Lettre 1274 : Pierre Bayle à Bernard de La Monnoye

[Rotterdam, le] 8 e de juil[let 16]97

Pour Monsieur de La Monnoie •

Je vous ren[d]s une infinité d’actions de graces Monsieur, pour le memoire que vous avez eu la bonté de m’envoier [1]. Le passage du Bandel que vous y avez inseré m’a extremement servi [2]. Je n’ai point les Nouvelles de cet auteur en italien, et je ne fais aucun cas de la mauvaise version francoise que Boaistuau et Belle-Foret en ont faite [3], car outre la rudesse de leur style qui ne me rebuteroit pas, ils ont ajouté, retranché [et] changé mille choses, et en particulier ils ont sup[p]rimé les dedicaces. Il est certain que ce jacobin a demeuré long tem[p]s en Guienne : il fit imprimer à Agen un recueil de poesies italiennes l’an 1545 [4] qui etoit dans la fameuse bibliotheque de Nicolas Heinsius qui fut venduë à Leide l’an 1686 • ou environ [5] : parmi les lettres de Lucrece de Gonzague que j’ai, et qui furent imprimées à Venise l’an 1552 [6], il y en a une qu’elle ecrivit à Monsignor P. Bandello etant en Guienne. Elle le felicite d’une dignité qu’il venoit d’a[c]querir. On ne dit pas ce que c’etoit, mais le titre de Monsignor qu’elle ne lui avoit pas donné dans une lettre precedente merite quelque attention. / Jules Cesar Scaliger lui ecrivant sur la mort de Fracastor ne lui donne point le titre d’eveque[ ;] la reponse du Bandel publiée avec les lettres de ce Scaliger est datée Bassennii, 22 e nov[embre] 1553 [7]. Je ne sai si les Sainte Marthe dans le catalogue des eveques d’Agen font mention de lui. Je n’ai point leur Gallia Christiana [8], et personne ne l’a dans cette ville.

J’ai vu dans le Catalogue de la bibliotheque de Nicolas Heinsius  [9] un recueil de Rime de divers poetes à la louange de notre Lucrece de Gonzague imprimé à Venise l’an 1567 [10][ ;] par le moien de ses propres lettres j’ai fait son article assez chargé de circonstances. Une infinité d’elogistes des dames illustres l’ont oubliée je ne sai[s] comment.

Avez-vous jamais oüi parler Monsieur d’un Samocratius qui a fait, dit on, un traitté De remedio amoris [11] ?

Notes :

[1] La lettre de Bernard de La Monnoye est perdue, ainsi que son mémoire contenant des corrections et des ajouts pour le DHC.

[2] Ce passage du mémoire de La Monnoye devait être exploité par Bayle dans l’article « Bandel (Matthieu) », rem. B, du DHC.

[3] Matteo Bandello (1480-1561), La Prima [-terza] parte de le novelle del Bandello (Lucca 1554, 4°, 3 vol.) et La Quarta Parte de le novelle del Bandello, nuovamente composte (Lione 1573, 4°). Les nouvelles furent traduites par Pierre de Boaistuau (?-1566), XVIII histoires tragiques extraictes des œuvres italiennes de Bandel et mises en langue françoise, les six premieres par Pierre Boistuau (Paris 1559, 8°), et par François de Belleforest (1530-1583), Continuation des histoires tragiques extraites de l’italien de Bandel, mises en langue françoise (Paris 1560, 8°), suivi par Le Second [-septième] tome des histoires tragiques extraites de Bandello, contenant encore dix-huict histoires traduites et enrichies (Paris 1566-1580, 16°, 7 vol.).

[4] Matteo Bandello, Canti 11 composti dal Bandello de le lodi de la s. Lucretia Gonzaga di Gazuolo, e del vero amore, col tempio di pudicitia, e con altre cose per dentro poeticamente descritte. Le 3 Parche da esso Bandello cantate ne’ la natiuità del s. Giano primogenito del s. Cesare Fregoso, e de la s. Gostanza Rangona sua consorte ([Agenni 1545], 4°). Bayle est la source pour l’adresse bibliographique de ce recueil. Sur cet auteur, évêque d’Agen en 1550, voir aussi Lettre 1288, n.9-11.

[5] En 1683, quelque 13 000 livres de la bibliothèque de Nicolas et Daniel Heinsius furent mis aux enchères : voir le catalogue publié sous le titre Bibliotheca Heinsiana sive Catalogus librorum, quos, magno studio, et sumtu, dum viveret, collegit vir illustris Nicolaus Heinsius, Dan. fil. In duas partes divisus (Lugduni Batavorum 1682, 12°) chez Johannes Du Vivié.

[6] Sur ce recueil de lettres de Lucrèce de Gonzague, voir Lettre 1249, n.13. Bayle évoque explicitement un « mémoire qui vient de bon lieu » – de Bernard de La Monnoye – dans la deuxième édition du DHC, art. « Gonzague (Lucrèce de) », rem. B.

