Lettre 1200 : Michel Le Vassor à Pierre Bayle

• A Londres, ce 22 decembre 1696 / 2 janvier 1697 [1]

Je presentai hier, Monsieur, votre livre à Mylord Sunderland [2]. C’etoit une fort bonne etreine que vous lui envoiiez[ ;] aussi la reçut-il le plus agreablement du monde. Il me dit qu’il m’enverr[o]it une lettre pour vous temoigner sa reconnoissance : je ne manquerai pas de vous la faire tenir au plustost, quand il l’aura envoiée. Il est plein d’estime pour vous, et je ne doute point qu’il ne vous rende tous les bons offices que vous pouvez attendre quand l’occasion s’en presentera.

Pour ce qui est de l’exemplaire que vous avez envoié à M. le chevalier Trumbull [3], il a voulu le faire relier par son relieur. Il en vouloit paier la reliure : mais je l’en ai empesché en lui disant qu’il seroit relié aux depens de M. Leers, et non pas aux votres : tous les deux exemplaires sont reliez en quatre volumes en veau. Comme il y a diz ou douze jours que je n’ai vu M. Trumbull, je ne puis vous en dire des nouvelles bien fraisches. • Il est toujours dans les mesmes sentimen[t]s pour vous : mais il faut qu’il aille plus loin [4] ; et je l’espere.

Je vous reïtere, Monsieur, mes trés humbles remercimen[t]s pour l’exemplaire que vous m’avez fait l’honneur de m’e m’envoier. Il a fallu des machines* et parler des grosses den[t]s pour le tirer des mains du sieur Calloué [5]. Je croi que c’étoit un maneige de libraire qui ne vouloit pas qu’on pust lire votre livre ni le preter à d’autres avant que d’en avoir vendu quelques uns des siens. Je souhaite que M. Leers soit content de ce correspondant en cette ville : mais c’est un homme étrangement brutal. Comme il m’a dit qu’il n’avoit point ordre de me faire relier un exemplaire, j’ai crû que s’il etoit relié, ce seroit à vos depens ce qui ne seroit pas certainement juste. Je l’ay donc pris en blanc. C’est bien assez que vous m’honoriez d’un si riche present. Je croi que Brunel d’Amsterdam [6] ne vous aura envoié un exemplaire de mon livre [7] qu’en blanc. Si les choses ne se font pas honnetement, il faut me le pardonner. Je ne me suis point meslé de cette impression ; j’ai toujours resisté à faire le livre et encore plus à le faire imprimer. On l’a fait sans me le dire. Je n’ay aucun commerce avec Brunel, et je ne le connoy point. C’est encore malgré moi que j’ai pris la liberté de dedier le livre au roi. /

J’ai êté fort surpris de trouver mon nom dans votre bel ouvrage [8] et je ne merite pas que vous y fassiez une si honnête mention de moi en plus d’un endroit. Si vous m’eussiez dit que vous y vouliez parler de l’avanture de Picaut que M. Jurieu raconte fort de travers [9], je vous en eusse bien instruit. Il etoit de mon païs et je le connoissois fort. Son frere aisné a épousé une de mes proches parentes. C’étoit un pauvre garçon qu’ Aubert de Versé gâta sur le socinianisme non à Port Roial, mais dans une maison de l’Oratoire où ils se trouverent ensemble. Les Peres de l’Oratoire chasserent de Versé dès qu’ils s’apperçurent qu’il dogmatisoit ; et il[s] garderent quelque temps Picaut pour tacher de le guerir. Mais il n’y eut pas moien. Vous parlez de cela dans l’article de « Socin ».

On a trouvé ici des pieces fort curieuses. Elles êtoient dans la maison de M. Trumbull, et son grand-pere les avoit achetées à Bruxelles. Ce sont des lettres et des memoires de Vargas ambassadeur de Charles Quint au concile de Trente [10]. Les lettres sont écrites au cardinal de Granvelle alors evêque d’Ar[r]as. Certainement on ne peut pas avoir des preuves plus aut[h]entiques de tout ce que le P[ère] Paul nous dit des intrigues de la cour de Rome dans ce concile, et de l’esclavage des evesques. C’est une bonne refutation de Pallavicin [11]. On les a traduites de l’espagnol en anglois, et on les imprimera dans quelque temps. Je les mettrai en françois et on les fera imprimer en Hollande avec l’espagnol à costé [12]. Ce sera une occasion de faire honneur à M. Trumbull, puis qu’elles viennent de sa famille : après cela on • mettra les originaux dans la grande bibliotheque d’Oxford [13]. J’ai lu les pieces en anglois, et j’en suis charmé. J’atten[d]s les originaux espagnols. Quoiqu’elles ne soient écrites que durant la seconde tenuë du concile sous Jules 3 [14][,] elles nous ap[p]ren[n]ent suffisamment que tout se passoit de mesme sous son predecesseur, lors que Jules 3 êtoit legat.

