Lettre 1178 : François Vaillant à Pierre Bayle

A Londre [1] ce 10 [/20] novembre 1696

Pour Mr Besle

Monsieur

Permetez moy s’il vous plaist que je vous fasse resouvenir qu’il y a onze année ce mois que j’arrive de France en Hollande et qu’ayant eu l’honneur de vous faire la reverance dans la boutique de Mr Leers [2][,] Mr Cappel [3] professeur de nostre ville de Saumur me presanta à vous et vous pria pour moy de m’accorder vostre faveur ne sachant pas encorre à quoy je me determinerois à demeurer en Hollande ou en Angleterre[.] Sans vous en informer vous me promite que dans toute les occassions qui ce presanterois en quelque lieu que ce fust où la providence m’apelleroit vous me randriez service de tout vostre cœur[.] Depuis ce tent là Mr il ces bien pres[en]te diverse petite occasions où vous m’ussiez bien eté necessaire mais Mr je les ay toutes lessé echaper p[ou]r une meilleure et une plus grande affaire et afin Mr d’estre encorre plus assuré de mon affaire[,] j’ay prié Mr Le Vasseur [4] mon locataire d’anployer tout son credit aupres de vous par ces tres humbles prieres de me randre le service q[u’i]l vous demande pour moy au non de Dieu[.] Mr ne me le reffusé pas[.] Il est de plus grande conseq[uen]ce pour moy que vous ne vous le sauriez imaginer[.] Sans que Mr Le Vasseur m’an a detourné [5][,] j’avois envie d’aller prier Mr Tronbal secretaire d’Etat de vous en ecrire pour moy[,] persuadé que je suis de sa bonté q[u’i]l ne me l’auroit pas reffusé[.] Pardon Mr j’abuse de vostre pasiance[.] Je viens au fait p[ou]r vous dire la grace que je vous demande et la voicy[.]

J’ecrivi au mois d’aoust dernier à Mr Leers p[ou]r avoir douze de vostre Dictionnaire folio[.] Il me fit un prix qui etoit de 34lt florins à prandre au dessous de 25 et à em prandre 25 trante francs sans rabais que je vis à lui fournir sur copie de la lettre de change[.] J’anvoyé aussitost en Hollande une lettre de change p[ou]r une douzaine et je le priay de ma faire la grace de m’accorder / la mesme faveur p[ou]r une douzaine ces à dire au mesme prix que si j’an prenois 25[,] que je pourrois bien en prandre une autre douzaine dans la suitte mais que l’argent etoit si rare que c’etoit tout ce que je pouvois faire sur l’heure[.] Je • cru donc Mr qu’anvoyant une lettre de change de plus grande somme que ne ce monte le prix le plus haut q[u’i]l ne me marque et l’ayant lessé aposolumant le m[aitr]e de la chose[,] je pouvois dire à mes pratiques que je ser que j’aurois de vostre Dict[ionnaire]. Ce que je fy aussitost et à quoy il s’atendé[.] Hier je receu une lettre de Mr Leers qui me mande* qu’il ne sauroit m’an envoyer parce q[u’i]l en envoye icy un grand nombre à Mr Cailloué [6] et qu’il luy a donné l’ordre de m’an donner une douzaine et il ce trouve Mr que le s[ieu]r Cailloué est le plus grand ennemy que j’aye au monde entre les mains duquel • il faux que je tonbe[.] Je sai Mr que Mr Leers ne say pas cela mais cepand[an]t comme la chose presse extraordinairement et que le convoy de Rotterdam est prest à partir[,] j’ai cru qu’il etoit necessaire de ce [ser]vir de grands moiens afin de faire reusir la chose[.] Je m’adresse à vous Mr p[ou]r vous prier au non de Die[u] de m’estre favorable en ce rancontre[ ;] faite m’an avoir par ce convoy je vous en conjure[.] J’ay envoyé à Mr Lucas une lettre de change de 412lt florins[ ;] que Mr Leers m’an envoye p[ou]r ladite somme ou s’il veux m’an envoyer 25 puisque cela lui est plus favorable q[u’i]l recoive cete somme et que p[ou]r le restant qu’il dit q[u’i]l donnera 3 mois de credit[.] Je ne lui en demande point[ ;] au contraire[,] aussitost q[u’i]l m’aura fait scavoir q[u’i]l m’an enverra 25[,] je lui enverrai ce q[u’i]l restera de surplus[.] Je ne veux point de credit et q[u’i]l me mande les frais q[u’i]l deboursera et embalage[,] je lui enverray le tout ensemble[.]

