Lettre 1232 : Bénédict Pictet à Pierre Bayle

• [Genève, le 14 mars 1697]

J’ay bien des remerci[e]mens à vous faire, Monsieur : je vous suis obligé de la maniere dont vous en avez usé dans l’affaire de Mrs Cramer et Perachon avec Mr Léers [1], que je vous supplie d’assurer de mes tres humbles services. J’ay une grande envie de passer un jour par ses mains, car j’admire tous les jours de plus en plus ses editions.

Je vous suis aussi tres obligé, de l’honneur que vous m’avez fait de me faire entrer dans votre Diction[n]aire [2], et d’y avoir fait mention de mes petits livres, comme vous n’y parlez, que de la premiere partie de ma theologie [3] je crains qu’on ne vous ait donné mon ouvrage imparfait, si cela est je vous prie de m’en donner avis, afin qu’on repare la chose incessemment, car au reste les deux parties ont paru en meme tem[p]s fort defigurées par un nombre infini de fautes, j’en trouve tous les jours de nouvelles.

Enfin je vous suis infinim[en]t obligé du beau present que vous voulez me faire [4], je ne m’attendois à rien de semblable, car ces sortes de livres coutent un peu trop pour etre donnez. Je le conserveray comme un precieux monument de votre ancienne amitié [5].

Je l’ay parcouru et, je vous avouë, que je suis epouvanté de votre erudition, de votre exactitude, de la diversité de vos con[n]oissances et je me trouve si petit auprès de vous, qu’à l’heure qu’il est en vous ecrivant je vous ote mon bonnet. Jamais livre ne m’a tant fait rentrer dans mon neant ; et ce qui m’effraye, c’est que ce n’est pas opus 30 annorum [6], mais de quelques années seulem[en]t. Je suis dans un pays où je ne peux ni étudier, ni rien faire pour devenir sçavant, aussi j’oublie et je n’appren[d]s rien comme ces gens, qui depensent leur bien, et qui n’amassent rien. /

Vous me demandez mon sentim[en]t sur votre livre d’une maniere si honnête* que je croirois manquer aux devoirs de l’amitié, si je ne vous disois pas ici sincerem[en]t ce que j’en pense, et ce que j’en ay entendu dire, afin que vous y ayez tel egard que de raison.

En general on trouve dans le premier [7] votre livre est rempli d’une infinité de belles choses, curieuses, rares, recherchées, on admire votre exactitude, votre netteté, etc. Je mets un etc., parce que on ne sçauroi[t] tout dire, quand on lit ce que vous faites.

Mais souffrez que je vous dise

1) qu’on souhaiteroit, que quand vous parlez des histoires de l’Ecriture, ou de quelque passage, vous quitassiez le stile burlesque [8] ce [...] notre avis, que nous devons ce respect aux livres sacrez.

2) que vous evitassiez toutes les applications de passages de l’Ecriture qui peuvent etre profanes, par exemple, parlant de l’ardeur qu’ont les persécuteurs des heretiques vous leur appliquez Quo ibo a spiritu tuo [i], cela est trop fort.

3) Je ne peux vous pardonner, qu’en parlant du peché, que Dieu permet et qu’il defend, vous disiez la chanson [9], l’archeveque.

4) Je vous prie de revoir les expressions dont vous vous servez dans les endroits où vous parlez des heretiques, il me semble qu’il y en a quelques uns qu’on pourroit changer et d’autres qu’on pourroit oter, comme sur Episcopius [10].

5) Je vous prie d’examiner encore si vous ne pourriez point retrencher plusieurs passages grecs et latins, qui ne sont pas essentiels. /

6) Je ne vous cache point que j’aurois souhaité que vous n’eussiez dit ni bien, ni mal de Mr Jurieu [11], vous me direz que la vengeance est douce, mais outre qu’elle n’est pas chrestienne, comme vous sçavez, vous n’ignorez pas que les lecteurs n’ont que faire des demelez des auteurs. Vous direz que votre Diction[n]aire est fait pour critiquer. J’en conviens mais vous ne vous contentez pas [de] votre envie de critiquer, vous emportez la piece et cela revient tres souvent. Vous pourriez dire

Et malgré mes detours

J’y revien[s] toujours

Je vous avouë que je n’en aurois point parlé. Pardonnez à ma liberté.

