Lettre 119 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan le d’avril 1676

Les circonstances que vous m’avez apprises, mon tres cher Mons r de votre glorieux etablissement en la charge de professeur [1] m’ont eté infiniment agreables ; car quoi que je seusse en gros que vous aviez fait paroitre votre esprit et votre erudition d’une maniere fort eclatante, et que j’en eusse deja conceu une incroyable satisfaction ; neantmoins l’ordre et le detail que vous m’en avez appris, a redoublé cette satisfaction ; car nous autres philosophes nous aimons la methode plus que tout, et sans elle rien ne nous paroit charmant. Je dis cela, Mons r , afin de vous faire esperer que vous ne serez • plus exposé à mes irregularitez, et que je ne vous accablerai plus d’un ramas confus et indigeste de pensées et de paroles comme j’ay fait par cy devant. Mon nouveau grade [2] m’inspire l’esprit de methode, et vous vous en sentirez* ou personne ne s’en sentira*.

Mais qui auroit dit Monsieur, que dans votre propre patrie, vous eprouveriez tant de traverses [3] ? On ne s’est pas etonné icy que l’on ait remué ciel et terre pour m’eloigner de la profession de philosophie, car j’etois etranger et mes antagonistes etoie[n]t enfans du lieu [4], au contraire on s’est etrangement* scandalisé de ce qu’il s’est trouvé de personnes qui m’ont eté favorables ; mais en verité il y à [ sic] lieu à la surprise, que tous vos compatriotes n’ayent pas donné les mains sans balancer à votre promotion qui sera si fructueuse et si glorieuse à l’academie. Vous deves vous en consoler Monsieur, puis que sans cela votre merite n’auroit pas brillé autant qu’il a fait, et d’ailleurs la charge vous en sera d’autant plus agreable, à l’exemple de Caton, dont Lucain a dit ce me semble

Lætior est quoties magno sibi constat honestum
 [5] Jouyssez long tems et avec plaisir de cet illustre employ mon cher monr. Le merite d[e] Mr Bandol [6] votre amy ne [m]’est pas / inconnu et je suis bien aise qu’il occupe un poste semblable au mien. Je trouve votre application* de la fete des Atheniens qui s’appelloit plinteria [7], inimitable et je souhaitterois que vos auditeurs ne forcassent pas votre genie et votre science à moderer son vol [8], mais qu’ils vous permissent d’aller votre train. Il n’y a remede, puis que c’est une necessité que l’action des causes se proportionne à la vertu passive des sujets (voila de la physique toute pure)
quicq[ui]d recipitur ad modum recipientis recipitur [9].

Les belles curiositez que vous m’apprennez de l’etat des belles lettres dans votre illustre Republique me plaisent infiniment ; l’ouvrage de Mr Leti [10] est sans doutte curieux et je serai bien aise de le lire apres avoir achevé mon cours. J’ay veu le traitté De jure asylorum de Fra Paolo imprimé en Hollande ches les Elzevirs en 1624 [11]. Je voudrois savoir si votre Mr Oldenburger est parent du secretaire de l’Acad[emie] royale d’Angleterre [12]. Au reste en cas qu’on voulut imprimer ches vous le livre de Mr Jurieu [13], je vous prie Mr d’avertir qu’on souhaitte de leur envoyer un errata ; Mr Banage qui est icy depuis un mois et qui a eté eleu ministre pour l’Eglize de Rouen [14] vous ecrit [15]. Je louë Dieu de nous avoir conservé Mr Turretin [16]. De grace asseurez le de mes tres humbles respects, et sachez de luy si on luy a rendu un exemplaire de mes theses que je luy envoyai par un ecolier de Lausanne [17]. Messieurs Lambermont [18] sont tous deux ministres dans l’Isle de France, mais il y en a un qui est hors d’action à cause qu’il tombe du ma[l] caduc*. Pour Mr Chadirac de Turenne il est mort. Il a icy un de ses parens qui a epousé une fille de Mr Du Moulin et qui est ecuyer [19], comme Mr Albert à Geneve [20]. Les trouppes commencent à s’assembler soit pour faire quelque chose / avant que les ennemis soient en campagne, soit pour y etre aussi tot qu’eux, car ils se remuent aussi [21].

