Lettre 127 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, le 12 septembre 1676]

La grande affaire dont je vous parlois dans ma precedente*, s’es[t ter]minée sans effusion de sang. Mr le mar[echal] de Schomberg n’a pas eté à la peine d’attaquer les lignes* de Mastricht, car les ennemis ont levé le siege un jour avant qu’il peut etre à eux. [1] Le coup est grand pour la France, car l’armée ennemie y a perdu ses plus braves officiers et bien 12 m[ille] soldats. Mr le p[rin]ce d’Orange a fait de sa personne tout ce qu’on pouvoit attendre du plus determiné general, mais il avoit entrepris une chose trop difficile, une place deffendue par 8 m[ille] soldats des plus aguerris de France, et dont tous les dehors • sont minez, d’où il est arrivé qu’apres avoir perdu bien du monde à s’asseurer d’une redoutte par exemple, il la voyoit ruiner par les fourneaux* des assiegez avec tous ceux qui s’y etoient logez. On vous dira peut etre qu’ils ont levé le siege avec tant de confusion qu’ils n’ont peu ameiner leur artillerie, mais ce n’est pas cela. Ils ont fait leur retraitte avec beaucoup de conduitte, et sans rien perdre, ce qu’il y a de vrai c’est qu’ayant chargé leur canon, leur poudre, boulets, vivres etc sur des bateaux pour leur faire descendre la Meuse jusqu’à Ruremonde, qui est une place de la Haute Gueldre appartenante aux Espagnols, la riviere s’est trouvée si basse qu’on a eu le tems de se saisir de ces batteaux qui s’etoient engravez d’eux memes [2]. On ne desespere plus du salut de Philisbourg comme on faisoit depuis que Mr de Luxembourg s’etant approché du camp des Imperiaux le trouva trop bien retranché pour l’attaquer. Il y a quelques jours que les dits Imperiaux ont quitté leur poste sur l’avis que Mr de Luxembourg etoit passé avec toute son armée dans le Brisgaw, si bien qu’ils n’ont laissé devant Philisbourg que l’armée des cercles de l’Empire [3]. Mr de Calvo qui a si bien deffendu Mastricht a eté fait lieutenant general, et gouverneur d’Aire, avec une pension de 20 m[ille] livres sa vie durant [4].

Il y a un medecin de Bourdeaux nommé Mr Galatheau q[ue] l’on m’a dit etre de la Religion*, qui a fait imprimer un Traitté de la digestion des alimens [5] où il combat l’opinion des modernes qui veulent qu’elle se fasse par une humeur acide dont les parties tranchantes fassent ce que l’eau forte produit dans les metaux. On m’a dit qu’un chanoine de Notre Dame de Paris nommé Mr Godin [6] repondoit au livre de Mr Martel [7]. Je croi vous avoir dit quelq[ue] part que la reponse de Mr Lortie au traitté de Mr Rohault touchant la maniere d’expliquer la transubstantiation selon les principes de Descartes a eté imprimée avec une autre reponse du meme Lortie à la critique d’un sermon de feu Mr Hesperien touchant le culte des saints [8].

Notes :

[1] Bayle a lu cette nouvelle dans l’extraordinaire n° 82 de la Gazette du 10 septembre 1676, « Le Journal du siège de Mastric », et c’est de ce texte qu’il tire la suite de son commentaire. Il s’agit apparemment de la nouvelle annoncée par Pierre à son père dans la Lettre 120 (voir p.327-328 et n.20), dont il sait qu’elle aura été communiquée également à son frère.

[2] Bayle fait ici allusion à la nouvelle du camp de Menifeldt et du camp de Landau, datée du 14 août 1676, dans le n° 76 de la Gazette.

[3] Bayle tire cette information de la Gazette, n° 80, nouvelle de Strasbourg du 20 août 1676 et du camp de Paffenhowen du 21 août, ainsi que du n° 81, nouvelle de Spire du 17 août, et du n° 84, nouvelle de Strasbourg du 4 septembre 1676, publié précisément le 12 septembre 1676. Le duc de Luxembourg est François-Henry de Montmorency-Boutteville (1628-1695), élève de Condé, maréchal de France. L’armée des « Cercles » désigne l’armée levée par les subdivisions territoriales de l’Empire.

[4] Sur Jean-Sauveur (ou François) de Calvo, voir Lettre 125, n.10, et le n° 84 de la Gazette, nouvelle de Charleville du 7 septembre 1676.

[5] Pierre de Galatheau (ou Galateau), seigneur Du Biac, écuyer, avait acheté une charge de médecin du roi en 1635 et était devenu professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux en 1640. Sa Dissertation sur la digestion de l’estomach touchant l’humeur acide (Paris 1675, 12°) est recensée dans le JS du 3 août 1676. Bayle ne se trompait pas en le croyant réformé, car il fut l’un des Anciens de la communauté de Bègles (Bordeaux) : voir A. Leroux, « L’Eglise réformée de Bordeaux de 1660 à 1670 », BSHPF, 69 (1920), p.180.

[6] Il semble que le renseignement soit erroné, ou bien que le chanoine Godin n’ait pas réalisé ses intentions.

[7] André Martel, professeur de théologie à Montauban depuis 1653, puis ultérieurement à Puylaurens, avait fait paraître en 1674 une Réponse à la méthode de M. le cardinal de Richelieu, divisée en quatre livres (Quevilly 1674, 4°), qui visait le Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir ceux qui se sont separez de l’Eglise (Paris 1651, folio). Ce fut l’oratorien Louis Du Laurens (1589-1671) qui établit le texte de l’ouvrage inachevé laissé par Richelieu. Bayle jugera sévèrement la réponse – tardive – opposée au livre du cardinal par Martel : voir Lettre 3, n.8, et celle de Pierre à Jacob Bayle du 26 novembre 1678.

[8] Voir J. Rohault, Entretiens de philosophie (Paris 1671, 12°), entretien n° 1 (p.1-135) sur la transsubstantiation, et André Lortie, Défense du sermon de M. Hespérien sur S. Jean, de la doctrine de l’Eglise touchant le culte des saints, avec un discours physique sur la Transsubstantiation contre M. Rohault (Saumur 1675, 12°) ; Pierre Hespérien, Sermon sur le IV. chapitre de l’Evangile selon S. Jean, vers 22, prononcé à Marennes, en présence du synode des provinces de Saintonge, Aunis et Angoumois, le dimanche au matin 14 d’octobre 1674 (La Rochelle 1674, 8°, et Saumur 1677, 8°) : sur ce sermon, voir Lettre 107, n.24. Le sermon de Hespérien avait été attaqué par Michel Bourdaille dans un court opuscule intitulé Eclaircissement de la doctrine de l’Eglise touchant le culte des saints, en reponse à un sermon du ministre Hesperien au synode de Marennes, et par Jean Adam, S.J., Lettre […] à M. Hespérien, ministre de Soubize, pour servir de reponse à un sermon qu’il a prononcé au dernier synode tenu à Marennes et qu’il a donné au public. Où il a outragé cruellement l’Eglise romaine et tous les catholiques qu’il traite d’aveugles, de superstitieux, de samaritains et de gentils qui se sont abandonnés à l’idolâtrie (Bordeaux 1675, 8°).

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