7) Il me semble que vous auriez bien pû vous dispenser de rapporter les injures qu’on a dit à Mr Desmarets [12], et les vers de Milton sur Morus [13].

Je vous conjure de ne prendre pas en mauvaise part mes petites remarques.

Sur le chapitre de Blondel [14], voici ce qu’on m’a dit, avoir eté recité par Mr Daillé, que lors que Chifflet eut fait son livre, le cardinal envoya appeller le Pere Sirmond et luy dit : il fal[l]oi[t] qu’il repondi[t] mais que le Pere Sirmond declara, qu’il n’y avoit que Mr Blondel qui le pût. On ajoute, que le cardinal s’adressa au Pere Petaud qui luy fit la meme reponse, qu’en suite il s’adressa à Mr de Marca qui entreprit l’ouvrage, mais qui au bout de six semaines declara la même chose, que les deux p[remie]rs Peres jesuites, si cela est vray, voila qui est fort honorable à Mr Blondel.

Si vous faites dans un autre volume l’histoire de Jean Mestrezat [15] pasteur de Paris, je vous pourray peut etre fournir quelques memoires sur ce sujet ; mais peut etre aussi sçaurez vous tout ce que je sçais de luy, quid nescis [16]. /

Si vous voulez parler de feu Mr Bonnet medecin de Geneve [17] dont il y a plusieurs ouvrages, une petite preface que j’ay faite à la tete de son Polyalthes [18] vous apprendra ce qu’il est.

Comme j’ay dessein de commencer votre livre, et de le lire en suivant, si je trouve quelque chose dont je croye vous devoir avertir, je le feray avec plaisir.

Encore une fois je vous prie de faire mes complimens, à Mr Léers.

Je suis de tout mon cœur Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Pictet 14 mars 1697

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / à Rot[t]erdam

Notes :

[1] Il s’agissait sans doute de l’intention de ces imprimeurs genevois de rééditer le Grand Dictionnaire de Moréri en y ajoutant des extraits du DHC de Bayle : voir Lettre 1210. Jean Le Clerc avait refusé cette proposition : voir Lettre 1210, n.3. Sur ces imprimeurs, voir J.R. Kleinschmidt, Les Imprimeurs et libraires de la république de Genève, 1700-1798 (Genève 1948) : Jean-Antoine Cramer (1655-1725) avait été associé avec Léonard Chouet (1644-1691), dont il acheta le fonds en 1692 en association avec Philibert Pérachon (1667-1738). En 1700, ils devaient constituer la Grande Société de Librairie en association avec Jean-Antoine Chouet, Gabriel et Samuel II de Tournes et David Ritter : voir Lettre 1183, n.15.

[2] DHC, art. « Turrettin (François) », rem. A : Bayle cite l’oraison funèbre de François Turrettini par Bénédict Pictet, le neveu de Turrettini, « piece très-éloquente, et digne de la réputation de l’auteur, qui est ministre et professeur en théologie à Genève, et auteur, entre autres ouvrages, d’une Morale chrétienne dont le 6 e volume avec les deux precedens ont paru l’an 1696 in-12° en même tems que la 1 re partie de sa Theologia christiana in 8° ». Il s’agit des deux ouvrages de Pictet, Morale chrétienne, ou l’art de bien vivre (Genève 1693-1696, 12°, 6 vol.) (sur laquelle, voir Lettre 765, n.42) et Theologia christiana ex puris S.S. Literarum fontibus hausta (Genevæ 1696, 8°).

[3] DHC, ibid. : Bayle modifie son texte dès la deuxième édition : « Bénédict Pictet [...] auteur, entre autres ouvrages, d’une Morale chrétienne en plusieurs volumes in-12° et d’une Theologia christiana in-8° ».

