Lettre 122 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan, le 16 de juin, 1676

Vous êtes trop de mes amis, mon très cher Monsieur, pour ne vous pas faire part de la / joie que je reçus hier, en voiant et en embrassant monsieur Fabry le cadet [1], qui passa par ici avec une partie du regiment de Greder, qui prenoit la route de Lorraine. Dès qu’il sera arrivé à Verdun, le colonel doit declarer qu’il ne pretend point servir contre l’Empire, ni contre l’Empereur [2]. Je souhaiterois qu’on le mit dans le camp volant que Mr de La Cardonniere [3], lieutenant général, doit commander pour garder la Meuse ; car, en ce cas-là, je pourrois esperer de voir quelquefois messieurs Fabry  [4]. Notre riviere est si guéable par tout, que l’on aura de la peine d’en deffendre le passage aux partis de Luxembourg, dont il y eut un, il y a trois ou quatre jours, qui vint bruler un petit village aux environs de Charleville, après avoir passé la Meuse à gué [5]. La France a tant d’ennemis à répousser, qu’il est impossible de pourvoir à tout.

On rend beaucoup de justice à Mr de Ruyter, et il est régretté en France, par un effet de cette haute vertu*, qui se fait même estimer par ceux contre qui elle est emploiée [6]. Je ne sai pas comment les Hollandois gouteront une bizarrerie de la fortune si contraire à leurs esperances, et comment leurs historiens pourront confesser que l’incomparable Ruyter n’a pu vaincre les François, qui étoient regardez comme les plus méchans hommes-de-mer qui soient au monde. En verité, c’est un étonnement presque universel que nos pauvres flottes parties de Provence, aient pu arriver à Messine, en depit de Mr de Ruyter ; car, nous regardions ces vaisseaux, qui partoient de Toulon, comme l’effet d’une imprudence et d’une témérité inouïe, et tout le monde se demandoit avec surprise, Quoi ! le Roi / prétend secourir Messine contre des flottes hollandoises, commandées par un admiral qui étonne jusqu’aux Anglois ? Cependant, vous voiez, Monsieur, que tout le mieux que l’on peut dire des deux combats livrez entre les François, et les Hollandois, dans les mers de Sicile, c’est que les Hollandois ne les ont pas perdus ; et qu’au second, ils ont eu leur admiral blessé à mort. Il est impossible de savoir la verité de ces combats, à moins que d’y avoir été ; mais, le jugement que l’on en porte, sur les suites de ces journées, qui est le moins méchant moien d’approcher de la verité, est tout-à-fait en notre faveur : car, il est de notorieté publique, qu’après le prémier combat, Mr de Ruyter fit voile pour s’en retourner ; que notre flotte entra dans Messine, quatre jours après la bataille ; et, qu’au second, on a fait quitter aux ennemis le dessein qu’ils avoient de forcer* Auguste [7], et d’empécher nos galeres d’arriver à Messine, et on les a reduits à la nécessité de venir se radouber à Palerme [8].

Les nouvelles de l’armée du Roi ne parlent que de l’abondance, des plaisirs, et de la bonne chere qui s’y trouvent [9] ; car, comme on n’y songe ni à bataille, ni à sieges ; et que les ennemis ne paroissent avoir autre dessein que de se deffendre, si on les attaque ; on s’amuse tout de bon à profiter de la bonté du païs, qui est découlant de lait et de miel [10] ; et ainsi, le seul avantage de notre armée, c’est qu’elle subsiste aux dépens des Espagnols.

Les affaires d’Alsace ne vont pas tout-à-fait si bien, et je croirois volontiers que Mr de Luxembourg a reçu quelque desavantage / dans les escarmouches et dans les rencontres qui se sont faites au commencement de ce mois du coté de Saverne [11] ; mais, gardez vous bien de croire, mon cher Monsieur, tout ce que les Allemans en feront publier : car, ce sont les plus grands exaggerateurs du monde. J’avouë qu’ils ont presque toujours un certain moien d’imposer aux gens, à cause du nombre considerable des personnes de qualité que nous perdons toujours, et du peu qu’ils en perdent ; mais, en verité, il y a de l’illusion dans les consequences qu’ils en tirent, et on sait assez la témérité de notre noblesse, et l’ardeur que les officiers de nos armées ont de se pousser bientot, et de se signaler pour cela. De là vient, qu’il y a telle rencontre, où le nombre des officiers tuez, excede celui des soldats tuez. En Allemagne, c’est toute une autre politique, et il faut de deux choses l’une ; ou que les commandans soient charmez ; ou qu’ils ne s’exposent gueres ; car, il n’en meurt aucun au lit d’honneur. Je ne comprens pas un certain bruit que j’entens dire, savoir que les Allemans ont repassé le Rhin [12].

