Lettre 125 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan, le 25 aout 1676]
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Je receus hier un fort gros paquet de mon f[rere] J[oseph] [1] qui m’apprit entr’autres nouvelles agreables le bon etat de votre santé, de toute la famille, et de tous les parens et amis. J’en fus d’autant plus rejoüy qu’il y a plus de 8 ou 9 mois que je n’avois rien ouy dire de semblable, car je ne suis pas de ceux qui s’accoutument enfin à n’entendre point parler de leurs amis, et qui deviennent insensibles par le non-usage, aux maux et aux biens qui arrivent à ces amis là. Je prie Dieu de vous conserver long tems animo et corpore pariter vegetum [2] et de vous remplir tous de ses graces les plus exquises*. Je me recommande aussi à vos bonnes prieres tant pour pouvoir soutenir les dures et penibles fonctions de mon employ à sa gloire et à mon propre salut, que pour n’etre pas recherché pour ce que vous savez [3]. On jouyssoit icy d’une espece d’immunité parce que les affaires de religion qui nous regardent, se traittent à la Cour sur le pied* d’affaires etrangeres [4] et ne subissent pas le destin des affaires de religion du reste de la France, mais on commence de nous ranger à la condition generale, et je ne sai s’il y a lieu où le parti contraire agisse avec plus de hauteur, qu’il commence de faire depuis environ un an [5]. Je pris grand part* à la nouvelle qu’on me dit il y a peut etre un mois, que l’armée de Mr de Navailles s’etoit separée, partie pour s’embarquer en Provence et aller à Messine, partie pour aller renforcer les autres armées de S[a] M[ajesté] [6][.] Cela pourra faire que vous n’aurez point de quartier* d’hyver cette année cy. Je ne sai si cette armée etoit guere forte, mais je vous asseure en homme nouvelliste*, qu’on ne parloit pas plus d’elle que si elle n’eut pas eté au monde, et je croi que tous ses exploits se reduisent à avoir vecu quelques mois aux depens des Catalans [7]. Ce n’est pas le moyen de reparer le malheur que Mr de Navailles eut en Candie [8]. Mr de Schomberg y a sans doutte acquis plus de reputation, mais il est en etat d’en acquerir bien davantage, car il marche avec 40 m[ille] hommes pour forcer les lignes* des ennemis devant Mastricht [9]. Dans deux ou 3 jours nous saurons icy le succez* de cette grande entreprise. Mr le p[rin]ce d’Orange a une armée tres formidable, et sa circonvallation est garnie de plusieurs redouttes, il presse la place vivement, mais jamais garnison ne s’est mieux deffendue, celui qui commande dans la place est un Catalan qu’on appelle Mr de Calvo tres bon officier, et qui a fait bien perir de monde aux ennemis [10]. Je suis du plus profond de mon ame v[otre] t[res] h[umble] et t[res] o[beissant] s[erviteur][.]

le 25 aout 1676

Notes :

[1] Il faut entendre par là un gros paquet de lettres : il s’agit des lettres de Joseph du 23 et du 30 août 1675 et du 20 avril 1676, qui ne nous sont pas parvenues, mais auxquelles Pierre répondra par les Lettres 126 et 128.

[2] « frais et dispos d’âme et de corps ».

[3] Bayle sous-entend son état de « relaps ».

[4] Sedan avait été annexé bien après la promulgation de l’Edit de Nantes et sous des conditions particulières : voir sur ce point la note suivante. Comme c’était souvent le cas alors, s’agissant de territoires frontaliers, Sedan avait bénéficié d’un traitement plus doux que les provinces intérieures du royaume.

