Lettre 1252 : Michel Le Vassor à Pierre Bayle

• A Londres ce 23 avril / 3 mai 1697

Je croi, Monsieur, que vous aurez reçû une lettre que je me suis donné l’honneur de vous écrire il y a quinze jours [1]. Du moins elle • devoit être dans l’une des huit malles qui • sont arrivées en Hollande toutes à la fois. Je vous y marquois quelque chose de ce que vous me demandez dans votre derniere lettre [2]. Je n’ai point vû qu’on ait fait ici de si gran[d]s vacarmes contre votre livre. Il y a quelques François qui ont crié à tort et à travers sans en avoir presque rien lû. Mais vous savez qu’il y a des gens prevenus ou malins partout. Vos ennemis ont ici leurs partisans et leurs emissaires qui font du bruit. Mais les gens raisonnables vous rendent justice. Je vous dirai franchement, et je croi vous l’avoir déja dit, que les Anglois ont trouvé qu’il y avoit trop de gaillardises, trop de choses personnelles contre M. Jurieu, et cela vient de ce qu’ils ne l’estiment gueres et qu’ils ne croient pas qu’on doive relever avec tant de soin les pauvretez qu’il a dites. Ils ne vous accusent point d’impieté ; on reconnoît que vous avez fort bien parlé contre Socin, Spinosa et quelques autres ; mais on a trouvé à redire que vous aiez fait quelques applications ou quelques railleries un peu trop libres dans certaines choses qui regardent la religion, comme lorsque vous avez parlé de quelques personnages de l’Ancien Testament [3]. Quelques uns croient aussi y trouver trop de pyrrhonisme [4]. Si on examinoit bien ce que vous dites là dessus, je ne croi pas qu’on y put blamer beaucoup de choses. Mais comme on se sert d’un pyrrhonisme outré pour attaquer la religion, ce qui a le moindre air de pyrrhonisme allarme certaines personnes. / Il y a sans doute un pyrrhonisme raisonnable, et tout en iroit mieux dans le monde si on savoit suspendre à propos son jugement. Mais c’est une chose qu’on ne connoît pas beaucoup : à propos du pyrrhonisme il me semble que vous avez hazardé un mot nouveau en francois sur cette matiere[,] c’est celui d’ epoque. Il est vrai que le grec signifie l’acte par le quel on suspend son jugement. Mais il me semble que dans notre langue ce mot d’ epoque signifie seulement le temps précis au quel une chose a commencé, ou a êté faite. Ce n’est pas là grand’chose.

Comme le pouvoir arbitraire et l’ obeïssance passive sont maintenant des choses fort decriées en Angleterre [5], et que le parti de la liberté du peuple l’emporte, il y a des Anglois qui ont • crû remarquer, que vous favorisiez trop ces deux sentimen[t]s, et ils ont voulu conclure que vous condamniez la derniere revolution [6]. Un Hollandois homme de lettres et fort attaché au roi, s’est sur tout fort recrié la dessus [7]. Les Anglois sont presque toujours extremes dans leurs sentimen[t]s sur tout quand il est question de parti. Il y en a qui outrent la liberté du peuple, comme il y en a eu qui ont poussé trop loin l’obeissance passive, comme ils disent. Ainsi je ne me reglerois pas sur le gout des uns ou sur celui des autres. Je suis bien persuadé que ce qu’on appelle pouvoir absolu ou arbitraire, est la plus grande peste du genre humain : mais les seditions et les guerres civiles ne sont gueres moins à craindre. Cependant comme le peuple ne remuë gueres quand on ne l’opprime pas et quand on le gouverne avec équité, je croi qu’il est plus sûr d’imprimer de l’horreur de la tyrannie et du pouvoir despotique et arbitraire. Croiez vous qu’il y eut tant de mal à faire un peu de peur aux princes et à les retenir dans le devoir que les loix leur • prescrivent ? L’Evangile nous ordonne t’il de vivre comme des betes et de laisser faire un fou ou un ambitieux qui / croit qu’on ne peut lui demander compte de ses actions ? Je suis persuadé que vous avez voulu • réfuter seulement certaines esprits seditieux et remuan[t]s. Mais si vous eussiez condamné aussi ouvertement le pouvoir arbitraire et la tyrannie, il me semble que nos Anglois • auroient êté plus conten[t]s de votre ouvrage. Il y a un milieu entre Milton et les flat[t]eurs des princes.

Il est vrai que M. Berteau [8] vous a rendu justice et nous avons souvent parlé de votre ouvrage. Nous l’avons tous deux lû tout entier. Il a pris votre parti en galant homme aussi bien que M. de La Bastide [9]. Mais ils n’ont pu se dispenser de passer condamnation sur quelques articles. On a trouvé aussi que vous releviez trop certaines foiblesses de quelques gens de lettres qu’on avoit oubliées ou pardonnées à leur mérite. Enfin qu’il y avoit trop de critiques sur la chronologie ou sur des faits peu importan[t]s. Pour moi, j’ai repondu à cela[ :] que ce qui paroit inutile à certaines gens, d’autres seroient bien aises de le trouver, et qu’un dictionnaire est pour tout le monde. Les uns y cherchent ceci ; et les autres cela. • Je n’aurois pas pris la liberté de vous faire tout ce detail, si vous ne l’aviez souhaité. Un auteur judicieux comme vous connoit mieux son ouvrage qu’aucun autre. Il est meme difficile de se regler sur le gout des lecteurs. Si on s’en rapporte à certaines gens, on ne retranchera rien. Si on veut oter ce que les uns ou les autres n’approuvent pas[,] il ne faudra rien laisser. Le plus sûr, c’est de consulter la raison et le bon sens ; et c’est ce que vous savez faire en perfection.