Je viens à votre admirable lettre [13], dont j’ai regalé Mr Basnage ; (car, il n’est retourné à Paris que depuis le commencement de ce mois [14].) Elle m’a donné une grande curiosité pour votre harangue [15] ; et je vous prie, Monsieur, si quelque occasion se presente, de m’en envoier copie ; car, ce sont de boëttes d’essences, et un fin elixir de ce qu’il y a de plus curieux dans l’Antiquité, que tout ce que vous produisez. Je ne reponds pas à ce que vous dites de mes theses [16] ; car, je croirois trop offenser votre discernement, si je croiois que c’est à moi que vous en voulez. En attendant que je puisse / repondre à l’illustre Mr Turretin [17], je vous supplie de l’assurer de mes très humbles services et respects.

J’ai ouï parler d’un livre intitulé L’Evangile nouveau du cardinal Pallavicini, révelé par lui dans son Histoire du concile de Trente ; ou Les Nouvelles lumieres politiques pour le gouvernement de l’Eglise [18]. Mr Cousin, président en / la cour des Monnoies, a traduit fort éloquemment, non seulement l’ Histoire byzantine ; mais aussi, l’ Histoire de l’Eglise d’ Eusebe, de Socrate, de Sozomene, &c, enrichie de quantité de savantes dissertations sur les points controversez parmi les doctes [19]. On a trouvé parmi les papiers du fameux Seldenus un traité des anciennes monnoies évaluées aux notres, et on l’a fait imprimer avec un catalogue de tous ceux qui ont écrit des poids, mesures, monnoies, et medailles des Grecs, des Hebreux, et des Romains [20].

Je suis fort assuré que dans les ouvrages de ces medaillistes, il s’en trouve bien peu / qui soient aussi bien animées* [21] que celle dont votre République a honoré Mr Yvoi [22]. Je la trouve admirable, et vous êtes une exception à la regle, qui porte que les belles choses ne se produisent qu’avec beaucoup de tems ; diu parturit leæna catulum, sed leonem [23].

A propos de devises, je me souviens du P[ere] Menestrier, qui en a rencontré d’assez bonnes pour la pompe funebre de Mr de Turenne [24]. Il fait imprimer les Decorations funebres, où il nous fera voir un detail* de cérémonies anciennes et modernes bien curieux [25] ; car, c’est un homme qui a lu prodigieusement. Je suis tout à vous.

Notes :

[1] Il doit s’agir de Jean Fabry (1647-1687), fils du beau-père de Minutoli, Pierre Fabry, qui était capitaine au régiment de Greder au service de la France.

[2] Sur les régiments suisses au service du roi de France au siècle, voir P. de Vallière, Honneur et fidélité. Histoire des Suisses au service étranger (Lausanne 1940), p.277-380.

[3] Balthazar de La Cardonnière commença sa carrière militaire comme enseigne de la compagnie des gendarmes du cardinal Mazarin. Etant devenu lieutenant et commandant de cette compagnie, il obtint ensuite la charge de mestre de camp, lieutenant du régiment de cavalerie de Son Eminence, et, en 1657, celle de commissaire général de la cavalerie. Il commanda ensuite la cavalerie de l’armée de Flandre sous le maréchal d’Aumont ; maréchal de camp en 1674, il commanda la cavalerie sous les ordres de Condé à la bataille de Senef, et, en 1675, sous ceux de Créquy. En 1676, il devint lieutenant général des armées du Roi et servit encore sous Créquy aux sièges de Condé et de Bouchain ; il prit le château de Bouillon et força les troupes impériales à lever le siège de Deux-Ponts. En 1677, il participa au siège de Valenciennes et à la bataille de Cassel, sous le maréchal d’Humières. En mai 1677, il obtint la charge de mestre de camp général de cavalerie et servit sous Monsieur à Saint-Omer ; il conduisit de Charleroy dans les autres places des Pays-Bas un convoi de cent-cinquante pièces de canon ; il marcha ensuite sous Luxembourg, qui fit lever le siège de Charleroy ; en 1678, il servit au siège et à la prise de Gand et d’Ypres et combattit à Saint-Denys près Mons. Il mourut le 7 septembre 1679 et fut remplacé par le baron de Montclar : voir Lettre 126, n.14, et Pinard, Chronologie historique militaire, iv.271.

[4] Pierre Fabry avait un autre fils, Odet (1646-1712), lui aussi capitaine dans un régiment suisse en France ; il s’agit donc ici de Jean et d’ Odet Fabry.

[5] Il s’agit ici peut-être de la péripétie guerrière rapportée dans le n° 39 de la Gazette, nouvelle de Charleville du 28 avril 1676, ou bien d’une nouvelle de source orale.

