Lettre 121 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[Sedan, le 11 mai 1676]

Il n’est plus besoin, mon tres cher Monsieur, de vous mettre en peine pour l’echange de Mr Sartori, car il a ecrit icy qu’il ne peut pas quitter sa maison, de sorte que Mr Perou continuant dans son p[remi]er dessein ira bien tot voir votre illustre academie [1]. La notre se sent* de la guerre en ce que les provinces du cœur de la France s’imaginent qu’il ne feroit pas bon venir etudier icy à cause du voisinage des ennemis et • on a beau crier qu’on n’en est pas plus inquieté que s’ils etoient encore au fonds de l’Allemagne ; on n’en veut rien croire, ainsi nos auditeurs sont en petit nombre.

Je vous envoye la copie d’une ode latine faite par le jesuite Lucas regent de rhetorique au college de Clermont [2]. Je l’ay trouvée assez passable, neantmoins notre regent de rhetorique [3] qui est habile connoisseur, ne l’estime pas. Pour moi je ne doutte pas qu’on ne puisse mieux faire, mais je me contenterois d’en faire autant. Ce n’est pas que j’approu / ve qu’il exhorte le Roy de se laisser occuper le cœur à de dignes sollicitudes*, car cela suppose que le Roy ressuscite d’une espece d’oisiveté, et que pendant l’hyver il n’avoit pas la tete remplie de grands soucis.

Nous venons d’apprendre tout presentement une nouvelle qui nous tient l’esprit en inquietude, c’est que Mr le prince • d’Orange se mit en marche dés le 7 du courant avec toute son armée, laissant meme les bagages à Mons, pour faire plus de diligence [4]. Il peut trouver l’armée du Roy affaiblie par le detachement de 15 m[ille] hommes qui fait le siege de Bouchain, par d’autres detachemens commandez par Mr d’Humieres, Mr de Crequy et autres • en divers endroits, et cela joint à la consideration que le Roy est en personne dans l’armée fait qu’on est en impatience de savoir à quoi tout cela aboutira, d’autant plus que les ennemis seroient plus forts de 10 m[ille] hommes que nous encore que toute notre armée fut en corps [5]. On ne peut trop louer la clemenc[e] / que le Roy a temoignée à la prise de Condé empechant le pillage que le droit de la guerre authorise neantmoins dans toutes les places prises d’assaut [6]. Sa Maj[esté] est asseurement fort portée à la paix car il a expedié les passeports pour les envoyez du p[rin]ce Charles de Lorraine à Nimegue, aux termes que les alliez les ont voulus [7], et encore ne seront ils pas contens sans doutte*. Bien est vrai qu’en meme tems il a fait un acte de protestation au roy d’Angleterre que les titres accordez au p[rin]ce Charles, ne tireroient à aucune consequence ; et nos plenipotentiaires qui doivent venir passer icy une partie de leur exil, ont ordre de faire la meme protestation dés les premieres conferances [8].

Mr Banage vous asseure de ses tres humbles services et vous prie d’avertir Mr Choüet le libraire [9] de ne p[oin]t faire partir les livres dont il vous a ecrit, avant que d’avoir eu de ses nouvelles. Il n’est pas* que vous n’ayez oui parler de l’excellent ouvrage de Mr Felibien touchant les Principes de sculpture peinture et architecture, où il explique si bien tous les termes de ces arts [10]. Mr Charpen / tier de l’Academie francoise a fait imprimer un discours pour montrer que l’inscription du cheval de bronze doit etre en francois [11]. On parle d’un livre intitulé Les Nouvelles lumieres politiques de l’Eglize, ou l’Evangile nouveau revelé par le cardinal Pallavicini dans son Histoire du Concile de Trente [12]. Celui qui nous donna l’année passée Athenes ancienne et nouvelle, livre qui fut extraordinairem[en]t bien receu, vient de donner Lacedemone ancienne et nouvelle [13]. Il court un petit roman ou histoire sur les amours du p[rin]ce Charles avec la reyne doüairiere de Pologne où on voit bien des mysteres revelez, ce livre est en quelque façon deffendu [14]. Le Coriolan de Mr Abeille [15] (c’est une piece de theatre) est encore une piece assez nouvelle. Mais vous savez cela mieux que nous car Geneve est un petit Paris en comparaison de nos Ardennes. Je salue avec respect Mr le syndic Fabry, Ecrivez moy mon cher Monsieur et soyez persuadé que je suis tout à vous[.] B[ayle].

Le 11 may 1675

Notes :

[1] Voir Lettre 119, p.322 : Bayle avait envisagé un échange entre le proposant sedanais Pérou, qui souhaitait fréquenter l’académie de Genève, et le Genevois Sartoris qui, croyait-il, souhaitait séjourner à Sedan.

[2] Sur le jésuite Jean Lucas, voir Lettre 101, n.11. Son ode Regi ad exercitum ineunte vere proficiscenti ode (Paris [1676], 4°), fut traduite par Pierre Corneille : « Au Roi, sur son départ pour l’armée en 1676 ».

[3] Depuis 1664, ce régent de rhétorique était Jacques Du Rondel (1636-1715), avec qui Bayle se lia peu à peu d’une vive amitié. Bien que né non loin de Château-Thierry, Du Rondel avait été élevé à Paris, puisqu’il raconte avoir connu Boileau « dès la Jacquete », par quoi il faut comprendre dès l’enfance (voir lettre du 8 mai 1709 de Du Rondel à Des Maizeaux, B.L. Add. 4287 n° 266). Du Rondel était apparenté à la famille Drelincourt, et il s’était marié à Sedan en 1670.