Je vous avois prié de faire une proposition à M. Leers [10], si vous avez quelque chose à me dire là dessus je pour[r]ai recevoir votre reponse avant que d’aller à la campagne. En tout cas, vous pouvez m’adresser toujours vos lettres chez M. Vaillant [11]. Je m’acquitterai fidelement de la commission que vous me donnez pour M. Berteau [12].

On • dit que le roi partira demain de grand matin pour s’aller embarquer [13]. Si cela est vous saurez son arrivée avant que d’avoir reçu ma lettre. Mylord Sunderland est grand chambellan [14]. Il m’avoit dit qu’il m’enverroit une lettre pour vous. Mais les affaires le lui ont fait oublier à mon avis. Le papier me manque : je suis tout à vous Le Vassor

On a dit ici que votre livre a eté defendu en France [15] : cela est il vrai ?

 

A Monsieur / Monsieur Bayle chez Monsieur / Leers marchand libraire / Rot[t]erdam à Rot[t]erdam / Hollande

Notes :

[1] Voir la lettre de Michel Le Vassor à Bayle du 23 avril (Lettre 1247).

[2] La lettre de Bayle est perdue, mais on devine qu’il avait demandé à Le Vassor comment le DHC était reçu en Angleterre.

[3] Bénédict Pictet avait fait le même reproche, en pensant sans doute aux articles tels que « Adam », « Eve », « Caïn », « David » et « Sara » : voir Lettre 1232, n.8.

[4] Le Vassor fait certainement allusion à l’article « Pyrrhon », mais Bayle allait renforcer ce pyrrhonisme dans les Eclaircissements de 1702 face aux critiques émanant du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam et pour mieux se défendre contre les accusations d’incroyance lancées par Jurieu.

[5] Le Vassor reprend une remarque faite dans sa lettre précédente (Lettre 1247), sans doute à propos des articles « Hobbes » et « Milton », en particulier.

[6] Bayle avait, en effet, condamné la « Glorieuse Révolution » de 1688 dans sa Réponse d’un nouveau converti et dans l’ Avis aux réfugiés ; il ironisait dans l’article « David » du DHC sur le statut accordé par les huguenots à Guillaume d’Orange, nouveau roi d’Angleterre.

[7] Nous ne saurions identifier avec certitude cet homme de lettres hollandais « fort attaché au roi ». Il s’agit peut-être de Constantin Huygens le jeune, secrétaire du roi, puisqu’il était, en effet, un diplomate homme de lettres, partageant beaucoup des intérêts scientifiques de son frère Christian : voir Lettre 1159, n.14. Il travailla au développement des téléscopes et, depuis 1689, passait au moins six mois par an à Londres. Il fut enterré à La Haye le 2 novembre 1697.

[8] René Bertheau (1625-après 1695) avait été pasteur de Montpellier et s’était réfugié en Angleterre à la Révocation. Il avait passé un doctorat à Oxford en 1686 et avait acquis la nationalité britannique en 1687. Cependant, il semble plus probable que Le Vassor se soit entretenu avec le fils de René Bertheau, Charles, réfugié avec son père et devenu pasteur de l’Eglise londonienne wallonne de Threadneedle Street : voir Lettre 164, n.40.

[9] Marc-Antoine de La Bastide (1624-1704), réfugié en Angleterre en 1687 : voir Lettres 104, n.22, 152, n.2, 164, n.28. Voir aussi, sur son intervention pour disculper Bayle de la composition de l’ Avis aux réfugiés, Lettre 750, n.38 et 43.

[10] Le Vassor avait proposé à Reinier Leers, par l’intermédiaire de Bayle, son édition des mémoires de Vargas sur le concile de Trente : voir Lettre 1247, n.4.

[11] Chez François Vaillant, libraire à Londres, avec qui Le Vassor était en relation : voir Lettre 1248.

[12] Nous ne connaissons pas cette mission, la lettre de Bayle étant perdue.

[13] Sur le voyage de Guillaume III aux Provinces-Unies à l’occasion des négociations du traité de Ryswick, voir N. Japikse, Prins Willem III : de stadhouder-koning (Amsterdam, 1930-1933, 2 vol.), ii.379-380. A cette date, les négociations se tenaient déjà depuis quelques temps : Guillaume rejoignit d’abord son armée en Flandres ; en juin, il fit avancer ses troupes sur Bruxelles, menacée par les Français ; ce n’est qu’en août qu’il put se rendre à Het Loo.

[14] Sur Robert Spencer, Lord Sunderland, voir Lettre 1177, n.1.

[15] Sur l’interdiction du DHC en France par le chancelier Louis Boucherat après lecture du Jugement de l’abbé Renaudot, voir Lettre 1215, n.3 et 6 .

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