Lettre 1239 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

[Genève, le 23 mars 1697]

Monsieur

Je n’ai point eu jusques ici d’occasion, pour répondre à la lettre, que vous me fistes l’honneur de m’escrire il y a plusieurs mois, au sujet de nos Anglois et de nos Ecossois [1] : Mons r Polhill [2] me fit sçavoir à peu prés dans le mesme temps qu’il partoit pour l’Angleterre, tout plein de vostre merite, et des hon[n]estetés*, que vous lui aviès faittes. Comme vous voulès bien, Monsieur, que je croie que j’ai quelque part aux bontés que vous lui avés fait paroistre, aussi vous prie-je d’estre persuadé que j’en ai toute la reconnoissance possible, et que je souhaitterois de pouvoir vous en donner des preuves ici à l’égard de Mr Fleming [3], et des autres, que vous m’avés fait la faveur de me recommander, et particuliérement du fils de Mons r Waddinx-Veen [4] : ils sont tous en parfaitte santé ; et le plus sensible plaisir, que j’aie, lorsqu’ils me font l’honneur de me voir, c’est, Monsieur, de m’entretenir de vous avec eux.

Vostre beau Diction[n]aire, Monsieur, paroit ici depuis quelques mois : mais, comme les exemplaires en sont encore rares, je n’en ai pu voir jusques ici que les derniers ca[h]iers : le peu cependant que j’en ai leu m’a donné une satisfaction, aussi bien qu’à tous vos lecteurs, que je ne sçaurois vous exprimer, par cette grande étendue de sçavoir, et cette prodigieuse varieté de choses, que l’on y trouve répandue par tout, aussi bien que par cette vivacité de style, si pleine d’agrément, qui vous est particuliére à vous seul, et qui est inimitable pour tout autre. Si j’avois quelque chose à desirer dans vostre / ouvrage, permettés moi, Monsieur, de vous le dire librement, ce seroit, peut-estre, un peu moins de complaisance pour vos amis vivans : je vous avouë sur tout que je n’ai pu lire sans rougir ce que vous dittes de moy dans le titre « Turrettin » [5] ; je ne puis l’attribuer qu’à un principe fort obligeant pour moi, et dont je vous suis infiniment redevable ; cependant, j’espere qu’en faveur de la verité, vous passerés l’éponge sur le tout, dans la premiére édition, qui suivra.

Je croiois, Monsieur, de trouver dans la lettre S un article sur le fameux Michel Servet [6], executé dans cette ville pour cause d’herésie en 1553. Mais apparemment vous avés eu vos raisons, pour n’en rien dire en cet endroit là : si pourtant dans la suite vous formiés le dessein d’en toucher quelque chose, je vous offre, Monsieur, de vous fournir des mémoires tres-surs sur son chapitre ; puis que nous avons dans nos archives son procès, que j’ai mesme leu plus d’une fois.

Vous ne serés pas fasché aussi, Monsieur, que je vous informe en deux mots du veritable autheur de La Rélation des terres australes, qui a paru sous le nom de Jaques Sadeur, et dont vous parlés [7]. C’est un nommé Gabriel Foigni, qui estoit moine • (je ne sçai de quel ordre) dans un couvent de Lorraine, sa patrie : il vint en ces païs environ l’an 1667. Il y embrassa nostre réligion ; mais cela n’empescha pas qu’il n’y menat tousjours une vie peu réguliére. D’abord il s’alla establir dans la petite ville de Morges, où il fut chantre de l’Eglise : mais un jour estant allé chanter, aprés avoir fait la débauche, il commit dans le temple des indécenses [ sic], qui le firent chasser de là. Il vint ici, où, pour subsister, il allait de maison en maison enseignant aux petits escoliers la grammaire, la geografie, etc. et aux Allemans la langue françoise : il se maria au bout de quelque temps à une fille / de la lie du peup[l]e, et qui n’estoit pas en reputation d’estre aussi scrupuleuse que Lucrece. Il s’avisa ensuite de faire imprimer de petits livrets ; entre autres, un almanach chasque année, sous le nom du Grand Garantus, plein de fautes pour l’ordinaire à l’égard de la supputation des temps ; un jeu de cartes en blazon ; et les Pseaumes de Marot et de Beze, avec une priére de sa façon au bout de chasque pseaume, qui ne contenait que des complimens fort plats à la Divinité. Enfin, les rélations de voiage estans fort à la mode en ces temps-là, il couronna ses ouvrages par son Australie, comme il l’appelle : il l’a [ sic] fit imprimer ici secrettement sur la fin de 1676 ? Mess rs nos ecclesiastiques, qui crurent de trouver dans ce livre plusieurs choses contraires à l’Escriture S[ainte] et plusieurs impuretés, appellérent l’imprimeur, qui déclara que Foigni avait fourni le manuscrit : celui-ci aiant comparu soustint vigoureusement que Jaques Sadeur en estait le veritable autheur, et qu’on lui en avoit envoié la copie de Bourdeaux : mais enfin, aiant esté deferé au magistrat, il avoüa estant pressé que c’estoit lui mesme, qui avoit composé ici le livre, pour gagner quelque chose, et que Jaques Sadeur estoit un nom supposé. Pour peine, on lui ordonna de se retirer de la ville, avec sa famille : mais, quelques gentils-hommes allemens, à qui il enseignait la langue, aiant intercedé pour lui, on le tolera encore ici • quelque temps : mais au bout de trois ou quatre ans, sa servante estant devenue grosse, et lui se voiant poussé à ce sujet par la justice, il décampa, se retira, en Savoie, et se renferma dans un couvent où il • doit encore estre ; à moins qu’il ne soit mort depuis peu de temps. Voilà, Monsieur, l’histoire du prétendu Jaques Sadeur, que j’ai creu devoir vous escrire, sans pourtant croire que je serois si long.

