Lettre 1187 : Jean Bernier à Pierre Bayle

• [Paris, le 3 decembre 1696]

Monsieur

Quoi que je n’aye pas l’honneur d’estre connu de vous, je vous croi si hon[n]este que vous ne serés pas faché que j’aye quelque petit commerce avec vous de litterature, malgré les affaires de nos superieurs où les muses n’entrent jamais sans necessité. Vous avés deviné juste au sujet des Reflexions et pensées anecdotes données sous le nom du s[ieu]r de Pepinaucour, qui est cet auteur effectivement [1]. Il est vostre serviteur, et sur celà il vous prie de savoir de quelqu’un de M[essieu]rs vos libraires s’ils voudroient traiter de la seconde partie de ce livre, c’est un in 12 de treize à quatorze feuilles, en S[aint] Aug[ustin] [2], plus fin que le premier, et satire sur differentes professions en saillies d’esprit dont celles qui sont sur la fin sont les plus fines, responses coupées, reparties, contes non donnés ; tout cela terminé par La Retraite[,] vie et mort de feu Mr le duc d’Orléans à Blois pendant les 8 dernieres années de sa vie matiere d’annales de la vie restaurée de ce prince, terminées par ses bons mots. Au reste s’il est vrai comme on me l’a dit qu’on contrefait* en Hollande la premiere partie de ces Anecdotes, c’est tem[p]s perdu, puis que j’en aurois donné à aussi bon marché qu’elles reviendront à qui les contrefera, ne vous / celant point que les libraires de Paris et particulierement ceux du Palais [3][,] de dépit de s’y voir raillés, et de ce que j’ay fait imprimer à mes depens[,] ont fait ce qu’ils ont pû pour le decrier. Je reviens à la 2 e partie la quelle est toute preste mais je ne puis traiter qu’à argent pour bien des raisons, promet[t]ant à celui qui fera affaire avec moy un roman tout prest avec des notes historiques ; roman dont le nom seul que je tiens secret[,] crainte qu’on ne me prévienne[,] fera sans doute valoir l’ouvrage. J’ay encore une critique qui fera un in 12 de treize à quatorze feuilles en S[ain]t Augustin, sur tous les livres en Ana[ :] Menagiana 2 a  [4], Valesiana [5], Fur[e]teriana [6], Sorberiana [7], Arliquiniana [8], Chevriana [9] qui va paroistre dit-on et autres qui ne fera que marquer le bon et le mauvais sans emportement ni injures, contre les auteurs.

Au reste je travaille à un ouvrage sur m[aîtr]e Francois Rabelais [10], que je tiens fort secret pretendant dire quelque chose de nouveau sur des manuscrits, et des veuës* de sens moraux[,] politiques, historiques. C’est une vie fort rectifiée, de cet auteur, vos editions receues de Hollande s’estant trompée en l’un des endroits[,] faites moy la grace au nom des Muses de parler à quelqu’un de M rs vos libraires, et de tenir le tout secret, mais / mais il faut qu’il con[n]oisse que je veux commencer par un bout et finir par l’autre ; les Reflexions anecdotes premierement, le reste ensuite qui est pret, et enfin le Rabelais qui ne peut l’estre avant le mois de mars à cause du froid, des courts jours et de mes frequentes incommodités. Il faudroit négocier icy par quelque personne fidelle, sure et intelligente. Vos M rs Simon, et Pinsson [11], sont de bonnes gens mais pas surs. Mr de Gove me paroit fort propre [12], car pour M rs les libraires de Paris quelles gens ! Tous pour eux, toujours en garde avec eux. Je vous prie si vous avés connoissance à Rotterdam d’un certain refugié nommé Mr Bazin de Limeville [13] mon ancien ami[,] de l’assurer de mes services.

