Lettre 1194 : Pierre Bayle à Jean-Baptiste Dubos

A Rotterdam, le 13 e de décembre 1696

Vos deux dernières lettres [1], Monsieur, m’ont fait un plaisir extrême, par le grand nombre de choses curieuses qu’elles contiennent, tant par vos propres réfléxions, que par le détail des livres nouveaux, qui ont paru depuis peu à Paris. J’en admire l’abondance ; et je connois mieux par là combien je suis incapable de correspondre dignement à notre commerce* [2]. Nous n’avons ici que peu de livres nouveaux, et je ne crois pas, que depuis ceux que je vous ai indiquez, il ait paru rien de considérable. J’espere avoir quelque chose à vous marquer pour le nouvel an ; car c’est en ce tems là que nos libraires distribuent par toutes les villes la plûpart de leurs impressions. Je renvoie donc à ce tems-là tout ce que j’ai à répondre à vos deux lettres.

J’en excepte le passage où il est dit que Diogene ôtoit aux bêtes le sentiment [3]. Mr Du Rondel, dans le mémoire qui fut inséré dans les Nouvelles de la république des lettres, n’indiqua point où l’on trouve ce fait. Il ne cita point même les livres où Séneque dit ce qu’il rapporte. J’y ai suppléé, en insérant une partie de ce mémoire dans mon article de « Pereira » [4]. J’ai même réfuté, et par des raisonnemens fondez sur Plutarque, ce qu’il semble que Plutarque attribüe à Diogène ; car c’est lui qui nous apprend ce que Mr Du Rondel allegue du sentiment de ce cynique ; c’est, dis-je, Plutarque, qui le rapporte, au livre de Placitis Philosophorum, lib. V, § 20, pag[e] 909 [5]. Ainsi, Monsieur, voila une chose sur quoi je ne renvoie pas à vous satisfaire dans un autre tems.

J’envoiai hier à Mr Almeloveen, médecin de Tergou, ce que Mr Oudinet a pris la peine de faire copier de l’exemplaire de Bergier [6]. J’y joignis la lettre de Mr Oudinet [7] : tout cela sera bien-tôt envoié à Mr Henninius à Duisbourg, traducteur de l’ Histoire des grands chemins [8]. Il mettra en latin, sans doute, à la tête de l’ouvrage, l’abrégé de la vie de l’auteur, communiqué par Mr Oudinet. J’en ai retenu une copie, et je l’insererai à la suite de mon Dictionnaire [9]. Je ferai la même chose à l’égard des mémoires que vous voudrez bien me communiquer de la vie de Mr Hermant [10], et de l’autre illustre de Beauvais, dont vous me parlez [11]. C’est m’obliger sensiblement que de me fournir de si bons matériaux.

Mr Anisson m’a fait dire qu’il a ordre du Pere Lamy de m’envoier un exemplaire de sa réfutation de Spinosa [12]. Je vous suis très-obligé, Monsieur, de m’avoir communiqué par avance l’analyse de cet ouvrage. Elle me le fait attendre plus impatiemment à certains égards, et plus patiemment à quelques autres.

Nous avons un gros in 4 sur l’existence de Dieu, composé par Mr Jaquelot [13], ministre françois à La Haye, où Spinosa est refuté en quelques endroits. Les jugemens sont forts différens sur la qualité de ce gros livre ; et comme pour rendre justice à l’auteur, il faut ne point faire attention à certaines choses qui préviennent contre lui, il y a peu de lecteurs qui fasse[nt] de son travail le jugement avantageux qu’on en devroit faire. Il y a un étalage de littérature, qui paroit si affecté et si peu propre à fonder les conclusions qu’il en tire, et qui devroient être démonstratives, que comme c’est la première partie de l’œuvre, on est tout dégoûté et indisposé contre lui, avant qu’on parvienne à ce qu’il dit de très-bon et de très-fort contre les épicuriens, et sur la spiritualité de la pensée, et la nécessité du premier moteur distinct réellement de l’étendüe.

Ce que l’on pourroit dire, sans sortir des bornes d’un juge équitable, et plus porté à la clémence qu’à la rigueur, [est] qu’il attaque mieux qu’il ne défend, et qu’il ne se propose pas les objections dans toute la force où les libertins les pourroient mettre. Il prouve, contre Spinoza, la liberté du Créateur par celle que nous éprouvons dans notre âme ; mais il est certain que notre expérience de liberté n’est pas une bonne raison de croire que nous soions libres ; et je n’ai vû encore personne, qui ait prouvé qu’il soit possible qu’un esprit crée soit la cause efficiente de ses volitions. Toutes les meilleures preuves, qu’on allegue, sont que sans cela l’homme ne pécheroit point et que Dieu seroit l’auteur des mauvaises pensées, aussi bien que des bonnes. Cela est bon à dire de chrétien à chrétien ; mais en disputant contre des impies, on tombe par là dans la pétition du principe. Spinoza admet cette conséquence, et vous met dans la nécessité de recourir à d’autres preuves. Apparemment dans une seconde édition, Monsieur Jaquelot refutera plus amplement cet impie, sur ce qu’il réduit notre liberté à la simple ou illusoire spontanéité, ou non-coaction, qui accompagne ce que nous nommons actions libres.