Je viens à present, Monsieur, au mémoire, que vous trouverés ici renfermé : il m’a esté remis par un de mes intimes amis, • que j’honore et que je considere infiniment. Le fait en un mot est, / que le comté de Neufchastel, que possede aujourd’huy Madame de Nemours, aagée de plus de 70 ans, va apres sa mort estre disputé entre Madame de Lesdiguieres et Monsieur le comte de Matignon, dans les interests duquel est mon ami, autheur du mémoire : nous souhaitterions donc, Monsieur, que vous eussiés la bonté de faire sentir dans la premiére édition, que vous redonnorés au public, de vostre Diction[n]aire, la difference qu’il y a entre les maisons de Matignon et de Lesdiguières [8], par rapport aux services, qu’elles ont rendu[s] autresfois à la Réligion ; mais le tout sans aucune affectation, et sans faire de tort à la verité. Comme donc la grace, que je vous demande, ne peut point vous faire de peine, j’espere, Monsieur, que vous voudrés bien me l’accorder ; et mesme y en joindre une seconde, qui est de me communiquer par une de vos lettres les articles en question, apres que vous les auriés composés, et avant que vous les faciés imprimer. J’atten[d]s cela, Monsieur, comme une preuve de l’amitié, dont vous m’honorés ; et je vous prie d’estre persuadé que j’en aurai toute la reconnoissance, dont je suis capable.

Au reste, Monsieur, j’ai admiré le secret, que vous avés trouvé, pour faire con[n]oistre à la posterité le caractère de Mr Jurieu, sans lui donner aucun juste sujet de se plaindre de vous ; qui est de ne rien dire de vous mesme ; mais de le faire parler lui et les autheurs avec qui il a eu des demeslés.

Vous me ferés plaisir, Monsieur, de me faire sçavoir, quand vous croiés que la seconde edition de vostre Dict[ionnaire] paroistra : si vous aviés en vostre pouvoir quelque nombre d’exemplaire[s], dont vous souhaittassiés de vous défaire ; nous ne manquons pas ici de libraires, prets à vous rendre service de ce costé-là. Je vous prie, Monsieur, de m’honorer tousjours de vostre souvenir, et de compter sur moy, comme sur l’homme du monde, qui est avec le plus de sincerité et de passion Monsieur vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur Chouët Geneve, le 23 mars, 1697.

Notes :

[1] Les lettres de Bayle à Jean-Robert Chouet sont perdues.

[2] Sur le passage de David Polhill et de Richard Mead à Rotterdam après avoir quitté Jean-Robert Chouet à Genève, voir Lettre 1113, n.3.

[3] Il s’agit sans doute d’un fils de Robert Fleming, pasteur à Rotterdam, voir Lettre 331, n.17.

[4] Le fils de Josua van Belle, sieur de Waddinxveen, poursuivait ses études à Genève et logeait chez Vincent Minutoli : voir Lettre 1080.

[5] DHC, art. « Turrettin (François) », rem. C : « Il a laissé un fils [ Jean-Alphonse Turrettini] qui a des dons extraordinaires. J’ai cité quelque part [art. « Nicolle (Pierre) », cit. 13] les doctes thèses qu’il soutint à Leide l’an 1692. La philosophie de Mr Descartes qu’il a si bien apprise de Mr Chouët (4), donne un grand relief aux lumières qu’il s’est acquise dans la théologie [...] ». Note 4 : « Cet illustre professeur, l’ornement de Genève sa patrie, a été tiré depuis long tems de sa profession, pour être admis au gouvernement de la République. »

[6] Bayle ne devait pas consacrer d’article à Michel Servet dans la deuxième édition du DHC, mais il le mentionne, dès la première édition, à l’article « Francus (Sébastien), anabaptiste au XVI e siècle » : « Ajoutons qu’il [ Sébastien Franck] tira des conséquences fort étranges d’un axiome de Servet touchant la présence de Dieu, car il prétendit que non seulement les bêtes, mais aussi les créatures inanimées participoient à une ame générale qui étoit divine. Le sieur de Sainte-Aldegonde, qui m’apprend cela, souhoitoit qu’on examinât profondément le principe d’où ces conséquences étoient tirées. » La source citée par Bayle est une lettre de Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde à Théodore Bèze de l’an 1566.

[7] DHC, art. « Sadeur (Jaques) » sur l’ouvrage de Gabriel de Foigny, La Terre australe connue : c’est à dire la description de ce pays inconnu jusqu’ici, de ses mœurs et de ses coûtumes. Par Mr Sadeur, avec les aventures qui le conduisirent en ce continent, et les particularitez du sejour qu’il y fit durant trente-cinq ans et plus, et de son retour. Reduites et mises lumiere par les soins et la conduitte de G. de F. (Vannes [Genève] 1676, 12° ; éd. P. Ronzeaud, Paris 1990). Dans la deuxième édition du DHC, à la remarque G de son article « Sadeur », Bayle cite la lettre de Chouet : « Voici ce qui me fut écrit de Geneve le 13 [ sic] de mars 1697 : “Vous ne serez pas faché [...] où il est mort depuis cinq ans.” »

[8] Nous ne savons pas si Bayle a répondu à la lettre de Chouet (en tout cas, c’est la dernière lettre de Chouet à Bayle que nous connaissions) ; Bayle ne semble pas avoir répondu à sa demande étonnante d’insérer une comparaison entre les maisons de Lesdiguières et de Matignon pour les besoins d’un procès : Lesdiguières est mentionné brièvement à l’article « Chamier (Daniel) », rem. D, et Matignon à l’article « Navarre (Marguerite de Valois, reine de) », rem. Q.

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