Lettre 1257 : François Janiçon à Pierre Bayle

• A Paris ce 10 e mai 1697

Je repon[d]s, Monsieur, aujourd’huy à vos deux dernieres lettres dont celle du deux de ce mois m’a été remise par Mr l’ abbé Du Bos en me communiquant les nouvelles litteraires que vous lui avés ecrites [1] : j’aurois deja repondu à la premiere n’etoit que j’attendois toujours que quelcun de mes amis me pretat vôtre Dictionnaire pour le pouvoir parcourir un peu à loisir affin de vous en dire mon sentiment. Mais ceux qui l’ont ne sont pas bien aises de s’en deffaire pour long temps. Ce que j’en ai pu parcourir m’a fait connoître en general que ce qu’il y a de bon le doit emporter sur le mal que vos amis et vos ennemis y ont remarqué et qu’ainsy il ne laissera pas de se bien debiter[,] quoyq[ue] la critique de Mr l’abbé R[enaudot] ait été un peu trop poussée [2]. On ne peut pas dire qu’elle soit tout à fait injuste et l’on ne sauroit le blamer de n’avoir pas conseiller [ sic] à Mr le chancelier d’en permettre l’entrée dans le royaume, y ayant des endroits de ce livre où la relligion romaine est assés violemment attaquée. Plusieurs personnes ont été scandalisées de ce que vous avés dit de la famille des Botru dont est issüe la duchesse d’Estrée d’à present [3], sur quoy j’ay répondu qu’étant comme vous étes dans un païs de liberté[,] on ne doit pas trouver étrange que vous ayés mis des choses que vous avés trouvé imprimées à Paris avec privilége, et sur la bonne foy de Mr Menage qui etoit compatriote des Botrus[.] J’ay méme avancé en vôtre faveur que vous aviés û la moderation de n’y pas ajouter un rondeau qui y pouvoit fort bien trouver sa place contre le bon Mr le comte de Seran [4] qui est à present en cette ville agé de 83 ans. Voicy le rondeau tel que ma memoire me le peut fournir

Serran enfant issu du vice

Mais avoüé par le caprice

d’un pere plus cocu que fou :

Mazarin le nomme Botrou

et les Angevins leur supplice.

Il est tout rempli de malice

Et d’une sordide avarice

qui l’a rendu jusqu’à un sol.

On l’accuse de malefice

Et ce seroit un sacrifice

dont tout le monde riroit prou

• s’il lui voyoit la corde au col

Et l’executeur de justice. /

Si j’avois sçu que feu Mr Pelisson [e]ût dû trouver sa place [5] dans votre Dictionnaire j’aurois pû vous envoyer il y a long temps la coppie • que vous trouverés cy jointe d’une lettre qu’il m’ecrivit au sujet du Sorberiana que feu Mr Graverolle fit imprimer à Toulouze et qui fut dedié par le libraire à Mr Pelisson [6] ; un des premiers exemplaires m’en • ayant eté envoyés par la poste, je le communiqué [ sic] d’abord à Mr Menage qui[,] y ayant trouvé bien des duretés contre lui auxquelles il ne s’étoit pas attendu[,] en parla à Mr Pellisson, qui l’assura n’avoir point encore vu le livre, et m’ecrivit sur cela la lettre dont je vous parle sous le pretexte d’y faire mettre promptem[en]t des cartons pour en faire changer ces duretés là. En effet lui ayant remis mon exemplaire aussitôt[,] qu’il l’ût lû[,] il écrivit à Mr de Fermat cons[eill]er au parlement de Toulouse [7] son amy pour le prier de faire arréter le debit de ce livre jusqu’à ce qu’on y ût mis les cartons qu’il disoit vouloir y faire ajouter. Mais Mr Pelisson fit paroître en cela qu’il étoit meilleur courtisant [ sic] que bon amy car[,] ayant trouvé dans ce livre sur l’article du mot de Scar[r]on une • page qu’il crut ne devoir pas étre agreable à une dame de la cour qui y est toute puissante [8][,] il donna d’abord ordre d’en retrancher cette page et y en fit substituer une autre en sa place sans faire changer un iota de ce qu’il y avoit de facheux* dans ce livre contre Mr Menage, quoyque ce fut le pretexte sous lequel vous verrés par sa lettre, qu’il me l’avoit demandé. Cependant Mr Menage mourout [ sic] dans cette pensée que Mr Pelisson lui avoit rendu ce bon office sans en avoir eté prié par lui. C’est ce que vous pour[r]és voir dans la derniere edition de ses Origines de la langue françoise qui fut faitte il y a quatre ou 5 ans en vos quartiers. C’est, ce me semble, sous les mots de huguenot ou parpaillaut [9][.] Quelqu’honnete que fut la lettre de Mr Pelisson à mon egard, je vous avoüe que je fus fort indigné contre lui de ce qu’il avoit ainsy manqué de parole à Mr Menage et à moi. Cependant je ne sai si j’aurois osé vous envoyer dans le temps la copie de cette lettre parce que je l’avois déja faitte voir à quelques personnes et entr’autres à celui de notre connoissance qui est à present dans le chateau de Saumur [10]. Mais à present vous en ferés tel usage que vous jugerés à propos selon vôtre prudence.