[5] La principauté de Sedan avait été rattachée à la France en 1644, en représailles pour la participation du duc de Bouillon au complot du comte de Soissons (voir Lettre 39, n.1). Le traité d’annexion, du 30 juin 1644, confirma expressément les « droits, prérogatives, avantages, privilèges, liberté, exercices publics en particulier » de la R.P.R. ; le roi promettait « la pleine, entière et perpétuelle jouissance » de tout ce qui était contenu dans l’Edit précédent « sans déchet ni diminution » (E. Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes, contenant les choses les plus remarquables qui se sont passées en France jusqu’à l’édit de révocation (Delft 1693-1695, 4°, 5 vol.) iii.19). Aussi pendant longtemps les réformés de Sedan se crurent-ils à l’abri des restrictions de droit qui frappaient les Eglises réformées du royaume soumises aux dispositions de l’Edit de Nantes interprétées « à la rigueur » : ils n’envoyaient pas de députés aux synodes nationaux, ce qui était aussi le cas des réformés de Metz, ville qui se trouvait elle aussi avoir été annexée formellement au royaume après 1598. Toutefois, sous l’action énergique de l’archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, de qui relevait Sedan, le sort des habitants réformés de l’ancienne principauté devint peu à peu le même que celui de leurs coreligionnaires de l’intérieur du royaume : voir Lettre 133, n.5. Bayle évoquera plusieurs fois le cas de Sedan dans son pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand (Saint-Omer [Amsterdam] 1686) : voir éd. E. Labrousse (Paris, 1973), p.52-53, 79-80.

[6] On trouve dans la Gazette de nombreuses allusions au départ de Duquesne à Messine, départ annoncé dans le n° 61, nouvelle de Paris du 4 juillet 1676, et confirmée par le n° 74, nouvelle de Toulon du 31 juillet 1676, qui signale son départ de Hyères. On apprendra par la suite son passage au large de Naples et son arrivée à Messine dans les ordinaires n° 79, nouvelle de Venise du 12 août 1676, n° 81, nouvelle de Naples du 11 août 1676. Sur ses différentes victoires sur Ruyter, voir Lettre 123, n.12. Cependant, dans ces rapports on ne trouve aucune allusion à l’embarquement de Navailles annoncé ici par Bayle. Cette campagne fait l’objet d’un commentaire détaillé par M. Vergé-Franceschi, Abraham Duquesne, huguenot et marin du Roi-soleil (Paris 1992), p.268-277.

[7] Aussi bien les Espagnols que les Français tenaient la Catalogne pour un théâtre secondaire d’opérations militaires.

[8] Sur la reddition de Candie aux Turcs, voir Lettre 65, n.28.

[9] Depuis quelque temps déjà les nouvelles du siège de Maastricht paraissaient dans la Gazette. Bayle fait ici plus particulièrement allusion au n° 71, nouvelle de Lille du 5 août 1676, faisant allusion au départ des troupes de Schomberg, et au n° 76, nouvelle de Liège du 16 août 1676. Cette opération sera résumée dans le n° 81, nouvelle de Paris du 5 septembre 1676, et dans l’extraordinaire n° 82 du 10 septembre 1676.

[10] Jean-Sauveur (ou François) de Calvo (1625-1690), Catalan passé au service de la France en 1641, fut nommé maréchal de camp le 2 avril 1675 ; le 7 juillet 1676, il fut chargé de la défense de Maastricht et s’acquitta avec succès de sa tâche, puisque le prince d’Orange leva le siège le 27 août. En récompense, le roi lui donna le gouvernement d’Aire, confirmé le 7 septembre 1679 ; jusqu’à cette date, il devait conserver le gouvernement de Maastricht. Voir Pinard, Chronologie historique militaire, iv.274-76. Bayle tient ces nouvelles des rapports de Charleroi dans les ordinaires de la Gazette n° 74 du 9 août 1676, et n° 79 du 26 août 1676, où il est fait explicitement allusion à M. de Calvo. L’action sera décrite dans son ensemble dans l’extraordinaire ultérieur n° 82 du 10 septembre 1676 intitulé « Le Journal du siège de Mastric, exactement écrit par un officier de la garnison ».

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