Lettre 118 : Vincent Minutoli à Jacques Basnage

G[enev]e [le] 11 fev[rie]r [16]76

Je croi mon cher Mons r que si je ne mettois pas mon nom au bas de cette lettre vous auriés peine à deviner de qui elle vient, si long temps il y a que vous n’avés rien receu de ma main quoy que (ce qu’il faut que j’avoüe à ma grande confusion) j’aye receu tant de si belles et de si precieuses marques de vôtre souvenir dans toutes celles qu’il vous a plû de m’écrire [1]. Tout ce que je puis dire Mons r pour ma justification, est que vous avés toûjours eu si bonne part au commerce que j’ay entretenu en quelque sorte avec Mr Bele que cela a du prouver du moins qu’il n’y avoit rien d’alteré dans l’amitié que je vous ay voüée, et d’ailleurs n’ayant pas d’adresse seure à Paris j’ay toûjours apprehendé la perte de ce que j’aurois pû gagner sur ma paresse, mais maintenant que j’ay appris qu’on n’a qu’à mettre les lettres icy au bureau et que graces à Mons r de Louvoy elles sont envoyées partout à leur adresse [2] je hazarde celle cy qui sera suivie de plus[ieu]rs autres à l’avenir si je sçay que vous l’agreïez encore que p[ou]r soûtenir aucunem[en]t* le tître de profess[eu]r en langue greque eloquence et histoire [3] il semble que je ne doive guere avoir de temps à moy. Mais quand j’aurois encore plus d’occupations soyés je vous prie persuadé mon cher Mons r que je chercherai toûjours les moyens de faire paroître l’estime que j’ay pour vôtre merite dont je vay sans cesse entretenant mes amis. Je vous rends mille graces de vos felicitations et ç’est avec un contentement indicible que j’apprends que nous sommes aux termes* de vous en faire bien tôt à vous même par les belles esperances que l’on conçoit que Roüen et Quevilly auront un jour en vous dequoy se consoler de la perte qu’ils font du sçavant et eloquent Mons r Le Moine [4][.] Loüé soit Dieu que vous ayés ainsi pris gout à la solide theologie dans vôtre sejour de Sedan [5], et que vous en ayés fait un fond qu’il vous sera aisé d’embellir et d’enrichir par l’assortim[en]t / que je sçay que vous avés de la belle literature[.] J’apprehendois extremement, il faut que je vous l’avoüe, que les douceurs et les charmes de celle cy ne vous rebutassent des difficultés et des épines de celle là, mais Dieu mercy il vous est arrivé comme à quelques uns de mes amis que le peu de conversation sçavante et polie qu’ils trouverent en Frise et sur tout à Groningue fit étudier en theologie malgré qu’ils en eussent [6][.] Il n’eut pas falu que vous eussiés trouvé nôtre cher Mr Bele au lieu où vous avés tant contribüé à le faire avancer [7] car dés lors les Ardennes n’auroient plus rien eu de sauvage et le goût des belles lettres l’auroit emporté sur l’application la plus importante. Le voyage d’Angleterre que j’entends que vous allez faire [8] encore qu’il doive étre court ne vous sera pas inutile pour l’avenir, et vous aurés aussi tôt découvert ce qu’il y a de bons livres et pour le dogme et pour la predication[.] Continüés je vous prie Mr à me faire part de vos recherches et de vos observations[.] J’apprends avec joye que nos deux braves mess[ieu]rs Pictet et Leger qui font honneur à leur patrie, sont en état d’en bien profiter par le bon-heur qu’ils auront de faire voile avec vous [9][.] Je les salüe de tout mon cœur et je vous prie qu’ils sachent que je suis en dessein de répondre bien tôt à leurs obligeantes lettres [10][.]