[7] L’édition de la correspondance de Jules César Scaliger (1484-1558) fit l’objet d’un échange entre son fils, Joseph Juste Scaliger (1540-1609), et un de ses étudiants, Frans van der Does (Franciscus Dousa) (?-1597 ?) : elle parut chez Plantin sous le titre Julii Caesaris Scaligeri epistolæ et orationes : nunquam ante hac excusæ ; quarum seriem et ordinem pagina sequens indicabit (Lugduni Batavorum 1600, 8° ; 2e éd., Hanoviæ 1603, 8°) ; la troisième édition comporte une addition : [...] seorsum accessere Iohan. Th. Freigii Orationes VIII. Friburgi Brisgoæ habitæ, nunquam antea editæ (Hanoviæ 1612, 8°). On trouve à la British Library l’exemplaire (cote : BL, C.175.i.17) envoyé par Joseph-Juste Scaliger à Isaac Casaubon (1559-1614), et à la bibliothèque universitaire de Leyde, celui qui appartenait à Issac Vossius. Les manuscrits de l’échange entre Scaliger et Bandello sont conservés à la bibliothèque universitaire de Leyde (cote : BPG 44) ; voir aussi l’édition de 1600, p.186-190. En effet, il n’est pas question dans la lettre de Scaliger d’un titre que Bandello aurait acquis à cette date. Nous remercions D. van Miert des informations qu’il nous a fournies sur ces documents ; voir aussi A. Fiorato, « Matteo Bandello et J.C. Scaliger, une amitié entre deux lettrés italiens émigrés en Aquitaine au XVI e siècle », Revue des études italiennes, 13 (1967), p.239-266, 371-393.

[8] Louis (1571-1656) et Scévole III de Sainte-Marthe (1571-1650), Gallia christiana, qua series omnium archiepiscoporum et abbatum Franciæ [...] per quatuor tomos deducitur (Lutetiæ Parisiorum 1656, folio, 4 vol.) ; les frères des auteurs contribuèrent au quatrième volume des articles favorables à Saint-Cyran et aux oratoriens proches de Port-Royal, ce qui provoqua un scandale. L’ouvrage fut complété par les bénédictins avec la collaboration de Denis de Sainte-Marthe (1650-1725), Gallia Christiana, in provincias ecclesiasticas distributa, qua series et historia archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Franciæ vicinarumque ditionum ab origine ecclesiarum deducitur, opera D. Sammarthani (Lutetiæ Parisiorum 1715-1865, folio, 16 vol.). Sur cette famille, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier). A l’article « Episcopi Aginnenses », ii.894-934, « Matthæus Bandel » figure bien au n° LXI à la date de 1550.

[9] Sur le catalogue de la bibliothèque de Heinsius , voir ci-dessus, n.5.

[10] Bayle se souvient, en effet, du titre, mais se trompe sur l’adresse bibliographique du recueil signalé dans le catalogue de la bibliothèque de Heinsius (voir ci-dessus, n.5), « Itali », livres in-4°, n° 418 : Rime di diversi nobilissimi, et eccellentissimi auttori in lode dell’illustrissima signora, la signora donna Lucretia Gonzaga Marchesana (Bologna 1565, 4°). L’ouvrage est bien imprimé à Bologne et non pas à Venise : Bayle le confond peut-être avec le recueil des Lettere della molto illustre Signora la donna Lucretia Gonzaga da Gazuolo con gran diligentia raccolte, et à gloria del sesso feminile nuouamente in luce poste (Vinegia 1552, 8°), qu’il avait cité dans sa lettre du 29 avril 1697 adressée à Nicaise (Lettre 1249) et auquel il renvoie dans l’article « Gonzague (Lucrèce de) », article qui apparaît pour la première fois dans la deuxième édition du DHC ; il n’y cite pas le recueil des Rime.

[11] Nous n’avons pas réussi à identifier plus précisément cet ouvrage. Bayle évoque Samocratius dans le DHC, art. « Nigidius Figulus (Publius) », rem. I : « Un auteur assez inconnu [ François Voilleret, sieur de Florizel, dans son Préau de fleurs meslées] lui attribue un Traité des remedes de l’amour : “Nigide, Ovide et Samocratius, ont fait quantité de volumes et graves escritz du remede de l’amour : mais le plaisir est qu’ils inventerent bien remedes pour les autres, et n’en peurent trouver aucun pour eux-mesmes.” ». Bayle reviendra sur l’identification de Samocratius dans ses lettres à La Monnoye du 19 août et 7 novembre 1697 (Lettres 1288 et 1323), où nous apprendrons que La Monnoye a conjecturé que ce nom est une déformation de Zamolxis Thracius, nom d’un disciple de Pythagore.

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