Au reste Monsieur il y a un proposant* d’icy tres honnete homme [22] qui est sur le point d’aller à Geneve. Quelqu’un luy ayant dit que le fils de Mr Sartoris [23] viendroit voir tres volontiers cette ascademie en ca[s] qu’il y trouvat un change*, et luy m’ayant appris son dessein, je luy conseillai de se faire proposer pour cela ; Je ne sai s’il l’a fait ou non, mais il m’a prié depuis peu de • m’informer si Mr Sartoris est encore dans ce sentiment ; j’ay creu Monsieur que vous feriez tres agreablement cette affaire cy, qui sera asseurement commode à Mr Sartoris car il sera tres bien logé tres bien nourri, et aussi bien qu’on peut etre en maison de Sedan, et Mad le Sartoris [24] sera asseurement contente de Mr Perou (c’est le nom du proposant*) car il est fort civil, fort honnete et d’une humeur tres accommoda[n]te. Il a voulu que je vous avertisse d’une chose qui pourroit deplaire à Mr Sartori si on la lui cachoit, c’est que son pere est logé au faux bourg et comme la porte de la ville se ferme à peu pres comme à Geneve, il y a cette incommodité* c’est qu’on ne peut se rendre pendant l’hyver à des leçons que Mr Jurieu fait l’apres soupée en francois sur l’Ecriture saincte. Ces leçons sont fort bonnes mais comme plusieurs proposans ecrivent ce qui s’y dit, il est facile d’en profiter par ce moyen encore qu’on n’y assiste pas. Il n’y a aucune autre chose que l’on puisse soubçonner pouvoir n’etre pas entierem[ent] agreable, et je puis asseurer Mr Sartoris qu’il sera en etat de profiter beaucoup et de passer fort agreablement son tems. Je vous prie Mr de prendre la peine de voir Mad lle Sartoris et de savoir son intention, et de nous la faire savoir / au plutot. Monsieur Perou ira à Geneve soit que cet echange se fasse soit qu’il ne se fasse pas, et il souhaitte de savoir incessamment ce qui en sera. Je me flatte de l’esperance que vous m’en ecrirez au premier jour[.] On va faire sauter la citadelle de Liege, Huy et Limbourg parce que l[a] necessité de veiller à la conservation de ce poste rompt* les mesures du Ro[y] et qu’ayant Mastric, il a presque tous les avantages que ces postes luy donnoient [25]. Tout à vous le 4 avril 1676

A Monsieur/ Monsieur Minutoly le/ professeur, pres du college/ A Geneve

Notes :

[1] Cette lettre de Minutoli ne nous est pas parvenue ; sur sa nomination comme professeur, voir Lettre 118, n.3.

[2] Voir Lettre 114, p.297. Bayle n’avait pas acquis « le degré de docteur », et celui de « maître aux arts », qu’en fait il avait acquis autrefois à Toulouse, fut jugé éminemment contenu dans celui de professeur. Aussi Bayle ne fut-il pas reçu solennellement, ce qui fut fort heureux pour lui à cause des frais appréciables qu’une telle cérémonie signifiait pour le récipiendaire.

[3] Sur ces « traverses », voir Lettre 118, n.3.

[4] C’était le cas d’ Alexandre Brazi et du médecin Barthélemy : voir Lettre 112, n.4 et 6. Le « Suisse » Borle, tombé malade, n’affronta que partiellement les épreuves du concours : voir Lettre 112, n.7.

[5] Lucain, Pharsale , ix.404. « La vertu a d’autant plus de charmes qu’elle se fait payer plus cher. » Le texte de Lucain porte quotiens au lieu de quoties.

[6] Il s’agit très probablement de Jacques Bandol, un pasteur originaire de Veynes en Dauphiné, qui enseignait la philosophie et l’hébreu à l’académie de Die. En 1675, on signale sa présence à Genève, où il est appelé à prêcher à Saint-Pierre (voir RCP 13, f.390, octobre 1675). Voir FP 2 , i.752-753, et E. Arnaud, Histoire de l’académie protestante de Die en Dauphiné au siècle (Paris 1872), p.54, ainsi qu’ infra Lettre 137, n.10.

[7] Au cours de l’ancienne fête athénienne des Plynteria, le sanctuaire d’ Athéna était nettoyé, l’image de la déesse était dévêtue, ses vêtements étaient lavés et l’image même purifiée. Le jour des Plynteria, fête expiatoire, était un jour néfaste où aucune transaction publique n’était effectuée. Bayle a sans doute eu connaissance de cette fête ancienne par l’intermédiaire de Plutarque : voir « Vie d’Alcibiade », lxix, i.462.

[8] L’auditoire de Minutoli, tout comme celui de Bayle d’ailleurs, était fait de très jeunes gens, plutôt des potaches que des étudiants.

[9] Il s’agit d’un dicton de la scolastique : « Tout ce qui reçoit une modification la reçoit selon le mode qui lui est propre. » La « vertu passive » d’un sujet est en effet sa capacité de recevoir une modification.

[10] Selon toute vraisemblance, l’ Italia regnante : voir Lettre 118, n.29.

[11] Pietro Sarpi, De jure asylorum, liber singularis (Lugduni Batavorum 1622, 4°) : d’après la dédicace, le livre fut traduit en latin par Augerius Frikelburgius.

[12] Sur Philippe-André Oldenburger, un Genevois, voir Lettre 118, n.19. Le secrétaire de la Royal Society, Henry Oldenburg (1615 ?-1677) n’avait pas le même patronyme, mais la latinisation des noms propres prête à confusion.

[13] Il est difficile de déterminer de quel ouvrage de Jurieu il est ici question ; nous conjecturons qu’il s’agit de l’ Apologie pour la morale des réformés : voir Lettre 112, n.10.

[14] Basnage était venu à Sedan, où Minutoli lui adresse une lettre par l’intermédiaire de Bayle (Lettre 118). Nous apprenons ici qu’il était arrivé au début de mars et que, quoiqu’elle ne fût pas encore formelle, sa nomination comme pasteur de Rouen était acquise ; elle ne devait être officialisée que six mois plus tard (voir Lettre 116, n.20).

