Lettre 1180 : Hervé-Simon de Valhébert à Pierre Bayle

[Paris, le 26 novembre 1696]

Monsieur

La violente passion que j’ai depuis plusieurs années de vous témo[i]gner l’estime et la veneration particulieres que j’ai pour vous triomphent enfin de toute ma resist[an]ce. C’est inutilement que je me représente le peu de fruit que vous peut ap[p]orter ma connoissance [1][,] rien n’est capable aujourd’hui de reprimer l’ambition que j’ai de rechercher l’hon[n]eur de la vôtre, et de vous sup[p]lier de ne pas me refuser une petite part à l’hon[n]eur de votre amitié. J’ai ap[p]ris à l’ecole de feu Mr Ménage à admirer et à respecter les person[n]es de votre mérite, et j’ay eu pendant 4 ans l’avantage de partager avec lui les douceurs d’un commerce* dont je conserve tres so[i]gneusement et tres respectueusement les précieus monuman[t]s. Privé par sa mort de ces muétes mais savantes conversations, j’ai osé me flat[t]er que l’admirat[io]n qu’il m’a toujours inspirée pour les person[n]es illustres avec qui il avoit commerce me pouvoit frayer le chemin de leur connoissance. J’en ai fait une tentative auprès de Mr Grævius [2] à qui mon ambition a eu l’hon[n]eur de ne pas déplaire et je m’estimerai / tres glorieus, Monsieur, si vous m’accordez la grace de me don[n]er place au rang des person[n]es que vous honorez de votre amitié et de votre consideration.

J’ai eu ces jours passés le plaisir de la lecture d’une de vos dernieres lettres en ces quartiers [3]. Elle venoit de chez Mr Janiçon qui nous regale souvent de ces excellen[t]s mets aus assemblées joviales de Mr Bignon prem[ie]r pres[ident] au G[rand] C[onseil] [4]. Elle est pleine de mille belles et tres savantes reflexions et principalem[en]t sur la folie de nos libraires qui ne courent plus qu’après les contes et les historiettes [5]. A propos d’historiétes, j’y ai remarqué que vous demandez d’où M. Perrault le Moderne, car c’est lui qui est l’auteur de la Griselidis en vers libres ; d’où dis-je il a tiré cette histoire [6], ou plutost d’où est prise celle qui court en prose depuis si longtem[p]s sur nos ponts dans la bibliothéque bleuë [7]. Vous faites bien connoitre, Monsieur, par cette question que la science solide et la profonde érudition que l’on remarque dans tout ce qui sort de votre plume, ne se puise pas dans les historiettes ni dans les contes dont la lecture ne fait l’occupation que de la folle jeunesse et / des person[n]es qui cherchent moins à s’instruire qu’à se divertir. Quoique je n’aye vû Boccace que fort superficiélem[en]t, ou plutost que je n’en aye parcouru que les sommaires, je me souviens que l’histoire, ou ce me semble pour mieux dire, le conte è cavato della X a giornata dont il fait le sujet de la 10 e nouvelle [8]. Il y a deja quatre ou cinq ans que M. Perrault l’a mise en vers, avec quelques autres pareilles amusettes. Il a fait depuis quelques six ou sept mois un aut[re] piece en vers libres intit[ulée] La Gloire mal entenduë, mais en verité, cette piéce paroît à nos délicats aussi mal entenduë que la gloire.

Je ne doute pas que nos illustres ne vous aient parlé d’un livre nouveau de la façon de M. de Martignac, intit[ulé] Entretiens sur les anciens auteurs contenant en abregé les vies et le jugem[ent] de le[urs] ouvrages etc [9]. Le peu que j’en ai lu m’a peu don[n]é de satisfaction après avoir vu ce que Mr de Longepierre et autres ont écrit sur ce sujet [10]. On a publié ici depuis quelq[ues] jours une nouvelle édit[ion] aug[ment]ée etc. en deux voll[umes] in 12 du Traité des superstitions par M. Thiers [11]. Pour moi j’espere vers Pâques vous faire présent d’un recœuil de plaidoyés de feu Mr Briquet avocat g[ene]ral, et gendre de feu l’illustre Jérôme Bignon [12].