Nôtre academie : car vous desirés d’en apprendre des nouvelles languit extremem[en]t. La maladie de Mons r Turrettin [11] que le bon Dieu nous a rendu, le veuvage de Mons r Choüet [12] et les oppositions q[ue] rencontre Mons r Turrettin le jeune p[ou]r succeder à Mr Fontaine [13] sans parler de beaucoup d’autres choses ont beaucoup contribué à la mettre en si povre état, nous esperons pourtant que Dieu / nous fera la grace de la voir rétablir et reprendre son ancien lustre Je tâche d’y aider quoy q[ue] bien foiblem[en]t depuis le de d[ecem]bre que je commençay mes leçons J’avois entrepris de traitter par des dissertations jusques au mois de may prochain les coûtumes anciennes et modernes de tous les peuples touchant la naissance les noces et les funerailles mais apres en avoir fait quelques unes sur les funerailles et en particulier de proprio sepulturæ loco [14] au sujet de mons r de Turenne qui a eu le méme honneur que Bertrand Du Guesclin d’étre mis da[n]s le tombeau de vos rois [15] et du prince George de Hesse qui est dans une des chapelles de nôtre temple de S[ain]t Pierre en attendant d’être transferé dans le tombeau des serenis[si]mes princes de sa maison [16], voyant que nôtre jeunesse qui n’a pas bien jetté les fondemens, ne concevoit* pas bien ce que je luy disois dans ces discours mélés, je les ay interrompus jusques à ce qu’il vienne des auditeurs plus forts[.]

Le s[ieu]r Lamberti : car c’est des livres que vous attendez principalem[en]t q[ue] je vous entretienne[,] apres avoir vû imprimer icy sa méchante traduction des memoires de Mons r de Guise en italien [17], et les 4 dernieres veilles de L’Anima di Ferrante Pallavicino où il y a bien de l’esprit mais un peu trop d’enflure et de libertés à mon sens, s’est retiré à Basle d’où il traitte p[ou]r l’edition d’une 2de partie du Divorce celeste [18]. J’ay vû le manuscrit où il y a assurém[en]t de la gentillesse et du genie mais bien des choses à retrancher sans faire tort à l’ouvrage.

On imprima icy l’année passée une piece qui a p[ou]r titre Thesaurus rerum publicaru[m] en 4 tomes 8°[.] C’est un fatras d’observations du s[ieu]r Oldenburger [19] qui au lieu q[u]’[i]l abregea Limnæus [20] a voulu icy au contraire amplifier un pretendu texte qui n’étoit qu’en / manuscrit comme une façon de college* particulier du fameux Hermannus Conringii [21] qui est profess[eu]r comme vous sçavez en histoire et politiq[ue] à Helmstat et à qui le Roy donne pension [22][.] Celuy cy a desavoüé l’ouvrage et promet de donner sa veritable piece[.] On est presqu’à bout du 2d tome de l’ Histoire ecclesiastique de Mr Le Sueur [23] et les sermons de Mr Turrettin sont prets à paroître c’est à dire un volume choisi [24]. Il ne tient qu’aux tailles douces qu’on ne voye toutes les Œuvres de Thomas Willis [25] mort l’année derniere et celles de Robert Boile les suivront bien tôt [26] Je ne vous parle point des Petri Aerodii Pandectæ rerum ab Antiq[ui]s judicataru[m] [27] parce q[ue] je ne sçay si vôtre curiosité s’éte[n]d à la jurisprudence[.] Mr Leti mon nouveau compere [28] fait bruit da[n]s le monde par son Italia regnante [29][.] Elle a 3 tomes 12° jusques icy les 2 premiers dediez au Roy considerent l’Italie geographicè historicè et politicè. Et le adressé à Messrs de l’Academie françoise commence une relation de tous les savans vivans d’Italie et comme vous pouvés bien juger qu’il n’a pû les tous enfermer dans ce tome il va étre bien tôt suivi d’un qui je m’assure n’achevera pas, le dessein est grand et beau et il seroit à souhaiter qu’on l’imitàt à l’égard de tous les païs et sur tout de la France. Il cotte les ouvrages et les eloges semés ça et là en d’autres livres[.] Il me voulut honorer d’une ode italienne à mon entrée [30], elle est trop grande p[ou]r ce paquet et trop flateuse p[ou]r oser vous l’envoyer[.] J’ay écrit à peu pres les memes choses à Mr Baile [31] excepté les œuvres du P[ere] Paul [32] dont je vous parleray cy apres et quand j’en marquerai de differentes j’en avertirai[.] Enfin vous me voyés remis dans le train d’écrire et j’apprehende qu’à l’avenir au lieu de vous plaindre de mon silence vous ne vous lassiez de la prolixité et de la frequence des lettres de celuy qui est tout à vous[.] Minutoli

Notes :

[1] Ces lettres sont perdues.