Comme il y a eu plusieurs Vargas  [15] en mesme temps, si vous savez quelque chose de particulier de celui ci, ambassadeur au concile, faites m’en part, je vous en prie tres humblement, ou / du moins marquez moi les livres, où je • pour[r]ai m’instruire de ce qui le regarde. Parmi ces lettres il y en a encore quelques unes des evesques d’Espagne qui etoient au concile. Il y en a aussi d’un docteur espagnol nommé Malvenda [16], dont je ne trouve rien. Il y a bien un auteur de ce nom : mais je ne croi pas que ce soit notre homme. Tout ce que dit Malvenda, confirme le narré de Vargas. Pour celui là il est fort connu dans l’histoire du concile. Il paroit par ses memoires qu’il avoit de l’habileté et de bonnes intentions.

Je vous souhaite une bonne et heureuse • année. Je vous prie de faire mes complimen[t]s à Mr Basnage [17] et suis avec une estime parfaite, Monsieur, votre trés humble et trés obéïssant serviteur Le Vassor

 

A Monsieur / Monsieur Bayle chez Monsieur / Leers marchand libraire / A Rotterdam Hollande •

Notes :

[1] Le Vassor se trompe sur la date : le 22 décembre 1696 vieux style (julien, en Angleterre), c’est le 1 er janvier 1697 nouveau style (grégorien, en France).

[2] Bayle avait envoyé un exemplaire du DHC à Robert Spencer, Lord Sunderland : voir Lettre 1177, n.1.

[3] Sur Sir William Trumbull, à qui Bayle avait également envoyé un exemplaire du DHC, voir Lettre 1211.

[4] Le Vassor souhaitait que son protecteur s’engage plus ardemment en faveur de Bayle, qui craignait une intervention des autorités politiques des Provinces-Unies, sollicitées par l’Eglise hollandaise à l’instigation de Jurieu, voir Lettres 950, n.3, et 951.

[5] Sur le libraire Jean Cailloué, qui avait signé une convention avec Reinier Leers de façon à avoir le droit exclusif de diffuser le DHC à Londres, voir Lettres 611, n.5, et 1178, n.6.

[6] Sur Pierre Brunel, imprimeur d’Amsterdam, voir Lettre 1177, n.12.

[7] Michel Le Vassor, Traité de la manière d’examiner les différens de religion (Amsterdam 1697, 12°). Bayle mentionnera cet ouvrage dans la lettre qu’il adressera à Dubos le 3 janvier 1697 (Lettre 1202 : voir n.17) ; voir aussi les lettres de Basnage de Beauval à Leibniz du 14 janvier (éd. Gerhardt, iii.132) et à Janiçon du 31 janvier 1697 (éd. Bots et Lieshout, n° 62, p.127), ainsi que la lettre de Le Vassor à Jacques Basnage du 20 octobre 1694, éd. M. Silvera (Amsterdam, Maarssen 2000), n°XLV, p.140-149.

[8] Bayle cite l’apologie de Le Vassor, De la véritable religion (Paris 1688, 4°) dans la première édition du DHC, art. « Spinoza », rem. M ; il évoque son témoignage sur la diffusion du socinianisme à l’art. « Socin (Fauste) », rem. M. Il multiplie les références dans la deuxième édition, renvoyant à l’ Histoire du règne de Louis XIII (Amsterdam 1700-1711, 12°, 10 vol.) dans les articles « Bérulle (Pierre de) », rem. B et C ; « Louis XIII », rem. P ; « Navarre (Marguerite de Valois, reine de) », rem. M ; et aux Lettres et mémoires de Fr. de Vargas (Amsterdam 1699, 8°) dans l’article « François I », rem. Y. Surtout, il citera la présente lettre dans l’article « Socin (Fauste) », rem. N : voir la note suivante.

[9] Dans la deuxième édition du DHC, Bayle raconte l’histoire du jeune Picaut en citant le texte même de la présente lettre, évoquée explicitement dans le texte de l’article « Socin (Fauste) », rem. N. Dans son ouvrage très polémique L’Esprit de M. Arnaud (Deventer 1684, 12°), Jurieu avait modifié l’histoire de Picaut de façon à accuser les théologiens de Port-Royal de l’avoir élevé dans le socinianisme : voir A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), p.179-238, et son article « Picaut, Pierre » dans le Dictionnaire de Port-Royal.