Je suis, etc.

Notes :

[1] Une de ces deux lettres de Dubos est perdue : voir celle du 7 décembre (Lettre 1191, n.1).

[2] La loi implicite – ici explicitée – de la République des Lettres est que chaque correspondant donne sa part de nouvelles culturelles pour que l’échange reste équilibré. Nous avons déjà rencontré un cas de « paresse » en Johan de Witt (Lettres 889 et 924, n.13). Bayle se plaint constamment de la disette de nouvelles publications aux Provinces-Unies à annoncer à ses correspondants, mais c’est sans doute essentiellement parce qu’il est trop pris par la composition du DHC pour s’étendre.

[3] Bayle répond à une question du professeur de philosophie Edme Pourchot, relayée par Dubos : voir Lettres 1170, n.3, et 1191, n.5.

[4] Dans le DHC, art.« Pereira », rem. C, Bayle s’étend sur cette question et cite une dissertation de Du Rondel, en rendant hommage à l’esprit subtil et à l’érudition de son ami.

[5] Ce petit traité de Plutarque ne compte que soixante-treize pages imprimées dans la traduction latine qu’en donne Guillaume Budé en 1506 : De Placitis philosophorum libri a Guilielmo Budeo latini facti (Parisiis 1506, 4°). La référence que donne Bayle « page 909 » indique une édition ultérieure regroupant plusieurs traités, peut-être l’édition des Œuvres morales et meslées traduites par Amyot (Paris 1645, folio, 2 vol.). Bayle fait allusion au livre V, ch. 20 : « Diogène affirme que les bêtes brutes participent à la raison et à l’air mais que certaines, par leur densité et certaines autres par abondance ou excès d’humeur sont privées d’intelligence et de sentiment et à peu près pour la même raison disposées ou affectées comme si elles étaient folles et délirantes quand la partie principale de l’âme chez elles est dupée et troublée. »

[6] Bayle avait reçu, sans doute par une lettre de Marc-Antoine Oudinet relayée par Dubos, un mémoire contenant les annotations de Nicolas Bergier sur un exemplaire de son ouvrage Histoire des grands chemins de l’empire romain : voir Lettres 1031, n.9, 1105, n.32, et 1125, n.32. La lettre d’Oudinet est perdue. Il ne faut pas confondre ces annotations de la propre main de Bergier avec les notes de Dubos sur l’ouvrage de Bergier, que l’abbé avait déjà envoyées (Lettre 1191, n.2).

[7] La lettre de Marc-Antoine Oudinet est perdue.

[8] Sur Henninius, qui préparait une traduction latine de l’ouvrage de Bergier, voir Lettre 1031, n.9.

[9] Bayle consacre un article de la deuxième édition du DHC à Nicolas Bergier, où, à la remarque A, il renvoie à « un mémoire communiqué par Mr Oudinet ». Dans le corps de l’article, il renvoie également à la Dissertation sur le jour, rem. B – en annexe du DHC – où il fait état d’un autre ouvrage de Bergier, son « traité posthume Du point du jour » : « Il paroît par le catalogue de Mr de Thou que cet autre petit livre avoit précédé et non suivi l’ Histoire des grands chemins. Mr Henninius (professeur à Duisbourg) a fait une traduction de cette Histoire des grands chemins, et l’a publiée avec de doctes remarques dans le X e volume du Thesaurus Antiquitatum Romanorum. Mr Oudinet (garde du cabinet des médailles du roi de France), et Mr l’ abbé Du Bos, lui ont envoié quelques notes, dont la plupart ont été tirées de l’exemplaire où l’auteur avoit écrit plusieurs choses. » Une nouvelle édition de l’ Histoire des grands chemins est recensée dans la Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savan[t]s de l’Europe, tome 3 (1729), p.131-145.

[10] Voir, dans la deuxième édition du DHC, l’article « Hermant (Godefroi) », dont toutes les remarques sont « tiré[es] d’un mémoire communiqué au libraire ». Sur Hermant, chanoine de Beauvais, voir aussi Lettre 1176, n.6.

[11] Bayle renonce en fin de compte à consacrer un article du DHC à l’abbé Gendron, avec qui Dubos était fréquemment en contact à Beauvais.

[12] Sur l’imprimeur Jean Anisson, voir Lettre 947, n.9 ; sur la « réfutation » de Spinoza par François Lamy, voir Lettre 1191, n.26. La formule suivante de Bayle laisse entendre son scepticisme à l’égard de la théologie rationaliste de François Lamy.

[13] Sur cet ouvrage d’ Isaac Jaquelot, voir Lettre 1168, n.25. Bayle propose ici une analyse plus intéressante de cet ouvrage, fondant ses objections principales sur la faiblesse des preuves de la liberté humaine.

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