Lettre 120 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le lundy 11 may 1676
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

L’avis que je receus le mois de decembre dernier m’ayant paru d’une extreme consequence, je songeai aux moyens d’eviter toutes les facheuses* suittes de cette affaire [1] ; l’expedient qui me parût le plus seur fut d’oter à l’ennemy la connoissance du lieu de ma retraitte, et pour cela je creus qu’il falloit publier mon voyage d’outre-mer. Je pris la liberté de vous communiquer cette pensée, et vous demandai instamment vos lumieres là dessus [2]. L’affaire est trop importante pour croire que vous ayez negligé de m’eclaircir de vos conseils, ainsi j’ayme mieux croire que ma lettre s’est perdue, et que vous n’ayez rien sceu du dessein que je projettois d’ecrire de Londres à quelques personnes de vos quartiers [3]*. Ce que je puis faire de mon coté n’est pas de me tenir sur mes gardes, car ce ne sera pas d’icy que viendra le mal, mais de me reposer sur la bonne et s[ain]te providence de Dieu, et de me preparer à tout evenement.

Mon employ est tres accablant ; mais jusqu’icy Dieu m’a fait la grace de le soutenir, et comme de jour en jour on se fortifie j’ay lieu d’esperer qu’avec la grace du meme Dieu je le soutiendrai à l’avenir. Assistez moi de vos sainctes prieres, comme de mon coté j’implore la benediction celeste sur votre personne, sur vos labeurs, et sur votre vieillesse. J’ay appris que Mr de La Riviere ministre de Mr de Schomberg a fait le voyage de Paris avec luy, et en suitte l’a accompagné à l’armée [4]. Je luy ai ecrit [5], et comme ma lettre l’a trouvé deja parti, on doit la luy faire tenir où il sera. / J’ay cette obligation à l’oblige[an]t et honnete Mr M. [6] qu’à ma priere il a persuadé mon voyage d’Angleterre à l’ abbé, ce qui sera un coup de partie*. Je suis extremement surpris de n’aprendre aucune de vos nouvelles, dans un tems où quand on veut ecrire on trouve toujours commodité*, car nous ne sommes plus dans le tems où faute de postes on ne pouvoit ecrire que par voye d’amy [7].

La campagne s’est ouverte de tres bonne heure cette année cy, car le Roy s’est trouvé en personne dés le 21 avril devant Condé et ayant sur l’heure fait ouvrir la tranchée il a tellement pressé la ville qu’elle a eté prise d’assaüt le 26 ensuivant* [8]. Les Hollandois ont aussi fait beaucoup de diligence car Mr le p[rin]ce d’Orange s’est trouvé à Bruxelles qui n’est qu’à 10 lieues de Condé dés le 24 avril [9]. Son armée est bien nombreuse, mais il s’en faut beaucoup qu’elle n’ait d’aussi bons officiers generaux et d’aussi courageux soldats que celle du Roy. Un grand detachement de l’armée royale est allé faire le siege de Bouchain sous le commandement de Mr le duc d’Orleans [10], et il y a grande apparence qu’à l’heure qu’il est la place est à nous, quoi qu’elle soit forte et de grande deffense. Ce qui me le fait croire c’est que le Roy se tient avec son armée entre celle des ennemis, et ce[lle] de Monsieur, de sorte qu’on ne sauroit secourir les assiegez sans passer sur le ventre à l’armée royale, ce qu’on n’entreprendra pas asseurement. Les commencemens de cette campagne ne sont pas mauvais car les trouppes que le Roy a en Sicile ont remporté un avantage considerable sur les Espagnols [11], et on vient de me dire que Mr le duc de Navailles a battu aussi une garnison d’Espagnols qui abandonnoit un certain poste vers le col du Pertus [12]. Ces heureux commencemens n’empechent pas que le Roy n’apporte toutes les facilitez imaginables pour les conferences de la paix, car outre les autres choses sur lesquelles il s’estoit relaché afin d’en avancer les preliminaires, il vient tout de nouveau, de lever un grand obstacle, c’est que les ennemis s’obstinant à ne vouloir pas recevoir les passeports de la France / pour les envoyez du p[rin]ce C[harle]s de Lorraine, à moins que le Roy traittat ce prince de frere et de duc de Lorraine, le Roy les a expediez selon cette forme et teneur [13]. Je ne sai pourtant si cela suffira car la maison d’Autriche ne veut point la paix, et sur ce pied* là elle fera toujours de chicanes continuelles...