[6] La mort de Ruyter est confirmée dans le n° 53 de la Gazette, nouvelle de Naples datée du 12 mai 1676. Michiel Adriaanszoon de Ruyter (1607-1676) était né de parents pauvres, Adrianszoon étant probablement son nom de famille. Il a sans doute emprunté le nom de Ruyter à sa mère. Le « de » a été ajouté par d’autres. Il est vrai qu’à l’époque où Ruyter se battait contre Anglais et Français, il travaillait pour l’Espagne. Il n’en reste pas moins qu’il avait commandé en 1641, en qualité de contre-amiral, l’escadre que la Hollande avait envoyée au secours des Portugais et contre les Espagnols. Ruyter se mesura avec les flottes française et anglaise en 1671 et en 1673 à l’époque de la guerre de Hollande, l’issue de ces batailles restant indécise, et avec la flotte française en Méditerranée en 1675-1676, où il finit par battre la retraite. Une de ses jambes ayant été fracassée par un boulet, il en mourut à Syracuse peu de temps après.

[7] Augusta, port de Sicile, situé au nord de Syracuse. Le nom est écrit Agousta dans les rapports de la Gazette au moment de la prise du port par le duc de Vivonne : voir l’extraodinaire n° 98 du 10 octobre 1675 : « Relation de la prise d’Agousta, par le duc de Vivonne, maréchal de France et viceroy de Sicile : avec quelques particularitez de ce qui s’y est passé les mois de juillet et d’aoust ».

[8] Cette bataille à Messine est annoncée dans le n° 47 de la Gazette, nouvelle de Paris du 23 mai 1676, et fait l’objet de rapports dans les ordinaires n° 49, nouvelle de Naples du 29 avril 1676, et n° 51, nouvelle de Naples du 5 mai 1676 ; enfin le récit complet en est donné dans l’extraordinaire n° 54 du 16 juin 1676 : « Relation du combat naval rendu entre l’armée navale de France et les flottes d’Espagne et de Hollande, jointes ensemble, le 22 avril 1676 : et la liste des officiers tüez et blessez dans le combat ».

[9] Sur la bonne chère et les plaisirs de la vie militaire, Bayle a lu, dans le n° 53 de la Gazette, la nouvelle datée du Camp de Neer-Asselt, près de Ninove, du 8 juin 1676.

[10] Il s’agit d’une expression qui revient assez souvent dans l’Ancien Testament ; voir par exemple Ex 3,8 ; Lv 20,24 ; Dt 26,9.

[11] Sur le « désavantage » de M. de Luxembourg dans les batailles du côté de Saverne, Bayle se fait l’écho de le n° 53 de la Gazette, nouvelle de Hagenau du 6 juin 1676.

[12] Bayle a lu que les Allemands ont repassé le Rhin dans le n° 52 de la Gazette, nouvelle de Francfort du 29 mai 1676, et dans le n° 53, la nouvelle de Spire du 6 juin 1676.

[13] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[14] Basnage avait donc passé trois mois à Sedan, puisqu’il y était arrivé au début mars : voir Lettre 119, n.14.

[15] Il s’agit probablement d’une harangue prononcée à l’occasion de la cérémonie des promotions ; elle ne nous est pas parvenue.

[16] Nous savons que les thèses imposées aux concurrents du concours à Sedan portaient sur le temps ; il n’en subsiste aucun exemplaire. Bayle avait peut-être envoyé les siennes à Minutoli avec la Lettre 112.

[17] Il s’agit de François Turrettini : voir Lettre 115, n.19. On ne sait pas si le théologien genevois avait lui-même écrit à Bayle pour le remercier de l’envoi des thèses ou s’il avait chargé Minutoli de le faire.

[18] Pour la référence exacte de cet ouvrage anonyme de Jean Le Noir, voir Lettre 89, n.40 ; Bayle l’a cité de nouveau dans la Lettre 121 (voir n.12).

[19] Louis Cousin, élu à l’Académie française en 1697, avait fait paraître Histoire de Constantinople depuis le règne de l’ancien Justin jusqu’à la fin de l’empire. Traduite sur les originaux grecs (Paris 1672, 4°, 8 vol.) et Histoire de l’Eglise, écrite par Eusèbe de Césarée (Paris 1675, 4°, 4 vol.) ; voir le JS du 17 juin 1675, du 13 avril 1676, du 11 mai 1676 et du 3 août 1676.

