Lettre 1190 : Pierre Bayle à Hervé-Simon de Valhébert

• [Rotterdam, le 6 décembre 1696]

Monsieur

C’est avec beaucoup de joye que j’ai recu la lettre tres obligeante que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire [1]. Je suis ravi d’avoir part à l’amitié d’une personne de votre merite pour qui l’illustre Monsieur Menage avoit tant de consideration [2], et qui possede l’estime d’un abbé celebre si digne du grand nom qu’il porte. Vous voiez bien que je parle de Monsieur l’abbé Bignon [3] à qui j’aurois eu l’avantage de temoigner directement mes profon[d]s respects, et de communiquer nos nouveautez lit[t]eraires, si les circonstances du tem[p]s, et le mauvais tour d’esprit de quelques inquisiteurs dont nous sommes obsedez, ne m’avoient contraint de renoncer à la gloire d’un si beau commerce. L’endroit qui me plait le plus dans mon Dictionnaire est celui / où j’ai eu occasion de donner un grain d’encens justement dû à cet illustre abbé. C’est dans l’article de « Zeuxis » en parlant du Junius qui lui a eté dedié [4].

Je vous asseure Monsieur qu’il y a long tem[p]s que j’ai pour vous une estime tres particuliere ; vous paroissez par de si beaux cotez dans la nouvelle edition des Etymologies francoises de Mr Menage [5], que toutes les personnes raisonnables se doivent faire une obligation de vous estimer. Je ne repon[d]s point aux louanges que vous m’avez prodiguées ; je suis persuadé Monsieur qu’elles ne m’appartien[n]ent point, c’est une pure civilité de votre part, mais je suis entierement sensible* à l’honneur que vous me faites de m’accorder votre amitié, et de souhaiter la mienne, et c’est à cela que je repon[d]s et que je repondrai toujours avec le dernier empressement.

Ce que j’ecris à Mr Jannisson [6] est si negligé qu’il n’est point digne de paroitre dans les assemblées d’esprit / et d’erudition où vous en avez vu quelque chose. Vous m’avez confirmé ce que Monsieur l’ abbé Du Bos m’avoit ap[p]ris, que Mr Perrault avoit tiré de Boc[c]ace les avantures de Griselidis [7]. L’un de nos compilateurs de chronologie, savoir Du Verdier Vauprivas ayant dit en passant que Griselidis femme du marquis de Saluces avoit eté un grand exemple de patience, je crus que les historiens en faisoient mention, et là dessus je me proposai de faire l’article de cette personne [8], mais puis qu’on ne la connoit que par les contes de Boc[c]ace, elle n’est plus de mon ressort. J’ai toujours consideré les recits de cet auteur comme des choses où la brodure surpassoit le fond, et comme des elephan[t]s faits d’une mouche.

Je vous ren[d]s tres humbles graces des nouveautez litteraires dont vous me faites part, je voudrois vous rendre la pareille, mais en verité nous n’avons pas ici un terroir fertile comme le votre, car il ne nous fournit guere que des livres contrefaits*, ou flamens. J’excepte les Œuvres diverses de Mr Chevreau [9] qu’un libraire de La Haye vient de nous donner de la premiere main. / Ce sont des lettres en prose, et des poesies. Il y a plusieurs lettres de critique soit contre Vaugelas, soit sur l’ancienne lit[t]erature. J’ai eté faché d’y voir maltraité feu Mr Menage [10] : l’auteur pretend que son manuscrit sur Malherbe fut communiqué à Mr Menage, et que Mr Menage en prit le meilleur, et le publia comme sien, protestant neanmoins dans sa preface qu’il n’avoit pas voulu lire l’ouvrage imprimé de Mr Chevreau ; l’ouvrage de Mr Jaquelot ministre refugié sur l’existence de Dieu est un grand et beau ramas d’erudition [11]. Ne vous etonnez pas de cette methode puis que son but est de prouver a posteriori que Dieu existe, il se sert de la voie des faits, et c’est pour cela qu’il rap[p]orte tout ce qui a eté dit des juifs par les payens, et tout ce que ceux cy ont emprunté de ceux là.

On a traduit de l’allemand en francois quelques reflexions sur les mesures que les alliez doivent prendre par rap[p]ort aux preliminaires de la paix [12]. Si l’on suivoit cette tablature je croi que les preliminaires seroient plus longs que l’affaire meme.

