Lettre 1251 : Pierre Bayle à Jacques-Gaspard Janisson du Marsin

[Rotterdam, le 2 mai 1697]

Vous avez sçu sans doute la mort de Lucas le fameux auteur de la Quintessence des nouvelles [1], qui a publié pendant tant d’années un si horrible detail de satyres infamantes et grossierement fabuleuses. Un horloger de profession a pris sa place [2]. Il a commencé de publier une nouvelle Quintessence deux fois la semaine comme l’autre, mais il promet d’eviter les excès de son predecesseur. Quelques uns avoient d’abord cru que ce nouveau quintessenceur etoit le s[ieur] Jacques Fleurrois , cydevant ministre à Geneve, et qui[,] aiant eté deposé[,] se retira à Amsterdam, et y publia entr’autres livres, les Lettres sinceres [3], que l’on achetoit un louis d’or à Paris en 1681. Mais on m’a assuré que cet auteur n’est plus en Hollande depuis très long tems. On m’a dit qu’il s’en alla en Amerique et qu’il y est mort, mais on n’a pu me donner cela comme un fait certain.

La Gazette d’aujourdhui m’apprend que M. Genest a cedé ses pretentions à Mr Cousin [4]. Apprenez-moi de quelle province est M. Genest, et s’il a eté secrétaire de M. Pel[l]isson [5].

Il y a un livre nouveau qui a pour titre : Le Jesuite defroqué ou les ruses de la Société [6]. C’est un dialogue où l’on fait parler les gens sans garder beaucoup le vraisemblable.

Notes :

[1] Jean Maximilien Lucas (1646-1697), originaire de Rouen, s’établit aux Provinces-Unies vers 1667 et acquit la qualité de citoyen d’Amsterdam en 1670 ; il fut enregistré comme libraire en 1670 et s’associa avec Hieronymus Sweets. Il imprima divers textes entre 1673 et 1677, mais fit banqueroute et semble alors s’être consacré à des impressions clandestines en association avec Jean Crosnier (?-1709) et Louis-François Chavigny de La Bretonnière (1652-1698). Comme ses associés, il fut condamné pour l’impression de gazettes et de livres interdits. Il est connu comme l’auteur de La Vie de M. Benoît de Spinoza qui circula en manuscrit et fut publiée pour la première fois dans La Vie et l’Esprit de Mr Benoît de Spinoza (s.l. 1719, 8°), qui constitue la première édition du Traité des trois imposteurs ; ce texte biographique de Lucas fut exploité par Jean Colerus dans la Vie de Spinoza publiée en annexe du recueil intitulé Réfutation des erreurs de Spinoza par M. de Fénelon, par le P[ère] Lami et par le comte de Boulainvilliers (Bruxelles 1731, 12°) édité par Nicolas Lenglet Dufresnoy. Quant au périodique de Lucas mentionné par Bayle, il s’agit de la Quintessence des nouvelles historiques, critiques, politiques, morales et galantes (La Haye, Amsterdam, 1688-1730), fondée par Lucas, qui la publia jusqu’en 1694 ; il fut arrêté le 1 er mars de cette année et condamné à quatre ans de bannissement. Il mourut en février 1697. Voir le Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Sgard) et le Dictionnaire des journaux, n° 1153 (art. d’ A. Sokalski) ; Prosper Marchand, Dictionnaire historique, ou mémoires critiques et littéraires concernant la vie et les ouvrages de divers personnages distingués particulièrement dans la République des Lettres (La Haye 1758), art. « Impostoribus (Liber de tribus), sive Tractatus de vanitate religionum », i.312-330 ; S. Berti, Trattato dei tre impostori, La Vita e lo spirito del Signor Benedetto de Spinoza ; La Vie et l’esprit de Mr Benoit de Spinosa (Torino 1994) ; S. Berti, Fr. Charles-Daubert et R. Popkin (dir.), Heterodoxy, Spinozism and Free-Thought in early eighteenth century Europe. Studies on the « Traité des trois imposteurs » (Dordrecht, Boston, London 1996) ; F. Charles-Daubert, Le « Traité des trois imposteurs » et « L’Esprit de Spinoza ». Philosophie clandestine entre 1678 et 1768 (Oxford 1999).

[2] Il semble que ce soit un certain Verou (ou Veron) qui succéda à Jean Lucas comme rédacteur de la Quintessence des nouvelles ; c’est la présente lettre de Bayle qui sert de témoignage sur sa profession d’horloger ; on ne sait rien d’autre de lui. Voir Dictionnaire des journaux, n° 1153, et Dictionnaire des journalistes, s.v.

[3] Il s’agit de Gédéon Flournois, pasteur à l’hôpital de Genève en 1672, qui fut censuré en 1676 et destitué en 1680 : voir Lettre 206, n.9. Il se rendit aux Provinces-Unies et obtint un poste de pasteur au Surinam. L’ouvrage mentionné par Bayle s’intitule Lettres sincères d’un gentilhomme françois (Cologne 1681-1682, 12°, 3 vol.) ; il est dirigé contre les jésuites.

[4] Cette nouvelle ne se trouve pas dans la Gazette, ni dans le Mercure galant, ni dans la Gazette d’Amsterdam du 2 mai 1697. Il s’agit de « prétentions » à une place à l’Académie française : Louis Cousin (1627-1707), rédacteur du JS, y succéda à Paul-Philippe Chaumont le 15 juin 1697 ; l’abbé Charles-Claude Genest (1639-1713) l’y suivit le 27 septembre 1698, succédant à Claude Boyer. Jean-Baptiste Dubos devait le remplacer en 1719.

[5] Charles-Claude Genest avait été le protégé du duc de Nevers avant de devenir secrétaire auprès de Paul Pellisson-Fontanier ; il devint par la suite abbé de Saint-Wilmer et aumônier de la duchesse d’Orléans. Voir Genest, Poésies à la louange du roi (Paris 1674, 8°), épître ; Pierre-Joseph Thoullier d’Olivet (1682-1768), Vie de M. l’abbé Genest adressée à M. le [président Bouhier], in J.-B. Michault, Mélanges historiques et philologiques (Paris 1754), tome I ; K. Feess, Charles-Claude Genest. Sein Leben und seine Werke (Strasbourg 1912) ; F. Preyat, Le Petit Concile de Bossuet et la christianisation des mœurs et des pratiques littéraires sous Louis XIV (Berlin 2007), p.28-29.

[6] Le Jésuite défroqué ou les ruses de la société (« Rome, aux dépens de la Société » [1697], 12°).

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