[10] Francisco Vargas (?- 1566), éminent avocat et diplomate, fut envoyé par Charles Quint au concile de Trente en 1545. Entre 1552 et 1559, il fut nommé ambassadeur d’Espagne à Venise, puis, en 1559, ambassadeur auprès de la Curie romaine ; il prit alors une part importante dans l’élection du pape Pie IV (Gian Angelo Del Medici). La réouverture du concile de Trente en 1562 lui permit de tenir un rôle important car il agissait en tant que conseiller juridique auprès des ambassadeurs de Charles Quint, Don Francisco de Toledo, Pedro Malvenda et Manrique de Lara, évêque d’Orense. Vargas, Malvenda et Lara entretinrent une correspondance avec le premier ministre de Charles Quint, Antoine Perrenot, évêque d’Arras, futur cardinal de Granvelle, correspondance qui ne fut pas divulguée à Toledo et où ils se montrent très critiques à l’égard de la manière dont le cardinal Marcello Crescentius, légat du pape, conduisait les affaires du concile : ils le représentent comme un homme à l’esprit étroit et dogmatique, une marionnette du Vatican, qui fait obstacle à toute tentative sérieuse de réforme de l’Eglise, refusant de donner la parole aux évêques, empêchant les représentants des protestants allemands d’assister aux séances et cherchant à introduire dans les décrets doctrinaux une conception exagérée de la suprématie du pape sur les évêques et sur les conciles. Cette correspondance et les rapports qui l’accompagnent constituent des pièces capitales pour la connaissance du déroulement du concile de Trente. En 1563, Vargas rédigea un document sur la juridiction papale publié à Rome la même année : De episcoporum jurisdictione et de pontificis maximi auctoritate responsum (Romæ 1563, 4°). A la fin de sa vie, il se retira au monastère de la Cisla près de Tolède, où il mourut. Voir H.O. Evennett, « Bibliographical note. The manuscripts of the Vargas-Granvelle correspondence, 1551-2 », Journal of ecclesiastical history, 11 (1960), p.219-224.

[11] Sur la critique de Pietro Sarpi par le cardinal Sforza Pallavicino, voir Lettre 89, n.40.

[12] Michel Le Vassor, Lettres et mémoires de Fr. de Vargas, de P. de Malvenda et de quelques évêques d’Espagne touchant le concile de Trente, traduits de l’espagnol (Amsterdam 1699, 8°). Cet ouvrage porte une dédicace à « Monsieur le chevalier Trumbull », ainsi qu’un portrait de Guillaume Trumbull « agent pour les roys Jac[ques] I et Char[les] I à la cour de Bruxelles ». Michel Le Vassor mentionne dans sa préface : « Je dois dire maintenant quelque chose de la personne qui trouva heureusement ces memoires à Bruxelles et qui les ap[p]orta en Angleterre l’an 1625. C’est M. Guillaume Trumbull, grand-père de M. le chevalier dont je viens de parler. Il fut premierement secretaire de l’ambassade de Jacques I er roi de la Grande-Bretagne […] ».

[13] Ces papiers se trouvaient parmi les manuscrits du marquis de Downshire conservés à Easthampstead Park dans le Berkshire. Cet énorme fonds d’archives a été transféré non pas à la bibliothèque bodléienne d’Oxford mais à la British Library. Voir les travaux de la « Historical manuscripts commission » : Report on the manuscripts of the marquess of Downshire, preserved at Easthamptsead Park, Berks. Volume I : Papers of Sir William Trumbull (London 1924), dont l’introduction est constituée d’un commentaire très détaillé par E.K. Purnell sur la vie et sur les papiers de William Trumbull, le correspondant de Bayle.

[14] Giovan Maria Ciocchi del Monte, pape Jules III du 8 février 1550 au 23 mars 1555.

[15] Sur Francisco Vargas, voir ci-dessus, n.10. L’autre Vargas auquel pense Le Vassor est certainement le peintre Luis de Vargas (1502-1568), qui étudia à Rome durant quatorze ans auprès de Perin del Vaga. Il fut influencé par le maniérisme, puis revint en Espagne, où il peignit de nombreux sujets religieux comme La Purification de la Vierge.

[16] Sur Pedro Malvenda, voir ci-dessus, n.10. Dans son ouvrage Lettres et mémoires de Fr. de Vargas, de P. de Malvenda et de quelques évêques d’Espagne touchant le concile de Trente, traduits de l’espagnol, Michel Le Vassor mentionne « Pierre de Malvenda », auteur de Propositiones Petri Malvendæ propositæ in colloquio Ratisponensi, anno 1246 [sic] ; his oppositæ propositiones veræ disputatæ Vitebergæ a M. Maximiliano Mauro Vitebergensi (Vitebergæ 1546, 8°). Il signale également l’existence de Thomas Malvenda (1566-1628), dominicain et exégète de la même période, auteur entre autres d’un Antichristo (Romæ 1604, 4°) et d’un De paradiso voluptatis, quem Scriptura Sacra Genesis secundo et tertio capite describit, commentarius (Romæ 1605, 4°).

[17] Jacques Basnage, que Le Vassor avait connu lors de son passage à Rotterdam en 1694 : voir Lettre 1010, n.4.

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