J’ay appris par une lettre du s[ieu]r C[arla] [14] que notre cadet luy demande tous les opera et les Pseaumes de Mr Conrart [15]. Je dois l’avertir premierement que les opera ne se vendent pas en musique sans laquelle il n’est rien de plus pitoyable, et secondement que celuy à qui il s’addresse n’est pas en etat de faire cette avance, si bien qu’il ne faut pas l’engager à ces frais car avec la meilleure volonté du monde il ne sauroit se dessaisir de son fait* sans s’incommoder*. Mais au reste souffrés M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] que je vous exhorte de donner ordre à quelq[ue] etablissement* pour ce cadet là, car franchement si on ne peut pas le faire etudier faute d’argent, il seroit • tems de le tourner ailleurs, et c’est croupir que de passer sa jeunesse inutilement. J’appelle inutilement lors qu’on ne va pas aussi loin que l’on devroit. Je croi que son talent est d’etudier, et c’est toujours le mieux d’appliquer la jeunesse à ce à quoi la nature les incline, il faud[roit] donc y penser, ce que je ne doutte pas que vous ne fassiez [a]vec beaucoup de sollicitude et ce que j’en dis c’est seulement pour temoigner à mon f[rere] J[oseph] l’interet que je prens à ce qui le concerne. Je le prie de m’ecrire comme il faisoit l’année passée de longues relations de la parenté, du pays en general et de nos guerriers en particulier [16]. J’ay trop d’occupations pour luy repondre aussi amplement, mais je me deroberai quelques heures pour luy repondre ou d’une facon ou d’autre. Je prie aussi m[on] t[res] c[her] f[rere] de me donner de ses nouvelles comme il faisoit pendant son sejour à Mont[auban] [17][.] Mes humbles respects à Mr R. et grandes excuses de ce que je ne reponds pas à sa belle lettre [18]. Mes occupations quæ caput et circa saliunt latus [19], m’en empechent. Je fais mille voeux pour votre prosperité ; saluant Freinshemius de tout mon cœur. /

Je viens d’apprendre que les ennemis marchent droit à l’armée du Roy à dessein de l’attaquer [20]. S’il se donne une bataille, elle sera de grande consequence pour l’un ou l’autre parti. Je souhaitte fort que notre Roy triomphe hautement, et mes difficultez particulieres ou plutot ma disette [21] ne m’empechent pas de m’interesser au bien public.

A Monsieur/ Monsieur Ynard not[ai]re/ royal rue Dauriol po[ur]/ faire tenir s’il luy plait/ à Mr Baile/ A Montauban

Notes :

[1] Il s’agit de la venue à Paris d’un ecclésiastique catholique qui avait résidé au Carla, connaissait Bayle et l’avait rencontré dans la rue à Paris : voir Lettre 104, n.1, et 108, n.7.

[2] Voir Lettre 116, p.307.

[3] Cette feinte était facile à exécuter, puisque Basnage se trouvait alors à Sedan et qu’il projetait un voyage en Angleterre, d’où il pourrait expédier une lettre de Bayle : voir Lettre 116, n.9 et 10. Celui-ci avertit les siens pour qu’ils sachent qu’il ne s’agira que d’une ruse et ne s’imaginent pas qu’il ait traversé la Manche.

[4] En 1674, Falentin de La Rivière était devenu le chapelain du maréchal de Schomberg et l’avait accompagné dans ses campagnes militaires. Ce n’est certainement pas par la Gazette que Bayle a appris que Falentin de La Rivière accompagnait Schomberg sur le front du Roussillon. La Lettre 135 nous apprendra que Pierre a reçu une lettre de Falentin de La Rivière, que celui-ci a envoyée « peu avant que de partir pour l’armée de Flandres » au printemps 1676.

[5] Cette lettre à Falentin de La Rivière ne nous est pas parvenue.

[6] Impossible d’identifier ce Méridional, connu par l’ecclésiastique dont la présence à Paris donnait tant de souci à Bayle. On aurait pu songer à Millau, si les termes employés par Bayle (« obligeant et honnête ») ne trahissaient pas une ombre de condescendance. Apparemment tous les natifs du pays de Foix qui se trouvaient à Paris fraternisaient sans s’arrêter aux différences confessionnelles, et Mr M. pourrait bien avoir été catholique, ce qui expliquerait mieux la gratitude de Bayle à son endroit, puisqu’il s’était agi d’induire un abbé en erreur.