Je suis avec beaucoup de respect Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Le 6 e dec[embre] 1696.

Notes :

[1] La lettre de Valhébert du 26 novembre (Lettre 1180).

[2] Valhébert avait été le secrétaire de Gilles Ménage et avait fortement contribué, avec Antoine Galland, à la publication des Menagiana : voir Lettres 923, appendice, n.19, et 1000, n.36.

[3] Valhébert était devenu le bibliothécaire de l’ abbé Jean-Paul Bignon (1662-1743). Sur celui-ci, voir Lettre 1180, n.4. La formule de Bayle dans la présente lettre est évidemment destinée à être communiquée à l’abbé par son bibliothécaire.

[4] Voir le DHC, art. « Zeuxis », rem. K : Bayle y cite l’édition récente par les soins de Grævius de l’ouvrage de François Du Jon (Junius), De pictura veterum, et il saisit l’occasion pour mettre en évidence la dette de l’éditeur à l’égard de Nicaise, passée sous silence au grand dépit de celui-ci. Cette édition est dédiée à l’ abbé Jean-Paul Bignon ; Bayle s’ingénie à le flatter au passage : « J’observe par occasion que cet ouvrage, imprimé à Roterdam par Reinier Leers, seroit encore peut-être caché dans un cabinet, si Mr Nicaise ne s’étoit donné mille mouvemens pour en procurer l’édition. On a oublié de faire voir cela au public dans la préface. Ce bel ouvrage a été dédié à Mr l’abbé Bignon, l’un des plus illustres protecteurs qu’aient aujourd’hui les sciences, et qui soutient si dignement par son esprit, par son éloquence et par l’étendue de son savoir, la gloire du nom qu’il porte. » Sur l’édition de Junius et le rôle de Nicaise, voir Lettre 1066, n.3 et 4.

[5] Gilles Ménage, Dictionnaire étymologique, ou origines de la langue françoise (nouvelle édition, Paris 1694, folio) : l’édition avait été établie par Valhébert.

[6] Bayle fait allusion à la lettre de Valhébert du 26 novembre, où il faisait état d’une lettre de Bayle adressée à François Janiçon qui avait été lue devant « une assemblée d’esprit et d’érudition » chez Jérôme II Bignon : voir Lettre 1180, n.4.

[7] Voir la lettre de Dubos du 19 novembre sur Perrault et la publication de Grisélidis : Lettre 1176, n.10.

[8] Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas (1544-1600), La Prosopographie, ou, description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies et reduite en quatre livres (Lyon 1573, 4°), p.395-396 : « Griselidis, femme de Gautier marquis de Saluces, se demonstre miroir de pacience ». Sur cet auteur, voir Lettre 105, n.63. Bayle abandonna apparemment son projet de composer un article sur Grisélidis.

[9] Urbain Chevreau, Œuvres meslées (Paris 1697, 12°, 2 vol.) ; l’édition fut aussitôt piratée par Adrian Moetjens (La Haye, 1697, 12°, 2 vol.). Voir le compte rendu par Basnage de Beauval, HOS, janvier 1697, art. VIII.

[10] Dans ses Œuvres meslées (La Haye 1697, 12°, 2 vol.), i.105-106, Chevreau accuse Ménage de s’être fait « le parasite de tous les livres » : « J’avoue encore que Mr Menage a une grande érudition et une lecture merveilleuse : qu’il entend fort bien les langues grecque, latine, espagnole, et italienne ; et que je ne connois que Mr Thevenot et lui qui meritent d’être à la tête d’une Academie. Mais comme il defere beaucoup à l’Antiquité dont il a retenu cette maxime, “Que tous les biens doivent être communs entre les amis”, je ne sçai pas si l’on s’en peut faire une consequence pour le larcin ; et si la coutume nous permet d’adopter indifferemment les enfans d’autrui. »

[11] Sur cet ouvrage d’ Isaac Jaquelot, voir Lettre 1168, n.25.

[12] Avertissement pour tous les alliés, qu’avant que de venir aux traitez de paix, on ne pour[r]a pas prendre assez de precautions par preliminaires sur la declaration, que la France a fait faire. Traduite de l’allemand (Maiance 1697, 8°), publié par Jean Goet : Knuttel, n° 14307 ; nous n’avons pas trouvé de version allemande, mais une version néerlandaise antérieure existe bien : Waarschouwing voor alle Geallieerden [...] (s.l. 1696) : Knuttel, n° 14230.

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