[4] Voir Lettre 120, n.9.

[5] Voir l’extraordinaire n° 45 de la Gazette, du 21 mai 1676, cité Lettre 120, n.10.

[6] Sur la prise de Condé, Bayle pense certainement aux rapports de la Gazette : voir les articles cités Lettre 120, n.8.

[7] Sur les plénipotentiaires français aux conférences de Nimègue, voir Lettre 116, n.11 et 12.

[8] Sur ces protestations faites par les plénipotentiaires français, voir la Gazette, n° 35 et n° 39, nouvelles de La Haye du 10 et du 24 avril 1676.

[9] Il s’agit probablement du libraire genevois Pierre Chouet (1610-1676), père du philosophe Jean-Robert.

[10] André Félibien (1619-1695), seigneur des Avaux et de Javercy, secrétaire de l’Académie d’architecture, Des Principes de l’architecture, de la sculpture, de la peinture et des autres arts qui en dépendent. Avec un dictionnaire des termes propres à chacun de ces arts (Paris 1676, 4°). Le JS en rendra compte le 14 septembre 1676.

[11] François Charpentier, Deffense de la langue françoise pour l’inscription de l’arc de triomphe (Paris 1676, 8°) ; voir le JS du 8 juin 1676. Claude Le Peletier, prévôt de marchands de Paris, avait décidé le remplacement des vieilles portes féodales de l’enceinte de Paris de l’époque de Charles V par des arcs de triomphe : porte Saint-Denis, décidée en 1672, confiée à l’architecte François Blondel ; porte Saint-Martin, décidée en 1674, confiée à l’architecte Pierre Bullet, un élève de Blondel. Les inscriptions, toutes à la gloire des victoires de Louis XIV – passage du Rhin, conquête de la Franche-Comté, victoires sur l’Empire et les Provinces-Unies – allaient finalement être rédigées en latin. Bayle s’est intéressé aux chaudes discussions suscitées par le choix de la langue de ces inscriptions : voir NRL, août 1684, art. VII, et septembre 1684, art. III. Charpentier, qui mourut doyen de l’Académie française, abandonna le barreau pour la carrière des lettres. Ridiculisé par Boileau pour son style emphatique, il s’opposa à la candidature de celui-ci à l’Académie. Il prononça plusieurs discours en séance publique, parmi lesquels figure celui du 12 décembre 1675, où il entreprit de prouver « que les Inscriptions des monuments que l’on érige à la gloire du Roy, et pour la memoire des grandes actions, doivent être en langue Françoise » (cité dans H. Gillot, La Querelle des anciens et des modernes en France (Paris 1914), p.433). Comme le dit F. Brunot, Histoire, v.13 : « C’est sans doute, pour le fond au moins, un des discours qui composent la Deffense de la langue françoise » (achevé d’imprimer le 2 mars 1676). Charpentier ne semble avoir rien publié où il soit parlé de cheval de bronze. Bayle parle peut-être par ouï-dire. Il s’agit, en tout cas, d’inscriptions prévues pour l’arc de triomphe que Claude Perrault ambitionnait de construire sur la place du Trône au faubourg Saint-Antoine. Un modèle a été construit en 1669-1670, mais les travaux de construction du monument même n’ont jamais été terminés. Le projet de Perrault n’a pas trouvé faveur auprès de l’Académie d’Architecture. Voir Antoine Picon, Claude Perrault ou la curiosité d’un classique (Paris 1988), p.223-73.

[12] Bayle a déjà cité cet ouvrage : voir Lettre 89, p.135 et n.40 ; il y reviendra dans la Lettre 122 (voir n.18).

[13] Georges Guillet de Saint-Georges, Lacedemone ancienne et nouvelle, où l’on voit les mœurs et les coutumes des Grecs modernes, des Mahométans et des Juifs du pays, par le sieur de La Guilletière (Paris 1676, 12°) ; voir le JS du 20 juillet 1676. Bayle avait déjà signalé, d’après le JS du 25 février 1675, la parution de son Athènes ancienne et nouvelle, Lettres 74, n.16, 81, n.42, et 83, n.10.

[14] Voir Les Amours du prince Charles, duc de Lorraine, et de l’impératrice douairière (Bruxelles 1678, 16° : BNF Y2 6733). Evidemment, Bayle fait allusion à une édition antérieure de cette brochure (que nous n’avons su localiser), liée à une rumeur dont Mme de Sévigné s’était faite l’écho six mois plus tôt ( lettre à Mme de Grignan du 13 octobre 1675, ii.127) : à en croire la princesse de Tarente (Amélie de Hesse-Cassel (1625-1693), veuve depuis 1672 d’ Henri-Charles de La Trémoïlle), le prince Charles de Lorraine était secrètement marié à l’impératrice-douairière, Eléonore de Gonzague, veuve de l’empereur Ferdinand III depuis 1657. L’information semble inexacte. Quoi qu’il en soit, le prince, devenu Charles V de Lorraine par la mort de son oncle, Charles IV, le 17 septembre 1675, allait épouser en 1678 l’archiduchesse Eléonore Marie, veuve depuis 1673 du roi de Pologne Michel Korybut Wisniowiecki, qui était monté sur le trône en 1669 et dont le règne ne dura que quatre ans. L’archiduchesse était la fille de l’impératrice douairière et la sœur de l’empereur Léopold .

[15] Gaspard Abeille (1648-1718), abbé de Riez, qui entra à l’Académie française en 1704 : Coriolan, tragédie (Paris 1676, 12°).

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