[Gouda, le 14 février 1697]

A Pierre Bayle, Rotterdam

Même débarrassé de ce que vous avez toujours prétexté, c’est-à-dire de fâcheux labeurs typographiques, vous semblez assez occupé et harassé pour ne pas écrire à vos amis mêmes, ni vous absenter, ce que vous aviez cependant promis de pouvoir faire [1]. Jusqu’à quand différerez-vous ? Quand est-ce que vous sortirez de chez vous ? Franchement, j’ai peur que cela n’arrive pas avant le solstice d’été, puisque vous croyez que passer la nuit hors de la ville est le plus grand des inconvénients, ce qui n’est pas le cas. Essayez seulement et je crois que vous verrez autrement. Il n’y a pas longtemps que vous m’avez envoyé votre Dictionnaire [2] de chez Leers ou plutôt votre Aristarque qui, toutes les fois que je le consulte, m’enseigne dans des cas très nombreux plusieurs choses inconnues ou abstruses. Je désire beaucoup une chose : ne pas faire de tort à ces têtes qui profiteront peu de nos études. Car il manque les Etienne  [3], Plantin [4], Oporin [5] et plusieurs autres sur lesquels j’ai eu plus d’une fois avec vous des conversations assez prolongées. Sans doute réservez-vous de tels noms pour votre supplément. Je me félicite de ce que les miens [mes ouvrages] vous ont plu au point d’être cités avec éloge [6]. Vous faites très bien et à cause de notre familiarité, qui nécessairement n’existe pas avec eux [les grands imprimeurs], vous leur donnez la vie [à mes ouvrages] et avec les vôtres vous les faites connaître abondamment dans le monde entier.

Mais ceci de vive voix si je peux, bientôt, je l’espère ; le désir de vous revoir m’est presque intolérable. Je ne sais pas ce qui retient la flotte batave en Angleterre [7]. Peut-être un vent assez violent. Si elle devait aborder, j’ai de l’espoir du côté de Leers, à qui on a écrit que je devais recevoir le volume contenant les Casauboniana [8]. Smith, d’ailleurs, pasteur londonien [9], s’est occupé de me faire transmettre deux volumes par l’intermédiaire d’un certain Rotterdamois, peut-être Jan Willemsen Koning, capitaine du vaisseau appelé Spes [10], qui reçoit fidèlement ce qu’il doit porter à la maison de Leers. S’il l’a fait, je vous prie de le demander en mon nom. Un froid paralysant et insupportable a fait fermer l’atelier des femmes [11] qu’un tiède zéphyr semble devoir finalement rouvrir.

Monsieur Henning a fait savoir dans une lettre la semaine dernière qu’il persévérait dans son travail sur Bergier [12]. Mais il voulait en même temps savoir si j’avais jamais vu L’Iterarium Persicum d’Alexandre Sévère [13]. Ma réponse a été franchement négative. Si vous, qui lisez tant de choses, deviez rencontrer cet ouvrage, je vous prie de me l’indiquer.

Donnée à Gouda le 16 e jour avant les Calendes de mars 1697.

Notes :

[1] Voir la promesse de Bayle dans sa lettre du 26 octobre (Lettre 1167).

[2] Bayle est donc revenu sur sa déclaration initiale qu’il ne pourrait pas donner d’exemplaire du DHC à son ami Almeloveen : voir Lettres 1192, n.2, et 1193, n.2.

[3] Absence remarquable, en effet, que celle des imprimeurs humanistes Henri I (vers 1470-1520), Robert (1503-1559) et Henri II (1528-1598) Estienne : Moréri consacre de brefs articles aux différents membres de cette dynastie, et Prosper Marchand propose un article plus substantiel sur Robert Estienne et sur ses descendants dans son Dictionnaire historique, s.v. ; sur leur activité, voir H.-J. Martin, « Le temps de Robert Estienne », in H.-J. Martin et R. Chartier (dir.), Histoire de l’édition française (Paris 1982), i.230-235 ; E. Armstrong, Robert Estienne, royal printer (2 e éd., Cambridge 1986) ; B. Boudou (dir.), Henri Estienne : actes du colloque du 12 mars 1987 du Centre V.L. Saulnier, université de Paris Sorbonne, et de l’Ecole normale supérieure de jeunes filles (Paris 1988) ; J. Céard (dir.), La France des humanistes : Henri II Estienne : éditeur et écrivain (Turnhout 2003) ; D. Carabin, Henri Estienne, érudit, novateur, polémiste : étude sur « Ad Senecæ lectionem proodopœiæ » (Paris 2006), et l’ouvrage d’ Almeloveen cité ci-dessous, n.6.

[4] Autre absence remarquable du DHC, celle de Christophe Plantin (vers 1514-1589), qui a fondé une véritable dynastie d’imprimeurs à Anvers : Moréri lui consacre un bref article ; voir aussi A.J.J. Delen, Christoffel Plantin : zijn leven en zijn werk (Amsterdam [1943]) ; L. Voet et J. Voet-Grisolle, The Plantin press (1555-1589) : a bibliography of the works printed and published by Christopher Plantin at Antwerp and Leiden (Amsterdam 1980-1983, 6 vol.).