Je reviens avec vostre permission au s[ieu]r Cailloué libraire à qui Mr Leers m’adresse p[ou]r en prandre douze[.] Je l’ai eté trouver ce matin et luy ay dit « Mr[,] Mr Leers me donne ordre de m’accomoder d’une douzaine du Dict[ionnaire]s de Mr Baile avec vous[,] voyés / s’il vous plaist la lettre de Mr Leers quy vous recomande de m’an donner douze dès q[u’i]l seront arrivés[.] » – « Vous n’an aures point de moy Dieu me danne et j’an donneray à tous les autres libraire et leur ferai jurer par avence q[u’i]l ne vous en donneront pas et voila sur quoy vous deves faire fond sans que je m’amuse davantage à discourir[.] »

Hors Mr[,] Mr Le Vasseur ayant scu combien ce livre m’ais de conseq[uen]ce et comme il a veu me le demander et comme je pouvois esperer d’an avoir de Mr Leers[,] qui ne me dit point par sa lettre premiere q[u’i]l ay traitté avec Cailloué et l’ayant lessé m[aitr]e absolu du marché[,] j’ai cru que je pouvois bien dire • raisonnablement à mes pratique que j’an aurois[.] Mesnager au non de Dieu Monsieur cete affaire p[ou]r le convoy [7] qui est prest à partir aupres de Mr Leers p[ou]r q[u’i]l m’an envoye 12 ou 25 comme il lui plaisra[.] Mon tres cher Mr[,] au non de Dieu ne permetes pas q’un sembable tor me soit fait[ ;] sy vous vous en mesles[,] la chose est sure pour moy[.] J’an supplie aussy Mr Leers qui en est le m[aitr]e mais vostre credit peut tout dans une sanblable rancontre[.] Ne me le refusés pas encorre une fois p[ou]r l’amour de Dieu[.] Je prie de tout mon cœur ce mesme Dieu qu’il vous benie de ces plus s[ain]te et presieuse benedictions et qu’il vous ayt en sa s[aint]te garde[.]

Je suis Monsieur vostre plus humble et affectionné et tres redevable serviteur François Vaillant libraire à Londre

Monsieur ayez pitié de moy je vous en prie[,] ne soufrés pas qu’un homme qui me rand tent et tent de mauvais office trionphe de moy avec tant d’audasse puis que je ne demande rien que de raisonnable[.] Dieu vous randra par sa bonté un si grand service et qui me tient si au cœur[.] Souvenez vous de moy[.] Il n’i a point de tent à perdre[ ;] le convoy presse[.]

 

A Monsieur / Monsieur Belle / A Rotterdam •

Notes :

[1] L’orthographe de la lettre de François Vaillant est si idiosyncratique que nous renonçons à la corriger au moyen de crochets et à la confirmer chaque fois au moyen d’un [ sic]. Le texte que nous proposons, avec toutes ses bizarreries, est bien fidèle à celui du manuscrit, sauf pour la ponctuation entre crochets et les accents, que nous ajoutons.

[2] François Vaillant, imprimeur-libraire à Saumur à partir de 1678, réfugié à Londres après la Révocation. Son magasin était situé « overagainst Bedford House, opposite Southampton Street, in the Strand ». Il travailla en collaboration avec son fils Paul I Vaillant (1672 ?-1739), qui prit sa succession et s’associa avec son frère Isaac. Voir E. Pasquier et V. Dauphin, Imprimeurs et libraires d’Anjou (Angers 1932), p.302 ; J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires, XVI e-XVIII e siècle (Paris 1997 ; 2 e éd. Paris 2004), n° 4827 et 4828.

[3] Jacques Louis Cappel : voir Lettre 1177, n.8.

[4] Michel Le Vassor : sur son passage à Rotterdam et son établissement à Londres sous la protection de Lord Sunderland et de Sir William Trumbull, voir Lettre 1010, n.4.

[5] C’est-à-dire : « Si M. Le Vassor ne m’en avait pas détourné... ».

[6] Jean Cailloué , libraire à Londres : voir Lettre 611, n.5.

[7] Le convoi de vaisseaux qui transportaient les marchandises des Provinces-Unies en Angleterre.

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