La fin de mon papier me fait souvenir qu’il ne me reste plus de place que pour vous témoigner la douleur que je ressens d’avoir commencé si tard à vous assurer de l’estime respectueuse avec laquelle j’ai l’hon[n]eur d’être, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Simon de Valhebert

Biblioth[écai]re de M. l’abbé Bignon

Ce lundi 26 Nov[embre] 1696 /

 

J’oubliois à vous dire que vous avez bien rencontré dans votre lettre quand vo[us] avez pensé que M. Bernier de Blois est l’auteur des nouvelles Anecdotes etc. deguisé sous le nom de Pepinocourt [13]. Il me semble que la corruption de ce pays ne se communique pas mal au votre, puisque l’on y reimprime d’aussi pitoyables pieces. C’est un vieux chien hargneus qui veut mordre tout le monde. Il est mon voisin : il m’emprunte quelq[ue]fois des livres. Si vous me jugez en quelque façon digne de l’hon[n]eur de quelque commerce, je vous entretiendrai de quelques autres visions qui l’occupent. /

Je suis dans une impatience furieuse de voir votre beau Diction[n]aire entrer dans mon cabinet. J’en ai vu quelques feuilles que l’on a pris soin d’envoyer à Mr notre abbé [14] qui en est charmé, comme tout le monde, et je compte bien qu’il me procurera l’entrée d’un exemplaire.

 

Hollande / A Monsieur / Monsieur Bayle, professeur en philosophie / et histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] Hervé Simon de Valhébert (vers 1661-après 1736) débuta sa carrière comme domestique chez Gilles Ménage, dont il devint ensuite le secrétaire. Il veilla à l’édition posthume du Dictionnaire étymologique, ou origines de la langue françoise, nouvelle édition (Paris 1694, folio) de Ménage et composa la « Vie de Ménage » qui figure en tête de cet ouvrage. Par la suite, il entra au service de l’ abbé Jean-Paul Bignon, sans doute comme bibliothécaire, mais il fut apparemment chassé de ce poste « à cause de ses friponneries et de ses infidélités ». Il était encore en vie en 1736 et habitait « chez M. Henault, place de la Sorbonne » (voir Valhébert à Des Maizeaux, le 29 mars 1736 : Londres, BM Add. mss 4288, f.197v°). Il avait été nommé « adjoint » de l’Académie des sciences en 1699, sans qu’on sache exactement à quel titre. Voir E. Labrousse, Inventaire critique, p.401-402 ; H. Ashton (éd.), Lettres de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette et de Gilles Ménage (Londres 1924), passim ; Bossuet, Correspondance, xiii.543-544, où il est confondu avec Richard Simon. Voir aussi Valhébert à Bouhier, le 19 septembre 1731 (BNF f.fr. 24.420, f.372r°) ; Histoire de l’Académie royale des sciences (Paris 1733), ii.387.

[2] Valhébert cherche apparemment à contacter les membres de l’ancien réseau de correspondance de Ménage. Sur Jean George Graeffe, dit Grævius, professeur d’histoire à l’université d’Utrecht, futur historiographe de Guillaume III, voir Lettres 854, n.3, et 1229, n.3.

[3] Voir Bayle à Janiçon du début du mois de novembre 1696 (Lettre 1175) ; les mêmes questions littéraires avaient aussi fait l’objet de sa lettre à Dubos du 29 octobre (Lettre 1168).

[4] Valhébert allait devenir un membre du premier cercle des correspondants parisiens de Bayle : on voit ici comment il entre dans ce cercle ; il fréquente une assemblée chez Jérôme II Bignon, premier président du Grand Conseil ; sa présence dans ce cercle facilitera ensuite la correspondance entre Bayle et l’ abbé Jean-Paul Bignon (1662-1743), bibliothécaire du roi. Bignon était le petit-fils de Jérôme I Bignon (1589-1656), proche de Port-Royal, et fils de Jérôme II Bignon (1627-1697), ancien élève des petites écoles de Port-Royal, qui avait épousé Suzanne Phélypeaux de Pontchartrain (1641-1690), sœur de Louis II Phélypeaux, comte de Pontchartrain, chancelier de France de 1699 à 1714. En 1693, Jean-Paul Bignon fut nommé abbé de Saint-Quentin-en-l’Isle et prédicateur de Louis XIV ; la même année, il entra à l’Académie française (à la place de Bussy-Rabutin) et, en 1699, devint membre de l’Académie des sciences ; en 1701, il entra à l’Académie des inscriptions et des belles-lettres. Entre 1706 et 1714, il présida le comité de direction du JS, et en reprit la direction en 1724 avec Desfontaines.