[5] Johannes Herbst, dit Johannes Oporinus ou Jean Oporin (1507-1568), imprimeur bâlois, avait publié la première version latine du Coran en 1542 et la première anatomie scientifique d’ André Vésale, Andreæ Vesalii Bruxellensis scholæ medicorum Patavinæ professoris suorum de humani corporis fabrica librorum epitome (Basileæ [1543], folio). Moréri lui consacre un bref article et renvoie à André Jociscus, Oratio de ortu, vita et obitu Joannis Oporini Basiliensis, Typographicoru Germaniæ Principis, Librorum per Joannem Oporinum excusorum catalogum (Argentori 1569, 8°) ; voir aussi le DHS, art. « Oporin, Jean » par M. Steinmann.

[6] Les ouvrages suivants d’Almeloveen sont cités dans le DHC : Amœnitates theologico-philologicæ [...] et Plagiariorum Syllabus (Amstelædami 1694, 8°), cité dans les articles « Alcyonius (Pierre) », rem. H ; « Alting (Henri) », rem. F ; « Andromaque (femme de Hector) », rem. G ; « Dolet (Etienne) », rem. F ; « Majora-gius (Marc Antoine) », rem. E ; « Phræa (Jean) », rem. D ; « Rotterdam », rem. A ; Bibliotheca promissa et latens ; huic subjunguntur Georgii Hieronymi Velschii de scriptis suis ineditis epistolæ (Gaudæ 1692, 8°), cité dans l’article « Erasme (Didier ou Desiderius) », rem. P ; Opuscula sive Antiquitatum e sacris profanarum specimen, conjectanea, veterum poetarum fragmenta, et plagiariorum syllabus [...] Conjectanea ad virum amplissimum Gisbertum Cuperum (Amstelædami 1686, 8°), cité dans l’art. « Democrite », rem. C ; De Vitis Stephanorum, celebrium Typographorum dissertatio epistolica [...] Subjecta est H. Stephani querimonia artis typographicæ, ejusdem epistola de statu suæ typographiæ (Amstelædami 1683, 8°), cité dans les articles « Badius (Jodocus ou Josse) », rem. H, I, K ; « Lascaris (Jean) », rem. E.

[7] Ce n’est pas seulement le mauvais temps qui empêchait la navigation. Voir la Gazette, nouvelles de La Haye du 7 février 1697 : « On travaille en diligence à carener et doubler divers vaisseaux de guerre, destinez pour aller soutenir les colonies en Amérique, mais la continuation du froid a tellement rempli de glaces le Zuyderzée, qu’on ne croit pas que ces vaisseaux puissent faire voile avant le 15 e d’avril, ce qui pourroit rendre leur voyage inutile. On espéroit que comme la Manche n’est pas gelée, on pourroit faire sortir pour le même dessein, une escadre des ports d’Angleterre, mais on a appris que faute d’argent et de provisions, ils ne pourront pas étre plûtôt équipez que ceux de ce païs. On a eu avis que deux vaisseaux qui vouloient entrer au Texel sont peris par les glaces. On n’a pas encore commencé à remplir les magasins dont on a besoin sur la frontiere des Païs-Bas, pour la subsistance des armées durant la campagne, et l’exécution de l’ordre qu’on a donné aux munitionnaires, d’y travailler incessamment, est encore retardé par la gelée, qui rend la navigation des canaux impraticable. »

[8] Les Casauboniana, sive Isaaci Casauboni varia de scriptoribus librisque judicia [...] ut et animadversiones in Annales Baronii ecclesiasticos ineditæ, ex varii Casauboni mss. in bibliotheca Bodlejana reconditis, nunc primum erutæ a Jo. Christophoro Wolfio, [...] (Hamburgi 1710, 8°), ne devaient sortir que quelques années plus tard.

[9] Nous n’avons su identifier précisément ce Smith, pasteur londonien, le nom étant très commun.

[10] Jan Willemsen Koning, capitaine du vaisseau appelé Spes, dans la marine néerlandaise : nous n’avons pu préciser l’identité de ce capitaine.

[11] Il s’agit apparemment des réunions de femmes autour d’ Elisabeth Koolart-Hoofman et de Sibylla Wagenseil : voir Lettre 1146, n.14.

[12] La traduction latine par Henninius de l’ouvrage de Nicolas Bergier : voir Lettres 1031, n.9, 1105, n.31-32, et 1125, n.32-33.

[13] Nous n’avons su identifier ce livre attribué à Alexandre Sévère : il s’agit de l’empereur romain, qui régna entre 222 et 235. Nous n’avons trouvé que deux attributions pour un tel titre : Itinerarium Persicum (Francof[urti] 1601, folio) : l’ouvrage publié chez Wechel est attribué à Josephus Barbarus ou à Ambrosius Contarenus. Voir Lettres 1223, n.4, et 1229, n.15.

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