[2] Minutoli cite Louvois, parce que le ministre était responsable du service des postes. Ses progrès considérables pendant cette période ne sont pas sans rapport avec le fait que les bénéfices financiers qui en résultaient formaient une partie de la rétribution personnelle du ministre : voir Lettre 88, n.4.

[3] Minutoli fut nommé professeur de grec, d’histoire ecclésiastique et d’éloquence le 17 septembre 1675. Sa nomination à la chaire d’Histoire et Belles Lettres ne s’était pas faite sans peine, puisque, une première fois, l’ami de Bayle n’avait « pas donné des preuves d’une suffisante capacité et érudition pour faire la fonction de Professeur dans l’Academie » ( RCP 13, f.370-371, 6 août 1675).

[4] Le Moine avait quitté Rouen pour Leyde via l’Angleterre : voir Lettre 116, n.21.

[5] Basnage avait fait ses études de théologie à l’académie de Sedan entre 1673 et 1676 sous la direction de Le Blanc de Beaulieu : voir G. Cerny, Theology, politics and letters, p.27-28.

[6] Nous ne sommes pas en mesure d’identifier ces amis de Minutoli, amateurs de Belles Lettres que leur isolement intellectuel en Frise avait conduits à se rabattre sur l’étude de la théologie. Minutoli évoque certainement ici des souvenirs relativement anciens, concernant les années qu’il avait passées dans les Provinces-Unies.

[7] Minutoli fait allusion au poste de professeur que Bayle venait d’obtenir à Sedan : voir Lettre 112.

[8] Voir Lettre 117, p.312, et n.6.

[9] Le voyage accompli par Bénédict Pictet et Antoine Léger ne nous est connu que dans ses grandes lignes : on sait qu’ils quittèrent Genève en mars-avril 1675 et, qu’après s’être arrêtés à Zurich, ils se rendirent en France, entre autres, en Normandie. Il gagnèrent, au printemps 1676, la Hollande où ils s’immatriculèrent à l’académie de Leyde : on apprend ici qu’ils passèrent auparavant à Londres.

[10] Ces lettres ne nous sont pas parvenues.

[11] Il s’agit de François Turrettini, qui fut indisposé vers la fin 1675.

[12] La femme de Jean-Robert Chouet, Marie Favre, mourut à l’âge de dix-huit ans le 11 octobre 1675.

[13] Michel Turrettini (1646-1721) devait être nommé professeur d’hébreu le 11 août 1676, alors que la procédure de nomination, après la mort de son prédécesseur, Pierre de La Fontaine (1602-1675), avait été engagée en octobre 1675 déjà. Les candidats furent soumis à des examens très sérieux.

[14] La phrase latine signifie « sur son propre lieu d’ensevelissement ». Turenne était mort à Salzbach le 27 juillet 1675.

[15] Voir l’extraordinaire n° 95 de la Gazette, daté du octobre 1675 : « La vie et la mort du vicomte de Turenne, avec ce qui s’est passé au transfert du corps de ce prince en l’église de St Denys, et au service solennel fait pour luy en l’église de Notre-Dame de Paris, par l’ordre du Roy » ; voir Lettre 107, n.40.

[16] Georges de Hesse-Cassel (1657-1675) avait entrepris dès novembre 1674 un voyage qui l’avait conduit, entre autres, à Genève, où il devait mourir, des suites de la petite vérole, en juillet 1675. Il fut enseveli, dans un premier temps, à la cathédrale Saint-Pierre ; au mois de février de l’année suivante, sa mère réclama son corps, et le Conseil accéda à cette demande dans sa séance du 20 mars. Sur la maladie et la mort du prince, voir G. Leti, Relation de la maladie, et de la mort du Serenissime Prince George Landgrave de Hesse-Cassel (Genève 1675, 4°) ; sur le transfert du corps, voir AEG, Portefeuille historique 3609 ; Registres des Conseils 176, f.92, 20 mars 1676.

