce même passage ( Œuvres mêlées (Amsterdam 1693, 12°), iv.209) dans l’ Eclaircissement sur les pyrrhoniens de 1702, où il conclut : « Qu’on donne un air plus sérieux et plus modeste à cette pensée, elle deviendra raisonnable. » L’ironie – ou le sérieux – de Bayle dans cette adoption du passage de Saint-Evremond fait toujours l’objet d’un débat critique.

[6] Cette formule figure bien dans le texte de Saint-Evremond et Bayle la reprend dans l’ Eclaircissement sur les pyrrhoniens : « Tant mieux, Monseigneur, reprit le Pere d’un ton de nez fort devot, tant mieux ; ce ne sont point des mouvemens humains, cela vient de Dieu. Point de raison, c’est la vraye religion cela, point de raison. »

[7] C’est la suite du passage cité à la note précédente.

[8] Au contraire, cette profession de foi « aveugle » va dans le sens de la philosophie religieuse de Jurieu telle qu’elle s’exprime, par exemple, dans son traité Le Vray Système de l’Eglise et la véritable analyse de la foi (Dordrecht 1686, 8°), chap. 21 : « La certitude de la foi ne dépend pas de l’évidence des motifs », et dans le Traité de la nature et de la grâce (Utrecht 1687, 12°), p.225 : « Je crois les mystères de l’Evangile, non par conviction, mais parce que je les veux croire, et je les veux croire parce que je crois que cela est de la dernière importance pour la gloire de Dieu et pour mon salut. Un mondain veut croire que le plaisir charnel est un vrai bien ; ce n’est pas qu’il ait aucune raison de le croire, mais il croit parce qu’il le veut, et il le veut parce que les passions le veulent et entraînent sa volonté. Ainsi il est certain que la volonté détermine l’entendement beaucoup plus souvent que l’entendement ne détermine la volonté. Dans toutes les choses qui sont évidentes, c’est l’entendement qui détermine la volonté : mais dans les choses de foi, qui sont obscures, ou dans les choses fausses, c’est la volonté qui détermine l’entendement. » Voir aussi le commentaire acerbe d’ Henri Basnage de Beauval dans son Examen de la doctrine de M. Jurieu (1692), in P. Bayle, Œuvres diverses, éd. E. Labrousse (Hildesheim, New York 1982), v-2.585-616, et particulièrement, sur ces formules de Jurieu, p.591 et 593. Bayle annonce à Michel Le Vassor sa décision de se défendre dans les Eclaircissements – contre les accusations dont faisait l’objet le DHC – en adoptant précisément cette position « fidéiste » : voir Lettre 1255.

[9] Souvenir de lecture du Commentaire philosophique de Bayle, I re partie, ch. 1 : « [...] selon la remarque du bon Père Valérien. “Si quelqu’un, dit-il, me fait une instance, qu’il faut captiver notre entendement à l’obéissance de la foi, jusques à révoquer en doute ou même à croire fausse en certain cas la règle de juger que la nature nous a donnée, je dis que par cela même on ruine la foi nécessairement, puisqu’il est absolument impossible de croire à qui ce soit sans un raisonnement qui conclue que celui à qui on croit ne trompe, ni n’est trompé : lequel raisonnement comme il est manifeste, ne saurait valoir sans la règle naturelle de juger qui a été expliquée jusques ici.” [...] Comme donc ce serait le plus épouvantable chaos, et le pyrrhonisme le plus exécrable qui se puisse imaginer, il faut nécessairement en venir là, que tout dogme particulier, soit qu’on l’avance comme contenu dans l’Ecriture, soit qu’on le propose autrement, est faux, lorsqu’il est réfuté par les notions claires et distinctes de la lumière naturelle, principalement à l’égard de la morale. » (éd. J.-M. Gros (Paris 2006), p.94-95 : passage souligné par Bayle).

[10] Nouvel écho du Commentaire philosophique : « Il s’ensuit donc que nous ne pouvons être assurés qu’une chose est véritable, qu’en tant qu’elle se trouve d’accord avec cette lumière primitive et universelle que Dieu répand dans l’âme de tous les hommes, et qui entraîne infailliblement et invinciblement leur persuasion, dès qu’ils y sont bien attentifs. C’est par cette lumière primitive et métaphysique qu’on a pénétré le véritable sens d’une infinité de passages de l’Ecriture, qui étant pris dans le sens littéral et populaire des paroles, nous auraient jeté dans les plus basses idées de la Divinité qui se puissent concevoir. » ( ibid., p.89).

[11] Dans l’ Eclaircissement sur les pyrrhoniens, Bayle prend précisément le contrepied de ce rationalisme en adoptant la position de Jurieu : « Les catholiques romains et les protestants s’accordent à dire, qu’il faut récuser la raison quand il s’agit du jugement d’une controverse sur les mystères. Cela revient à ceci, qu’il ne faut jamais accorder cette condition, que si le sens littéral d’un passage de l’Ecriture renferme des dogmes inconcevables, et combattus par les maximes les plus évidentes des logiciens, et des métaphysiciens, il sera déclaré faux, et que la raison, la philosophie, la lumière naturelle, seront la règle que l’on suivra pour choisir une certaine interprétation de l’Ecriture préférablement à toute autre. Non seulement ils disent qu’il faut rejetter tous ceux qui stipulent une telle chose comme une condition préliminaire de la dispute, mais ils soutiennent aussi que ce sont des gens qui s’engagent dans un chemin qui ne peut conduire qu’au pyrrhonisme, ou qu’au déisme, ou qu’à l’athéisme : de sorte que la barrière la plus nécessaire à conserver la religion de Jésus Christ est l’obligation de se soumettre à l’autorité de Dieu, et à croire humblement les mystères qu’il lui a plu de nous révéler, quelque inconcevables qu’ils soient, et quelque impossibles qu’ils paroissent à notre raison. » ( loc. cit., DHC, 1740, p.632). Nouveau passage qui fait l’objet du débat critique : certains affirment qu’il est ironique, puisqu’il contredit expressément les formules fortes du Commentaire philosophique, d’autres maintiennent que ce « fidéisme » (ou « foi aveugle ») rend compte de la position religieuse sincère de Bayle ; d’autres encore considèrent que s’y exprime l’impossibilité de trouver une compatibilité entre les discours théologique et philosophique puisqu’ils reconnaissent, en dernière instance, des autorités (l’Ecriture ou la raison) irréconciliables.

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