Lettre 1246 : Henri Des Marets à Pierre Bayle

[Noordwijk, le 20 avril 1697]

Monsieur

Depuis que j’ay eu l’honneur de vous embrasser [1] j’ay veu bien des gens, mais qui tous ensemble mettent vôtre travail à un tres haut prix, et ont pour vous toute l’estime que vous meritez. J’ay aussi eu occasion de m’entretenir avec mon frere [2], que j’ay trouvé sur le meme ton, et qui n’a fait que cette remarque, que vôtre contretenant [3] s’y rencontroit plus souvent qu’il ne falloit, pour luy faire achever sa vie en tranquillité, et sans l’obliger à recourir à l’ a0pa/gxomai si fort querellé Act[es] I [4]. Il m’a appris le risque que courut le sieur Leers en France d’etre pris pour espion sur une lettre d’avis adressée à Mr de Pontchartrain et ecrite de Sedan [5]. Vous saurez sans doute ce que je veux dire. Cela me fait conclurre que jamais un homme n’est plus mechant que quand il contrefait l’homme de bien.

Continuez, Monsieur, courageusement la suitte de vôtre excellent travail, dont tant de gens sont amoureux, apres que vous les avez mis en goût, par / ce que vous avez dejà publié, et qu’ils ont si favorablement receu. Je continueray de prier Dieu qu’il vous conserve la santé et la vie, et me feray un plaisir singulier d’étre constamment reconnu comme etant sans reserve Monsieur vôtre tres humble et tres obeissant serviteur Des Marets De Noortwyck ce 20 d’Avril 1697

Notes :

[1] Sur Henri Des Marets, fils de Samuel, voir Lettre 1077, n.1. Il adresse sa lettre de Noordwijk, sur la côte entre Leyde et Haarlem, mais c’est sans doute au cours d’un voyage car, selon l’article de Bayle dans le DHC, il était à cette époque pasteur de l’Eglise wallonne de Delft.

[2] Bayle consacre un article du DHC à « Marets (Samuel des) », dont la remarque F précise que le grand théologien de Groningue avait deux fils, dont l’aîné, Henri , avait abandonné une carrière d’avocat pour faire des études de théologie ; il fut appelé comme pasteur à Cassel en 1652 et accepta la vocation de Boisleduc l’année suivante ; en 1662, il devint pasteur de l’Eglise wallonne de Delft et refusa en 1669 la vocation que lui adressa l’Eglise wallonne de Leyde. Son frère cadet, Daniel, naquit à Maastricht en 1635 ; après ses études, il fut – avec son père – pasteur de l’Eglise wallonne de Groningue ; en 1656, il fut appelé à Middelbourg et, en 1662, à La Haye. Il se retira ensuite à Hontslaerdijck.

[3] Votre adversaire : Pierre Jurieu.

[4] Des Marets écrit a0pa/gxomai, qui signifie « se pendre ». Ce verbe est utilisé en Matthieu 27, 5, pour désigner la façon dont le disciple Judas, qui avait trahi Jésus, se suicida : il se serait pendu. Cependant, au cours du XVII e siècle, une discussion animée eut lieu sur la signification exacte de ce verbe, puisque le livres des Actes, 1, 18-19, raconte la mort de Judas d’une autre manière : il serait tombé sur un terrain ( Haceldama : le champ du sang) qu’il avait acheté. Tous les exégètes du Nouveau Testament du XVI e et du XVII e siècle s’efforçaient d’harmoniser les deux récits, qui sont en réalité incompatibles. Des Marets aurait donc dû renvoyer à Matthieu 27 plutôt qu’à Actes 1, mais on comprend son erreur. Il signifie ainsi que l’ennemi de Bayle ( Jurieu) ne connaîtra plus de repos et qu’il voudra plutôt commettre le suicide et se pendre, à la manière de Judas, selon le terme si controversé du récit biblique en Actes 1 (ou plutôt en Matthieu 27). Bayle était en mesure de saisir l’allusion car il avait évoqué les débats exégétiques dans les NRL, mai 1684, art. VI, consacré aux Jacobi I.F.F. Gronovii Exercitationes Academicæ, de pernicie et casu Judæ του προδοτου (Lugduni Batavorum 1683, 4°) : « Il n’y a gueres de contradictions apparentes dans l’Ecriture qui ayent plus exercé les interpretes que celle qui regarde la mort de Judas. S. Matthieu nous dit d’un côté [Mt 27,5] que ce perfide jetta dans le temple l’argent qu’il avoit reçû pour trahir son maître et qu’il s’en alla, et s’étrangla ; mais S. Pierre nous dit de l’autre [Ac 1,18s] qu’il se pendit, et qu’il creva par le milieu, et que toutes ses entrailles se répandirent. On ne voit pas bien comment un homme qui s’étrangle peut tomber dans l’accident dont S. Pierre fait mention. Les critiques se sont signalés à qui mieux mieux pour ôter la difficulté. M. Gronovius prétend qu’ils n’y ont pas réussi. » On remarque que le résumé par Bayle de la différence entre les deux textes ( s’étrangler / se pendre) masque la difficulté ( tomber / se pendre) plutôt que de la mettre en évidence – à l’exemple de la traduction de Sacy. Voir H.J. de Jonge, « De bestudering van het Nieuwe Testament aan de Noordnederlandse universiteiten en het Remonstrants Seminarie van 1575 tot 1700 », in Verhandelingen der Koninklijke Nederlandse Akademie van Wetenschappen, Afdeling Letterkunde, Nieuwe Reeks, 106 (1980), p.58 et 61, et, du même, « The study of the New Testament in Dutch universities, 1575-1700 », History of Universities, 1 (1981), p.113-129 (en particulier, p.120), où il cite les interventions de Grotius, de Vossius, de Saumaise, de Gronovius et de Perizonius. Nous remercions H.J. de Jonge de nous avoir fourni cette explication de l’expression énigmatique d’ Henri Des Marets.

[5] Pontchartrain jouait apparemment un rôle important dans le commerce des livres et n’hésitait pas à faire adresser des livres interdits à son neveu, l’ abbé Bignon : voir Lettre 1203, n.4. Cet épisode du voyage de Reinier Leers en France ne fait pas l’objet d’un commentaire dans l’étude d’O. Lankhorst, Reinier Leers (1654-1714). Uitgever en boekverkoper te Rotterdam. Een Europees « Libraire » en zijn fonds (Amsterdam, Maarssen 1983).

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