[17] Giovanni Gerolamo Arconati Lamberti (?-1733), dit de Saint-Léo, aventurier milanais, apparemment enfant illégitime apparenté à l’illustre famille italienne des Arconati, dont il prenait souvent le nom, ainsi que divers pseudonymes, quitta Milan en 1672 soupçonné d’une tentative d’assassinat, et se fit protestant à Genève. Ayant rendu enceinte et épousé une jeune fille d’une grande famille genevoise, il réussit à résister à des tentatives d’expulsion de la part du Grand Conseil. Auteur de plusieurs ouvrages satiriques (dont certains souvent attribués à Gregorio Leti), qui critiquent les moeurs dissolues de quelques papes et d’autres éminents catholiques, secrétaire personnel de Lord Portland en Angleterre pendant quelque temps, agent double de la France et de l’Espagne, il finit son étonnante carrière muni des titres honorifiques de baron du Saint Empire Romain et de Résident du Landgrave de Hesse Cassel et du roi de Suède auprès des Républiques de Berne et de Genève. Voir L. Fassò, Avventurieri della penna del Seicento (Firenze 1923), p.273-318, et E. Roth, Inventaire des documents relatifs à l’histoire de Suisse (Berne 1888), iii.303-305. Lamberti publia sa traduction des Memoires de feu M. le duc de Guise (Paris 1668, 4°), attribués au secrétaire du duc, Sainctyon, sous le titre de Le Memorie del fu Signor duca di Guisa (Colonia 1675, 12°). Lamberti de Saint-Léo ne doit pas être confondu avec Guillaume de Lamberty (ou Lamberti) (1660 ?-1742), rédacteur, avec Gueudeville, de L’Esprit des cours de l’Europe, puis, beaucoup plus tard, de Mémoires pour servir à l’histoire du siècle (La Haye 1724-1740, 4°, 14 vol.) : voir Dictionnaire des journalistes, n° 447.

[18] Sur Ferrante Pallavicino et ses ouvrages, voir Lettre 103, n.12, 13, 14.

[19] Philippe-André Oldenburger (?-1678), Thesaurus rerumpublicarum totius orbis quadripertitus (Genevae 1675, 8°, 4 vol.).

[20] Il s’agit du juriste allemand Jean Limnæus (1592-1663).

[21] Hermann Conring (1606-1681), professeur de physique et de médecine à Helmstedt, publia contre l’ouvrage d’Oldenburger une Admonitio de Thesauro rerumpublicarum totius orbis quadripertito Genevae hoc anno publicato (Helmestadii 1675, 4°).

[22] Louis XIV pensionnait des artistes et des savants dans toute l’Europe.

[23] Jean Le Sueur (1603-1681), Histoire de l’Eglise et de l’Empire depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu’à la fin du siècle (Genève 1672-1677, 4°, 6 vol.).

[24] François Turrettini, Sermons sur divers passages de l’Ecriture sainte (Genève 1676, 8°).

[25] Thomas Willis, Opera omnia (Genevae 1676-1677, 4°). L’édition s’est étalée sur deux ans parce que l’ouvrage est un recueil de neuf fascicules réunis en un seul volume.

[26] Robert Boyle, Opera varia (Genevæ 1677, 4°).

[27] Pierre Ayrault (1536-1601), lieutenant criminel en Anjou, Petri Ærodiœ rerum ab omni antiquitate judicatorum pandectæ, recognitæ a Philippo Andrea Oldenburgero […] Accesserunt Ærodii tractatus duo, alter de origine et auctoritate judiciorum, alter de jure patrio ad filium (Genevæ 1677, folio). La première édition de ces Pandectæ avait été publiée à Paris en 1588 ; on remarquera que l’édition genevoise est post-datée, à moins que Minutoli n’ait voulu mentionner un livre en cours d’impression. Sur Oldenburger, voir ci-dessus, n.19.

[28] Cette formule signifie que Leti avait prié Minutoli d’être parrain de l’enfant qu’il venait d’avoir ; nous devons ce renseignement à l’obligeance de Jean-Daniel Candaux qui a trouvé l’acte de baptême de la petite Susanna, née le 19 novembre 1675 et baptisée le 23 du même mois, fille de Gregorio Leti et de Maria Guerin : Genève, AEG, Etat-civil, Communautés diverses I (Eglise italienne), à la date.

[29] Gregorio Leti, L’Italia regnante (Ginevra 1675, 12°, 4 vol.). Cet ouvrage donne des aperçus sur l’Italie du point de vue géographique, historique et politique ; voir JS, 13 août 1676.

[30] L’ode italienne de Gregorio Leti pour la nomination de Minutoli au poste de professeur est probablement demeurée manuscrite.

[31] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[32] Pietro Sarpi, Opere del Padre Paolo : voir Lettre 117, n.7.

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