[20] John Selden, Liber de nummis, in quo antiqua pecunia romana et græca metitur precio ejus quæ nunc est in usu. Cui accedit Bibliotheca nummaria sive elenchus auctorum… (Londini 1675, 4°). En fait, le premier de ces ouvrages serait non pas de Selden, mais d’Alessandro Sardi ( éd. 1579), et le second, Bibliotheca nummaria […] , du Père Philippe Labbe : voir le JS du 11 mai 1676.

[21] Par « médaillistes », il faut entendre numismates. L’âme d’un emblème est le texte qu’il traduit en image, et Minutoli avait été responsable des formules latines : « Maximiliano Yvoy fortiss. ac solertiss. de republica genevensi bene merito » – avec au centre armes et devise de Genève, et, à l’avers, « Q.G. ob. Firmatum eius arte et cvra novis munimentis urbem S P ». Le corps représente la ville de Genève avec l’inscription « percingunt teg. coronunt ». Voir G. Fatio, Genève et les Pays-Bas (Genève 1928), planche 20, p.90. Traduction des inscriptions : « A Maximilien Yvoy, très courageux et très habile, qui a bien mérité de la république de Genève » – « En souvenir de la ville renforcée par de nouvelles fortifications grâce à son art et à ses soins, le sénat et le peuple de Genève » et « Ces murs nous entourent, nous protègent et nous couronnent ». En 1928 cette médaille était la propriété du baron Louis Hangest d’Yvoy, qui résidait à La Haye. Nous devons tous ces renseignements à l’obligeance de Jean-Daniel Candaux, qui nous a signalé aussi sur ce sujet : J.-D. Blavignac, Armorial genevois. Essai historique sur les armoiries, les sceaux, les bannières et les monnaies de Genève, depuis l’époque la plus ancienne jusqu’à nos jours (Genève 1849), voir p.327 (n° 79). La médaille offerte à Yvoy avait une valeur de 50 écus et résulta d’une décision du Conseil du 15 mars 1676 : voir E. Demole, Histoire monétaire de Genève de 1535 à 1792 (Genève, Paris 1887), p.29, d’où il ressort que cette médaille fut vraisemblablement la dernière œuvre de Pierre IV Royaume (ou celle de son fils Pierre), puisque ce ne fut qu’en 1677 que Domaine Bassier fut nommé graveur de la Monnaie de Genève. Ajoutons, dernière précision, qu’il y a lieu de croire que la frappe de la médaille offerte à d’ Yvoy fut unique.

[22] Sur Maximilien van Hangest-Genlis, dit d’Yvoy (1621-1686), voir G. Fatio, Genève et les Pays-Bas, p.86-88, et Jacob Spon, Histoire de la ville et de l’estat de Geneve (Utrecht 1685, 12°), p.389. Cet ingénieur néerlandais, qui avait été lieutenant-gouverneur de la principauté d’Orange sous le comte de Dohna, dirigea la construction de quatre bastions pour fortifier la ville, entreprise financée par les Provinces-Unies à la suite d’une ambassade de François Turrettini en Hollande, en 1659, pour y demander des secours. La construction de ces fortifications dura pendant près de dix ans. En 1666, Yvoy fut reçu gratuitement bourgeois de Genève avec ses trois fils en considération des services qu’il avait rendus. En 1673, l’ingénieur quitta Genève pour devenir premier ingénieur de Guillaume III d’Orange ; la médaille d’or, « portant l’empreinte de ceste ville de la valeur de cinquante escus », frappée à son intention, lui fut envoyée (AEG, Registres des Conseils 176, f.85, 15 mars 1676). Il devait revenir quelques mois à Genève de juillet à novembre 1686, mais c’est à Cologne qu’il mourut peu après son retour dans son pays natal. Tous ses descendants, bien que néerlandais, sont restés bourgeois de Genève.

[23] « La lionne est lente à mettre bas, mais elle met au monde un lion. » Nous n’avons pas su trouver la source de ce dicton, qui ne figure pas dans les Adages d’ Erasme. Il peut cependant être rapproché à certains égards de la version latine de la fable « La Lionne et le renard » attribuée à Esope. Au renard qui lui reproche de ne jamais mettre au monde qu’un seul petit, la lionne répond : « un seul, mais un lion » – Unum, sed lionem. Il suffirait de remplacer le premier mot du dicton de Bayle par unum – Unum parturit leæna catulum, sed leonem – pour le faire correspondre exactement à la fable d’Esope.

[24] Il s’agit de l’ouvrage de C.-F. Menestrier, Les Vertus chrétiennes et les vertus militaires en deuil : voir Lettre 115, n.14.

[25] Bayle songe apparemment ici à un ouvrage dont l’impression allait tarder : Des décorations funèbres, où il est amplement traité des tentures, des lumières, des mausolées, catafalques, inscriptions et autres ornemens funèbres (Paris 1683, 8°).

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