J’ai des Histoires chronologiques de la medecine et des medecins de la 2 e edition à 40lt en blanc, c’est bon marché, car on n’en trouve plus de la premiere sous le nom d’ Essais [14] pour bien des raisons. Cette seconde edition est fort abregée dans la seconde partie, pour des raisons qu’on voit dans la preface. Il y a moins de faute que dans les Essais, et apres tout, ce qu’on en a retranché n’est que superflu[e]s obscurités, verbiage et le livre a meilleure marche de la moitié que le 1 re edition. S’il vous plaist me faire reponse adressez je vous prie vostre lettre chez Mr Langronne libraire ruë S[ain]t Victor [15] au soleil levant pour faire tenir à Monsieur de Pepinaucour

V[ostre] t[res] h[umble] et t[res] o[beissant] s[erviteur] B[ernier] M[édecin]

Paris 3 decemb[re] 1696

 

A Monsieur / Monsieur Baille Professeur en / Eloquence / A Rotterdam •

Notes :

[1] Sur cet ouvrage de Jean Bernier, voir Lettre 1168, n.11. Sur l’auteur, autrefois ridiculisé par Gilles Ménage, voir Lettre 929, n.18.

[2] Le « saint-augustin » est un corps de caractères d’imprimerie correspondant à 97 mm pour vingt lignes de texte, couramment employé dans les publications de la première moitié du XVI e et jusqu’à la fin du XVIII e siècle.

[3] Sur les libraires du Palais-Royal, voir H.-J. Martin, « L’édition parisienne au XVII e siècle. Quelques aspects économiques », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 7 (1952), p.303-318, particulèrement p.307 : « A côté de ces libraires [jansénistes] établis rue Saint-Jacques, ceux du Palais forment un monde à part. » A cette date, il s’agirait surtout de Claude Barbin (1628-1698) et de Denis Thierry (?-1712).

[4] Sur la deuxième édition des Menagiana, voir Lettres 906, n.5, et 933, n.11. Bernier s’était vengé de la méchanceté de Ménage dans son Anti-Ménagiana, où l’on cherche ces bons mots, cette morale, ces pensées judicieuses et tout ce que l’affiche du « Menagiana » nous a promis (Paris 1693, 12°). Sur tous les recueils cités par Bernier, voir F. Wild, Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris 2001).

[5] Sur l’édition des Valesiana (Paris 1693, 12°), voir Lettre 933, n. 14.

[6] Sur les Furetiriana, édités par Guy Marais (Paris 1696, 8°), voir Lettre 1086, n.34.

[7] Sur les Sorberiana, édités par François Graverol (Toulouse 1691, 12°), voir Lettres 902, n.5, et 942, n.11.

[8] Sur les Arlequiniana de Charles Cotolendi (Paris 1694, 12°), voir Lettres 964, n.10, et 980, n.9.

[9] Urbain Chevreau, Chevræana (Paris 1697, 12°) : voir Lettre 1004, n.7, et F. Wild, Naissance du genre des ana, p.705.

[10] Bernier devait publier l’année suivante son Jugement, ou nouvelles observations sur les œuvres grecques, latines, toscanes et françoises de maître François Rabelais, ou le véritable Rabelais réformé (Paris 1697, 12°).

[11] Hervé-Simon de Valhébert et François Pinsson des Riolles : voir Lettres 1000, n.36, 164, n.32, et 603, n.5.

[12] Nous ne saurions préciser l’identité de M. de Gove (ou Gone), dont Bernier compte se servir comme intermédiaire pour la publication de ses ouvrages aux Provinces-Unies.

[13] Sur Jean ou Isaac Bazin de Limeville, voir Lettre 1183, n.13.

[14] Il s’agit d’une nouvelle édition d’un ouvrage qui avait déjà fait l’objet de plusieurs publications : d’abord, des Lettres d’un historien demeurant à Paris à un savant de province, touchant quelques matières historiques de médecine et de médecins (Paris 1687, 12°) ; ensuite, des Essais de médecine, où il est traité de l’histoire de la médecine et des médecins (Paris 1689, 4°), dont Bernier publia un Supplément [...] avec des corrections et des observations nécessaires (Paris 1691, 4°) et une deuxième édition sous le titre Histoire chronologique de la médecine et des médecins (2 e éd. Paris 1695, 4°). Voir Y. Lemarié, Contribution à l’histoire de la médecine au XVII e siècle. Jean Bernier (thèse, Paris 1938).

[15] Simon Langronne (1639-1721), libraire-imprimeur à Paris, rue Saint-Victor, près de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de 1686 jusqu’à sa mort. Il travaillait en association avec son beau-frère Gabriel Targa. Voir J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire, s.v.

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