[4] Il s’agit sans doute d’un exemplaire du DHC.

[5] Bayle avait rencontré Pictet lors de son séjour à Coppet en 1672, au sein de la petite « académie » qui se réunissait chez Minutoli ou chez Fabri pour des conférences et qui aspirait à faire partie de la République des Lettres : voir Lettre 27, n.4. En 1675, Pictet passa par Paris au cours de la peregrinatio academica qu’il effectuait en compagnie d’ Antoine Léger ; il y retrouva Bayle : voir Lettre 84, n.4.

[6] Opus 30 annorum : « l’œuvre de trente années ». Il s’agit sans doute d’un écho du titre de l’ouvrage de Johannes Buxtorf, père, édité par son fils, Lexicon chaldaicum talmudicum et rabbinicum [...] opus XXX. annorum [...] in lucem editum a Johanne Buxtorfio filio (Basel 1639, folio).

[7] « dans le premier » : dans un premier temps.

[8] Notamment dans les articles « Adam », « Eve », « Caïn », « David » et « Sara ».

[i] Quo ibo ab spiritu tuo et quo a facie tua fugiam ? (Psaume 139 (138), 7) : « Où irai-je loin de ton esprit, et où fuirai-je loin de ta face ? » (trad. D. Martin). En effet, Bayle applique ce passage de façon assez « forte » dans le DHC, art. « Alciat (Jean-Paul) », note marginale 21 : « Peut-être qu’[...] il avoit fait un tour en Turquie, sans avoir dessein de s’y faire renégat, mais seulement d’y être à couvert des persécutions. (E) » Rem. E : « Cela me fait souvenir de Pierre Abélard, qui fut sur le point d’aller chercher un asyle au païs des infidelles, contre les agens ou les promoteurs de l’orthodoxie. [...] il avoit éprouvé le grand crédit de ces agens, et il n’étoit pas facile de leur échap[p]er sous des princes de leur parti. Ils écrivent partout et avant que leur ennemi soit arrivé dans une ville, le portrait de ses erreurs fait déjà peur, et y soulève tous les esprits. Un tem[p]s a été que ceux qui avoient l’oreille des papes pouvoient rendre la meilleure partie de l’Europe un païs inhabitable, à l’égard d’un homme qu’ils se seroient mis en tête de faire passer pour hérétique ; et ce pauvre misérable pouvoit en quelque façon leur appliquer quelques endroits du Pseaume CXXXIX (21). » Note marginale 21 : « Quo ibo ab spiritu tuo et quo a facie tua fugiam ? Si sumpsero pennas meas diliculo et habitaveris in extremis maris..., illuc tenebit me dextera tua. » Suite de la traduction : « Si je prends les ailes de l’aube du jour, et que je me loge au bout de la mer, [...] là-même [...] ta [main] droite m’y saisira. » Pictet devait être particulièrement sensible à cette application, car il avait eu la principale part à la révision du Psautier de Conrart à Genève, en collaboration avec La Rive et Calandrin ; il avait achevé ce travail en 1693 : voir F. Bovet, Histoire du Psautier des Eglise réformées (Paris 1872), p.164-165.

[9] Nous n’avons aucune certitude quant au passage évoqué par Pictet. Dans sa discussion des tentations et du mariage des prêtres, à l’article « Launoi (Matthieu de) », rem. E, Bayle fait allusion à une chanson irrévérencieuse : « Depuis la Réformation de Luther les prêtres ont peu-à-peu diminué ce grand scandale ; mais encore aujourd’hui leurs servantes, à moins que d’être fort vieilles, sont fort suspectes de leur servir à deux mains. Tout le monde sait la chanson, dont le refrain est, de nécessité nécessitante, il faut que je baise ma servante. C’est un prêtre qui parle. » C’est sans doute un passage semblable que Pictet dénonce avec indignation.

