Lettre 1179 : Jean d’Oulès à Pierre Bayle

[La Haye, le] 26 de [novem]bre 1696

Je [1] n’ay receu vostre lettre qu’avant hyer au soir, mon trés honoré Monsieur, par ce que Mr Constans [2] a ésté obligé d’aller faire un tour à Amsterdam avant que de me la rendre. Vous m’avés fait plaisir de me procurer la connoiss[an]ce de cet honneste homme. La pension de Leyde [3] ne tombera pas, comme je l’avois crû, entre les mains de Mr B[oyer] [4]. On m’a dit qu’elle est déstinée à quelque autre, et que Mr B[oyer] n’y a pas voulu songer. C’éstoit ses amis prophetes qui travailloyent fortem[ent] pour luy auprés de Mr le Pensionnaire mais Mr B[oyer] n’approuvoit pas leurs demarches, et n’éstoit nulle[ment] en humeur de quitter La Haye pour si peu de chose, quand mesme on le lui auroit offert soubs cette condition.

Je n’ay pas encore lû la reponse au Com[mentaire] [5]. Un étourdi et homme de petite teste qui a bien tost assemblé son conseil me disoit l’autre jour, que comme il n’éstoit gueres prevenu en faveur de cette réponse, quelque grand que soit le merite de celui qui en est l’auteur, il ne s’estoit pas fort empressé de la lire. Je croi fortement ajoutoit-il, qu’il seroit plus facile de trouver la pierre philosophale, que de bien répondre au Com[mentaire]. La premiere de ces choses n’est pas absolum[ent] impossible comme la derniere. Il y a là des difficultés, continuoit-il, que l’on n’a jamais resoluës, et la presomption ést qu’on ne les resoudra jamais, non pas simplem[ent] pour cette raison que jusqu’icy on l’a tenté inutilem[ent], car la consequence ne seroit pas tout à fait bonne[,] mais principalem[ent] par ce qu’en considerant la chose en elle mesme, ceux à qui il reste quelque liberté d’esprit voyent clairem[ent,] qu’on ne sauroit en venir à bout. Ces difficultés sont ce grand nombre d’observations que l’on trouve dans le Com[mentaire] avec la réponse aux exceptions, pour montrer que les sectes les plus tenebreuses sont dans la bonne foy, et qu’elles n’errent point volontairem[ent] et malicieusem[ent] ; désquelles observations la derniere et la plus pressante, et celle qui est proprement le jugulum causæ [6] apres quoy il ne reste plus rien à dire si on n’y repond, c’est que / l’erreur en matiere de religion est absolument invincible, quand mesme les erran[t]s se l’imagineroyent autrement, parce que la verité ést introuvable, et là dessus viennent toutes les difficultés de l’examen particulier que l’on peut appliquer au principe de l’autorité ; si bien que toute sorte de voye pour arriver à la verité ést fermée ! C’ést à quoy dit-il, on n’a jamais repondu qu’en abandonnant sa propre cause, et en la livrant aux incredules avec celle des adversaires par la voye des retorsions.

Ce n’est pas un prejugé qui me soit venu du Com[mentaire] : j’ay lû les réponses de Mr Pajon et de Mr Claude [7] là dessus et n’y ay rien trouvé de direct qui ne fasse pitié. Aussi passent-ils sur ces mechan[t]s endroits avec une rapidité incroyable comme un chat sur la braise. Mais n’avoüons nous pas la dette, je veux dire que nous som[m]es incapables de répondre, lors que pour nous tirer d’affaire nous avons enfin recours à la grace, c’est à dire à un p[rinci]pe d’autorité et d’inf[ai]llibilité particuliere communiquée aux élûs. N’est ce pas declarer ouvertement que l’on succombe aux difficultés de l’examen, lors que pour s’en tirer on abandonne les loix de la dispute, qui demandent que l’on n’oppose aux adversaires que de bonnes raisons, et que l’on est reduit à dire qu’ils nous en doivent croire, et que nous som[m]es dirigés infailliblem[ent] vers la verité. Nous rejettons l’autorité et l’infaillibilité des autres comme une pretention chimerique et extravagante, et un mom[ent] aprés nous faisons valoir auprés d’eux nostre autorité et nostre infaillibilité particuliere, et nous nous fachons de ce qu’ils traittent • cela d’esprit particulier et d’illumination insensée. Nos disputes procederoyent avec beaucoup plus d’ordre et de sagesse, si nous ne disputions plus que sur cés pretentions réspectives qui sont l’analyse et le dernier fondem[ent] de la foy des uns et des autres, à quoy par consequent il faudroit reduire toutes les controverses. Mais au lieu de cela nous agitons de part et d’autre une infinité de questions, et apres avoir fait mine de les decider par de bonnes raisons, nous n’alleguons au bout du compte que nostre autorité, nostre direction, nostre grace, nostre infaillibilité, soit celle de l’Eglise, comme les autres, soit celle de chaque particulier fidele comme nous. / Sans nous appercevoir que la grace ne prouve rien si on ne la prouve, comme disoit autrefois Mr Pelisson [8], en nous appliquant cette maxime, laquelle peut éstre aussi bien appliquée à lui qu’à nous : car nous ne saurions prouver cet admirable privilege les uns ny les autres, que par des signes tres equivoques, et par consequent illusoires. Bien loin de le prouver aux autres, nous ne saurions nous le prouver à nous mesmes, ni le sentir autrem[ent] que comme les fols qui sentent certaines choses sans en avoir de bonnes raisons.