Je n’ai pas manqué à faire voir à Mr et à Mad e Dacier ainsy qu’à M rs Vezin et de Visé ce que vous m’avés écrit pour eux [11], et j’ay fait tenir à Mr Pincon le billet qui vous lui avés addressé [12]. L’ Hypocrate dont Mr Dacier a commencé la traduction vient de paroître en deux tomes in 12° avec des notes [13]. Mad e Dacier s’en va aux eaües [ sic] de Vichy et de Bourbon. J’ay fait remettre à Mr Pinçon le billet que vous lui avés écrit et dont il vous rendra compte [14][.]

 

A Paris le 26 may 1692

Vous aurés oublié sans doute, Monsieur [15], une obligation que je vous ai il y a longtemps, et dont je me suis toujours souvenu, encore que jusques ici je ne vous aye pas rendu graces très humbles, comme je fait maintenant de tout mon cœur ; c’est de m’avoir envoyé le plus honnêtement du monde le Sorberiana que je cherchois pour en faire supprimer un endroit qui regardoit un de mes amis et des vôtres [16]. Cette négociation a êté un peu longue, non pas qu’on ne m’ait accordé d’abord ce que je demandois, car on a bien reconnu que cet endroit faisoit plus de tort à l’auteur qu’à personne ; mais le libraire aprés avoir refait le carton m’a écrit deux fois qu’il m’addressoit des exemplaires corrigés, je ne les ai pourtant pas reçûs, sans que j’en sache la cause. A la fin il m’en est venu un paquet par le messager de Toulouze il n’y a que quelques jours. Je commence, Monsieur, par vous envoyer six de ces exemplaires, pour remplacer celui que je vous detiens depuis si longtemps et avec tant d’incivilité, j’irai pourtant vous le reporter moi même un de ces jours pour en faire ce qu’il vous plaira, c’est à dire pour le laisser tel qu’il est si vou[s] savés quelque attachement à le garder, ou pour le supprimer tout à fait, comme je l’aimerois mieux si vous l’aviés agréable. Souffrés que j’ajoute au paquet un livre nouveau que vous n’avés peut être pas encore vû [17]. Je voudrois vous pouvoir mieux témoigner la considéraation que tout le monde doit à vôtre mérite, et combien je suis en particulier vôtre très humble et tres obeiss[an]t serviteur Pellisson Fontanier Monsieur Janisson [18] /

Mandés moi s’il vous plaist si vous avés lu quelques livres où il soit parlé de la necessité de la circoncision dans les pays orientaux [19].

Ayés la bonté de faire bien des amitiés pour moi à Mr Toureil [20] dont je vous ai cy devant écrit.