[10] Pictet désigne peut-être, entre autres, le traitement sévère de la querelle arminienne dans l’article « Episcopius (Simon) ». Dans l’article consacré à « Socin (Fauste) », Bayle insiste longuement sur la dureté des persécutions dont les sociniens avaient fait l’objet. Cependant, il évoque leur refus de la sédition en des termes choquants pour les réformés – et qui rappellent les invectives de l’ Avis aux réfugiés : « Il [Socin] y condamne si fortement la prise d’armes des sujets contre leur prince, et les théologiens protestans qui ont dit qu’il étoit permis de s’opposer aux oppresseurs de la liberté de conscience, que jamais peut-être les partisans les plus outrez de la puissance arbitraire et despotique des souverains n’ont parlé plus nettement. Il parle plutôt comme un moine qui auroit vendu sa plume pour faire haïr la réformation protestante, que comme un fugitif d’Italie. » A la remarque H de ce même article, Bayle évoque en termes très ambigus les mystères de la doctrine religieuse : « Les mystères spéculatifs de la Religion n’incommodent guère les peuples : ils fatiguent à la vérité un professeur en théologie, qui les médite avec attention pour tâcher de les expliquer, et de satisfaire aux objections des hérétiques. Quelques autres personnes d’étude, qui les examinent avec une grande curiosité, peuvent aussi être fatiguez de la résistance de leur raison ; mais tout le reste des hommes sont là-dessus dans une parfaite tranquillité : ils croient, ou ils croient croire, tout ce qu’on en dit, et ils se reposent doucement dans cette persuasion. […] Ils s’accommodent beaucoup mieux d’une doctrine mystérieuse, incompréhensible, élevée au-dessus de la raison : on admire beaucoup plus ce que l’on ne comprend pas ; on s’en fait une idée plus sublime, et même plus consolante. Toutes les fins de la religion se trouvent mieux dans les objets que l’on ne comprend point : ils inspirent plus d’admiration, plus de respect, plus de crainte, plus de confiance. […] En un mot, il faut convenir que dans certaines matières l’incompréhensibilité est un agrément. »

[11] Sur ce point, soulevé par de nombreux lecteurs du DHC, voir Lettre 1226, n.3, et notre commentaire en introduction au tome IX de la Correspondance de Bayle.

[12] DHC, art. « Marets (Samuel Des) », rem. H, sur la querelle entre Des Marets (Maresius) et Voëtius.

[13] DHC, art. « Morus (Alexandre) », rem. M, sur sa querelle avec Milton : « Il le traita comme un chien, ou plutôt comme un bouc ; car il l’accusa de mille impudicitez, et nommément d’avoir débauché une servante à Genève, et de l’avoir entretenue depuis qu’elle eut un mari ; et d’avoir engrossé la femme de chambre de Madame de Saumaise sous promesse de mariage. Il l’accusa d’avoir été convaincu de diverses hérésies à Genève, et de les avoir honteusement abjurées de bouche, mais non pas de cœur. »

[14] DHC, art. « Blondel (David) », rem O, sur l’attitude des catholiques à l’égard de Blondel.

[15] Bayle consacre un article à Jean Mestrezat dans la deuxième édition du DHC et signale en marge toutes les informations qu’il tire d’un « mémoire envoyé par Mr Pictet ». Sur Jean Mestrezat, pasteur de Charenton, voir Lettres 11, n.34, et 338, n.16.

[16] « Que ne savez-vous pas ? », ou « Y a-t-il des choses que vous ne sachiez pas ? »

[17] Sur Théophile Bonet, médecin genevois, époux de Jeanne de Spanheim, voir Lettre 517, n.43.

[18] Théophile Bonet (1620-1689), Polyalthes sive thesaurus medico-practicus ex quibuslibet rei medicae scriptoribus congestus, [...] in quo viri excellentissimi Johannis Jonstoni Syntagma explicatur. Tomus primus [-tertius]. Cum indicibus (Genevæ 1690-1691, folio, 3 vol.) ; seconde édition 1692-1694 chez le même éditeur Chouet.

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