Mr S[aurin] a trouvé icy un autre antagoniste que Mr J[urieu]. On peut se battre avec celuy cy et lui porter pour le moins des coups fourrés, si on ne le peut terrasser entiere[ment] mais il n’en est pas [de] mesme du premier. Mr J[urieu] soutient que l’ecriture et la religion qui en depend n’ont point de preuves, et que la foy ne depend que d’une grace et d’une inspiration sans preuves. On peut et on doit lui nier cela, et lui soutenir que c’est detruire l’Ecriture et la religion, et qu’une grace et une inspiration sans preuves est un vray fanatisme produit par la melancolie, et par le desordre d’un esprit qui fait des chateaux en Espagne. Cela est tout au moins fort plausible, s’il n’est pas convainquant quand on ne le prouve pas, et qu’on ne répond pas aux objections de son adversaire, c’est montrer seulem[ent] le droit et c’est lui abandonner le fait. C’est pretendre par de belles declamations que la chose doit éstre autrem[ent] que Mr J[urieu] ne dit. Ce n’est pas montrer que la chose soit autrement. Voila le resultat de la dispute de ces deux grands hommes[,] et c’est ce qui fait voir que la sentence du dernier synode à l’égard de l’un et de l’autre [9] est plus judicieuse qu’on ne pense. Le synode a fait une espece de compensation de ce qu’il y avoit de bon et de mauvais dans la dispute de l’un et de l’autre touchant le principe de la foy, et les a renvoyés absous tous deux à mon advis fort legalement. Mr J[urieu] avoit avancé des propositions infini[ment] injurieuses à l’Ecriture et à la religion. Voila un horrible attentat. Mais il avoit appuyé ces propositions de raisons tres embarrassantes. Cela diminue beaucoup l’atrocité de son attentat. Mr S[aurin] d’autre costé avoit repoussé tres fortement les calomnies de Mr J[urieu] contre la religion et l’Ecriture. On ne peut pas concevoir de dessein plus juste. Mais il n’a pas repondu aux difficultés embarrassantes de Mr J[urieu.] Cela diminue beaucoup le merite de son dessein. Que pouvoit faire de mieux le synode que de les mettre tous deux hors de cour et de proces, apres avoir tant balancé de part et d’autre. Je ne saurois que louer et qu’admirer sa conduite, et si j’eusse esté à la place du synode j’en eusse fait autant.

Là dessus j’ay interrompu mon causeur[,] / lequel comme je croy auroit encore continuer [ sic] de me rompre la teste tant il estoit en bonne humeur, et j’ay voulu vous faire part de ce discours extravagant, afin que vous admiriez de plus en plus la bizarrerie de l’esprit humain. Je me suis fait prester la reponse de Mr S[aurin] [10], et je m’en vay la lire, ayant conseillé à nostre étourdi [11] de la lire aussi pour voir s’il changera de sentiment. Je m’en vay relire en mesme tem[p]s le Com[mentaire] que je n’ay point leu depuis quatre ou cinq ans.

Je suis tout vostre.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en philosophie et en histoire / à Rotterdam •

Notes :

[1] Sur Jean d’Oulès, ancien étudiant de Puylaurens, pasteur à La Haye, voir Lettres 10, n.8, et 976, n.2.

[2] Nous n’avons su identifier cet intermédiaire. Il se peut cependant qu’il s’agisse du fils de David Constant de Rebecque, dont on sait qu’il rendit visite à Bayle aux Provinces-Unies : voir Lettre 1272, n.2.

[3] Nous n’avons su découvrir de quelle pension à Leyde il s’agit.

[4] Il s’agit sans doute de Pierre Boyer (1617- ?), reçu au ministère en 1644, pasteur à Canaules dans les Cévennes. Il se réfugia d’abord à La Haye en 1684, puis à Amsterdam. En 1709, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, il devait recevoir une pension d’Etat. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au refuge des Provinces-Unies : un groupe socio-professionnel tout particulier, 1680-1710 », in La Vie intellectuelle aux Refuges protestants, dir. J. Häseler et A. McKenna (Paris 1999), n° 63.

[5] Jean d’Oulès mentionne plus loin l’ouvrage d’Elie Saurin qui venait de paraître sous la date de 1697 : Réflexions sur les droits de la conscience, où l’on fait voir la différence entre les droits de la conscience éclairée et ceux de la conscience errante [...] et on marque les justes bornes de la tolérance civile en matière de religion (Utrecht 1697, 8°).

[6] « le point principal de l’argument ».

[7] Sur Claude Pajon, voir Lettres 18, n.23, et 138, n.3 ; sur la polémique de Jean Claude contre Pajon sur la voie d’examen et la voie d’autorité, voir Lettres 92, n.9, et 143, n.4 ; voir aussi A. Gootjes, Claude Pajon (1626-1685) and the Academy of Saumur. The first controversy over grace (Leiden 2013).

[8] Chacun peut prétendre avoir la grâce ; il faut donc la « prouver » pour l’invoquer contre les adversaires dans la controverse. Voir Paul Pellisson-Fontanier, De la tolérance des religions, lettres de M. Leibnitz et réponses de M. Pellisson (Paris 1692, 12°) et Réflexions sur les différents de religion (Paris 1686-1691, 12°, 4 vol.).

[9] Pour le jugement du synode de La Brille en septembre 1696, voir Lettre 1168 n. 17.

[10] Sur cet ouvrage d’ Elie Saurin, voir ci-dessus, n.5.

[11] « mon causeur », « nostre etourdi » : un interlocuteur imaginaire évoqué au début de la lettre.

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