[7] Sur les postes administrées par Louvois, voir Lettre 88, n.4, et 118, n.2.

[8] Bayle suit apparemment, dans la Gazette d’Amsterdam du 30 avril 1676, la nouvelle de Paris du 24 avril, de Bruxelles du 26 avril, et de La Haye du 29 avril, et dans la même gazette du 7 mai, la nouvelle de Bruxelles du 3 mai. Voir aussi, peu après cette lettre, dans le n° 39 de la Gazette, la nouvelle de Bruxelles datée du 25 avril 1676, et l’extraordinaire n° 40 du 4 mai : « Le siège et la prise de la ville de Condé par l’armée du Roy ».

[9] Voir dans la Gazette d’Amsterdam du 30 avril 1676, la nouvelle de Bruxelles datée du 26 avril, et, dans le n° 39 de la Gazette, la nouvelle de Lille datée du 26 avril.

[10] Bayle a lu, dans le n° 42 de la Gazette, la nouvelle datée de Paris du 9 mai 1676 ; cette opération militaire fera l’objet par la suite de l’extraordinaire n° 45 : « Relation du siège et de la prise de Bouchain par l’armée du Roy, commandée par Monsieur, frère unique de Sa Majesté […] » du 21 mai 1676. Voir aussi dans la Gazette d’Amsterdam du 7 mai 1676, la nouvelle de Paris datée du mai, et de Bruxelles du 3 mai, ainsi que le n° de la même gazette du 12 mai, comportant les nouvelles de Paris du 5 mai et de La Haye du 12 mai.

[11] Sur cette victoire en Sicile sur les Espagnols, voir dans le n° 39 de la Gazette, la nouvelle datée de Messine du avril 1676.

[12] Cette victoire de Navailles sur les Espagnols au col de Pertus fait l’objet d’un rapport dans la Gazette, ordinaire n° 42, nouvelle datée de Perpignan du 25 avril 1676. Philippe de Montault-Bénac (1619-1684), duc de Navailles, quelque temps disgrâcié à son retour de Candie, était devenu maréchal de France en 1675.

[13] Les difficultés faites aux ambassadeurs plénipotentiaires sur leurs passeports font l’objet de différentes relations de la Gazette depuis le n° 33, nouvelle datée de Marchienne au Pont du 2 avril 1676, mais nous n’y avons pas trouvé d’allusion à la concession que Bayle cite ici. Le duc de Lorraine mentionné est Charles V.

[14] La lettre de M. Carla (A. Ribaute) ne nous est pas parvenue. Nous avons ici un premier indice de l’étourderie de Joseph Bayle, sinon de son indélicatesse, dont la suite nous apportera d’autres exemples.

[15] Sur Conrart et la révision des Psaumes, voir Lettres 72, n.5, et 104, n.22.

[16] Bayle désigne plaisamment ainsi les jeunes hommes du Pays de Foix connus des siens et qui servaient dans les armées royales.

[17] Voir les Lettres 101 à 112 qui attestent la fréquence de la correspondance entre les deux frères Bayle quand Jacob séjournait à Montauban ; malheureusement, nous n’avons aucune des lettres de Jacob à Pierre.

[18] Cette lettre de Laurent Rivals ne nous est pas parvenue.

[19] Voir Horace, Satires, II.vi.34 : « qui s’agitent dans ma tête et tout autour » signifiant « j’en ai par-dessus la tête. » Le texte d’ Horace porte per caput, nécessaire au sens.

[20] Cette nouvelle ne sera publiée dans la Gazette que lors du n° 44 du 16 mai 1676, dans un rapport daté de Bruxelles du 10 mai 1676. Bayle en a eu vent sans doute par une source orale, puisque ces événements eurent lieu tout près de Sedan. Cependant, il est possible qu’il ait pu lire déjà dans la Gazette d’Amsterdam du 7 mai 1676, la nouvelle datée de Bruxelles du 3 mai 1676.

[21] Voir Lettre 116, n.17 : le traitement de Bayle ne devait lui être versé qu’au bout d’un an de service ; il n’avait pas reçu l’argent qu’il avait demandé à Jacob, et on verra (Lettre 126, n.24) qu’il en fut réduit à emprunter.

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