Une compagnie qui vient d’entrer pour moi[,] l’heure du depart du courrier qui approche m’empéche de vous en dire aujourd’huy davantage.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur en / philosophie et en histoire / A Rotterdam / Hollande / •

Notes :

[1] Ces deux dernières lettres de Bayle à Janiçon sont perdues : la dernière lettre connue date du 21 mars (Lettre 1238) ; celle que mentionne Janiçon, datée du 2 mai, accompagnait la lettre de Bayle à Dubos (Lettre 1250).

[2] Janiçon fait allusion au Jugement de Renaudot (voir ce texte en annexe à ce volume) et pense aussi sans doute à la lettre sévère que Renaudot lui avait adressée le 5 mars (Lettre 1228) et que le fils de François Janiçon, Jacques-Gaspard Janisson du Marsin, avait copiée – à l’insu de son père – pour Bayle dans sa lettre du 15 mars et du 1 er avril (Lettre 1240).

[3] C’est surtout dans l’article du DHC consacré à Guillaume Bautru que Bayle a pu heurter quelques sensibilités. L’article commence par un éloge : « Il a été un des beaux esprits du XVII e siècle. Il se faisoit sur-tout admirer par ses bons-mots, et par ses fines reparties ; et l’on trouve dans les écrivains de son tems mille marques de la belle réputation où il étoit. “C’est un homme, disoit l’un d’eux (Costar, Lettres, tome I, p.20), qui met une partie de sa philosophie à n’admirer que très-peu de choses, et qui depuis 50 ans a été les délices de tous les ministres, de tous les favoris, et generalement de tous les grands du royaume, et n’a jamais été leur flatteur.” Mais il avoit été peu dévot, et très-sensible aux injures conjugales à certains égards. » Tout en insistant sur la futilité des soucis des maris trompés, Bayle donne quelques détails concernant les infidélités de la femme de Bautru et cite à deux reprises le bon mot par lequel celui-ci tire la conclusion de ses malheurs : « Si les Bautru sont cocus, ils ne sont pas des sots. » La duchesse d’Estrées en question est la femme de François Hannibal III d’Estrées de Lauzières-Thémines (1648-1698), marquis de Cœuvres, Thémines et Cardaillac, comte de Nanteuil, devenu troisième duc d’Estrées en 1687 ; celui-ci avait épousé la fille de Hugues de Lionne, Madeleine († 1684), en premières noces, et, en secondes noces, Madeleine Diane de Bautru des Matras (ou de Vaubrun) (vers 1668-1753), fille de Nicolas Bautru-Nogent, marquis de Vaubrun, et de Marie-Marguerite de Bautru-Serrant. Bayle mentionne le père de la duchesse d’Estrées dans l’article consacré à Nicolas Bautru (frère de Guillaume), rem. C, et signale ses relations avec Samuel Sorbière.

[4] Le comte de Serrant, Nicolas Bautru-Nogent, marquis de Vaubrun, mari de Marie-Marguerite de Bautru-Serrant.

[5] Paul Pellisson-Fontanier mourut le 7 février 1693. Bayle lui consacre un article important, dont les remarques D et E portent sur la « voie de l’examen », qui est « plutôt l’écueil de Rome que celui de Genève » : il y reprend les difficultés qu’il avait soulevées dans son compte rendu de la controverse entre Jean Claude et Pierre Nicole dans les NRL, novembre 1684, art. I.

[6] Voir cette lettre plus loin, incluse dans la présente lettre.

[7] Pierre de Fermat (1605/1608-1665), le célèbre mathématicien et conseiller au parlement de Toulouse, qui résidait à Castres. Voir son éloge dans le JS du 9 février 1665.

[8] Il s’agit évidemment de M me de Maintenon.

[9] Ménage, Dictionnaire étymologique, ou origines de la langue françoise (nouvelle édition, Paris 1694, folio) : c’est l’édition établie par Valhébert : voir Lettre 1190, n.5.

[10] Daniel de Larroque, emprisonné au château de Saumur : voir Lettre 1117.