[15] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[16] C’est probablement François Turrettini, le professeur de théologie, qui avait été sérieusement malade : voir Lettre 118, n.11.

[17] Il s’agit du jeune Borle : voir Lettre 112, n.7, et 115, n.1.

[18] Les Lambermont étaient une famille de notables sedanais, de lointaine origine bourguignonne : leur ancêtre était un bâtard d’un duc de Bourgogne. Les pasteurs de ce nom ont été nombreux. L’un de ceux dont Minutoli demandait des nouvelles est certainement Philippe de Lambermont (1644-1719), qui avait été étudiant en théologie à Genève en 1668-1669. D’abord pasteur à Limay, près de Mantes, il le fut ensuite à Villeray (ou Villerets), un exercice de fief situé en Beauce, jusqu’en 1681, enfin à Chaltray (Marne), colloque de Champagne, province synodale d’Ile de France. A la Révocation, il partit pour l’Allemagne, où, en 1687, il devint pasteur à Cassel, charge qu’il occupa jusqu’à sa mort. Il avait un frère aîné, Abel (1639-1731), pasteur à Imecourt en Champagne, puis, en 1685, à Sedan, qui se réfugia dans les Provinces-Unies, où il fut pasteur successivement à Gorcum, Olne et Maastricht. Il se pourrait que Minutoli ait connu Abel de Lambermont quand celui-ci était étudiant en théologie à Groningue en 1663. Minutoli avait certainement voulu bénéficier de l’enseignement du célèbre Samuel Des Marets (1599-1673), lui-même précédemment, de 1625 à 1636, professeur de théologie à Sedan (voir son article « Marets (Samuel des) » dans le DHC). La longévité et l’activité ininterrompue des deux frères Lambermont posent un problème, puisque Bayle mentionne la santé défaillante de l’un de ceux dont il parle à Minutoli. On peut soupçonner ici une confusion avec un de leurs parents, de la même génération, Daniel de Lambermont (1643 ?-1676), ministre de fief à Torcy dans le Barrois. Celui-ci allait mourir à Francheval, non loin de Sedan, en décembre 1676 ; il n’avait donc jamais appartenu à la province synodale d’Ile-de-France. Toutefois, Bayle a pu confondre malencontreusement les informations qu’il avait recueillies à l’intention de Minutoli.

[19] Entendez, M. Chadirac, originaire de Turenne – apparemment Pierre de Chadirac (1595-1670), premier conseiller au Conseil souverain de la principauté. Son fils Abel, écuyer, épousa à Sedan en 1672 Marthe Du Moulin (1637-1699), fille du second mariage de Pierre Du Moulin. Il tenait l’académie des exercices (fondée en 1613), institution qui formait les jeunes nobles se destinant à une carrière militaire et où l’on enseignait l’équitation, l’escrime, le maniement des armes, la danse et, au plan théorique, des notions de mathématiques, de physique et de droit. L’institution fut abolie par les autorités le 16 mars 1685 : voir E. Henry, Notes biographiques sur les membres de l’académie de Sedan (Sedan 1896), p.61. Abel de Chadirac et sa femme se réfugièrent à Heidelberg, d’où ils allèrent au Brandebourg. Marthe Du Moulin mourut à La Haye en 1699 ; elle était alors veuve.

[20] Nous apprenons que l’académie des exercices à Genève était dirigée par un certain Albert.

[21] Sur l’ouverture de la campagne militaire, voir Lettre 116, n.23.

[22] Bayle indique son nom, Pérou, un peu plus bas. Voir aussi Lettre 112, n.8 : Isaac Pérou allait devenir pasteur à Villers-le-Tourneur (actuellement Ardennes) en 1679. A la Révocation, il gagna Dordrecht, où il devint pasteur ordinaire en 1689 et où il mourut en 1714.

[23] Il s’agit probablement de Jean Sartoris (1656-1721), le fils aîné de Jean-Jacques, à l’époque proposant à l’académie de Genève, où il termina ses études de théologie en 1677. Consacré en 1680, il exerça d’abord les fonctions de pasteur et ensuite, dès 1702, celles de bibliothécaire. Voir Stelling-Michaud, v.472.

[24] Jean-Jacques Sartoris avait épousé, le 3 décembre 1654, Jaqueline Voisine-Dupuis (1636-1715).

[25] Les Français reculent en faisant sauter les places de Liège, d’Huy et de Limbourg ; Bayle présente ce mouvement comme une victoire, conformément à sa source qui est sans doute la Gazette : voir le n° 33, nouvelle de Maastricht du 2 avril 1676, le n° 35, nouvelle de Liège du 10 avril, et le n° 37, nouvelle de Charleroy du 21 avril. Voir par ailleurs, sur les mêmes événements, dans la Gazette d’Amsterdam du 2 avril 1676, les nouvelles de Paris du 27 mars, de Bruxelles du 29 mars et de La Haye du avril, et, dans le n° du 31 mars de la même gazette, les nouvelles de Paris du 24 mars.

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