[5] Charles Perrault avait lancé la mode des contes en 1694 en publiant Grisélidis, Peau d’âne et Les Souhaits ridicules (voir Lettre 1000, n.10). Ensuite, Marie-Jeanne L’Héritier de Villandon (1664 ?-1734), nièce de Perrault, inséra deux contes dans un recueil d’ Œuvres mêlées (Paris 1696, 12°) : Les Enchantements de l’éloquence et Les Aventures de Finette. Catherine Bernard (1662-1712), nièce de Fontenelle, introduisit dans son roman Inès de Cordoue (Paris 1696, 16°) deux contes : Le Prince Rosier et Riquet à la houppe. Le conte devait obtenir une véritable reconnaissance avec la publication de plusieurs recueils importants : d’abord les Histoires, ou contes du temps passé, avec des moralitez (Paris 1697, 12°) de Perrault, ensuite les quatre volumes des Contes de fées de M me d’Aulnoy, suivis par ses Contes nouveaux, ou les fées à la mode (Paris 1698, 12°, 2 vol.) et la Suite des contes nouveaux (Paris 1698, 12°, 2 vol.), et Les Contes des contes (Paris 1698, 12°, 2 vol.) de Charlotte-Rose de Caumont La Force. Toujours en 1698, M me de Murat publia des Contes de fées (Paris 1698, 8°), suivis de Nouveaux contes de fées (Paris 1698, 1710, 12°), et ensuite ses Histoires sublimes et allégoriques (Paris 1699, 12°, 2 vol.). Le chevalier de Mailly publia également Les Illustres fées, contes galans, dédiés aux dames (Paris 1698, 12°) et un Recueil de contes galants (Paris 1699, 8°). Voir R. Robert, Le Conte de fées littéraire en France de la fin du XVII e siècle à la fin du XVIII e siècle (Nancy 1981 ; Paris 2002, avec une bibliographie mise à jour), et J.-P. Sermain, Le Conte de fées du classicisme aux Lumières (Paris 2005).

[6] Voir la question que Bayle posait à Dubos sur l’auteur de Grisélidis et sur la source que constituaient les contes de Boccace : Lettre 1168, n.20, et la réponse de Dubos, Lettre 1176, n.10.

[7] Sur la « bibliothèque bleue », collection d’ouvrages populaires, voir R. Mandrou, De la culture populaire aux XVII e et XVIII e siècles. La Bibliothèque bleue de Troyes (Paris 1964, 1975) ; C. Velay-Vallantin, « A la redécouverte de la bibliothèque bleue de Troyes », Les Cahiers du Centre de recherches historiques, 18-19 (1997), mis en ligne le 20 février 2009 : http://ccrh.revues.org/2571 ; L. Andries, La Bibliothèque bleue au dix-huitième siècle : une tradition éditoriale (Oxford 1989).

[8] Sur la source de Grisélidis chez Boccace, voir Lettre 1176, n.10.

[9] Etienne Algay de Martignac, Entretiens sur les anciens auteurs, contenant en abrégé leur vie et le jugement de leurs ouvrages, avec plusieurs extraits de leurs écrits (Paris 1697, 12°).

[10] Longepierre, Discours sur les anciens (Paris 1687, 12°).

[11] Jean-Baptiste Thiers (1636-1703), Traité des superstitions selon l’Ecriture Sainte, les décrets des conciles et les sentiments des saints Pères et des théologiens (Paris 1679, 12° ; seconde éd. Paris 1697-1703, 12°, 4 vol.).

[12] Etienne Briquet (?-1645), conseiller du roi au Parlement de Paris, avait épousé Marie Bignon, la fille de Jérôme I Bignon, l’ami de Saint-Cyran. Ses filles furent élevées à Port-Royal et la cadette devint religieuse sous le nom de Madeleine de Sainte-Christine. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de R. Pouzet). Nous n’avons pas réussi à localiser une édition des plaidoyers d’Etienne Briquet : il se peut qu’il s’agisse ici d’un recueil manuscrit de ses plaidoyers qui ne furent jamais publiés.

[13] Sur Jean Bernier, qui avait publié son livre sous le pseudonyme de M. de Pepinocourt, voir Lettre 1168, n.11.

[14] L’ abbé Jean-Paul Bignon : voir ci-dessus, n.4.

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