[11] André et Anne Dacier, éditeurs célèbres des éditions ad usum Delphini : voir Lettre 117, n.17. Bayle était donc en rapport indirect avec les Dacier par l’intermédiaire de Janiçon. Sur les Dacier, voir les articles que leur consacre Chaufepié, s.v. et C. Dousset-Seiden et J.-P. Grosperrin (dir.), Les Epoux Dacier, numéro spécial de Littératures classiques, 72 (2010) ; sur Anne Dacier, née Le Fèvre, voir E. Itti, Madame Dacier, femme et savante du Grand Siècle (1645-1720) (Paris 2012). M. Vesin, que nous n’avons su identifier, était une ancienne connaissance de Bayle et de Janiçon : voir Lettre 473, n.8. Bayle avait également salué Jean Donneau de Visé, qu’il connaissait de longue date en tant que rédacteur du Mercure galant : voir Lettres 126, n.9, 366, n.3, et 393, n.5.

[12] La lettre de Bayle à Pinsson des Riolles nous est inconnue : nous ne connaissons aucune lettre de Bayle à Pinsson entre celle du 28 février (Lettre 1225) et celle du 20 mai 1697 (Lettre 1263), et ces deux lettres répondent chacune à une lettre perdue.

[13] André Dacier, Les Œuvres d’ Hippocrate, traduites en françois avec des remarques et conférées sur les manuscrits (Paris 1697, 12°, 2 vol.).

[14] Janiçon venait de donner cette même nouvelle quelques lignes plus haut (voir ci-dessus, n.12).

[15] Il s’agit ici d’une copie de la main de Janisson du Marsin de la lettre de Paul Pellisson du 26 mai 1692 sur les Sorberiana : voir ci-dessus, n.6 et notre édition de cette lettre selon sa date d’envoi (Lettre 868) : nous en reproduisons l’annotation pour la commodité du lecteur.

[16] Les Sorberiana avaient connu plusieurs éditions : celle que désigne Pellisson est la première : Sorberiana sive excerpta ex ore Samuelis Sorbiere. Prodeunt ex musaeo Francisci Graverol [...] Accedunt ejusdem, tum epistola de vita et scriptis S. Sorbière et J.B. Cotelier, tum Epulæ ferales sive Fragmenti marmoris nemausini explanatio (Tolosæ 1691, 12°), publiée par Guillaume Louis Colomyez et Jérôme Posuël ; la même parut trois ans plus tard (Tolosæ 1694, 12°) chez les mêmes imprimeurs et ensuite en collaboration avec M. Fouchac et G. Bély. Elle fut suivie par les Sorberiana ou les pensées critiques de M. de Sorbiere, recueillies par M. Graverol [...] Avec des Mémoires pour la vie de Mess. de Sorbiere et Cotelier [par M. Graverol]. Seconde édition reveue et augmentée de six nouvelles dissertations (Toulouse et Paris 1694, 1695, 12°) chez Florentin et Pierre Delaulne, et chez la veuve Cramoisy. Aux Provinces-Unies parut une édition sous le titre Sorberiana, ou bons mots, rencontres agreables, pensées judicieuses et observations curieuses de Sorbière (Amsterdam 1694, 1696, 12°), chez Gallet. Chacune de ces éditions a pu faire l’objet de nouveaux tirages sous des titres légèrement modifiés. Nous n’avons su identifier le passage désigné par Pellisson. Sur les éditions des Sorberiana, voir aussi F. Wild, Naissance du genre des ana, p.170-184.

[17] A cette date, il s’agit peut-être du traité de Pellisson, De la tolérance des religions, lettres de M. de Leibnitz et réponses de M. Pellisson (Paris 1692, 12°) : sur cet ouvrage, qui causa une certaine irritation à Leibniz, car il ne s’était pas attendu à la publication de sa correspondance, voir Lettres 863, n.2, et 901, n.7.

[18] La suite est apparemment un post-scriptum de la lettre de Pellisson à Janiçon, et non pas de celle de Janiçon à Bayle.

[19] Sur cette question, voir P. Martino, L’Orient dans la littérature française au XVII e et au XVIII e siècle (Paris 1906) ; V. Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France, 1640-1740 (Paris 1932).

[20] Sur l’élection de Jacques de Tourreil à l’Académie française, voir Lettre 866, n.4.

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