Lettre 1276 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam,] le 8 e de juillet 1697

Votre lettre du 31 de mai dernier [1] a demeuré plus de 15 jours ou 3 sepmaines dans la boutique de Mr Leers par un oubli du garcon qui avoit eu ordre de me la porter. Je vous dis cela Monsieur, afin d’excuser le long silence dont vous avez eu sujet de me condamner. Si cet oubli m’a chagriné, j’ai d’autre coté vu avec un extreme regret que les bales que Mr Leers attendoit de l’Isle depuis long tem[p]s sont enfin venues sans qu’on y ait trouvé le paquet [2] que le garcon graveur devoit m’ap[p]orter de votre part l’année passée et qui fut ensuite recommandé par vous à Mr Anisson si je m’en souviens bien. On l’aura laissé peut etre dans quelque coin de magazin. J’en suis penetré de chagrin tant à cause que cela me prive de la lecture agreable et profitable que j’en attendois, que parce que je ne puis m’a[c]quit[t]er encore des remerciemen[t]s tres humbles que je dois à ces illustres de vos amis qui vous avoient donné de leurs ouvrages pour moi. Je me souviens que Mr Galand me faisoit la grace de / m’envoier ce qu’il a ecrit sur les Gordiens [3], et Mr l’ abbé Le Gendre son 2 e eloge de feu Mr de Paris [4]. Je vous sup[p]lie Monsieur, de leur temoigner de ma part qu’encore que je sois frustré de leurs beaux presen[t]s, j’en ai neanmoins une gratitude toute particuliere dont je chercherai avec ardeur les occasions de leur • donner des marques. J’ai eté plus heureux à l’egard du livre du P[ère] Lami : je l’ai enfin recu et j’en ai deja remercié l’auteur [5].

J’envoiai à [Mr] Grævius fort promptement une copie de [la] promesse que Monsieur Baluze exige du [libraire] [6] et je lui demandai prompte reponse. Je l’at[t]en[d]s encore et comme je sai qu’on a toutes les peines du monde de lui arracher une lettre, j’ai prié un autre savant d’Utrecht moins occupé que lui de la tirer de vive voix, apres lui avoir ap[p]ris que le manuscrit des lettres d’ Hotman  [7] pourroit contenir 60 ou 65 feuilles d’impression[ ;] j’espere que cet expedient de savoir à quoi ils se determineront reussira. Je commence à croire qu’ils rejetteront le parti. Tant pis pour eux en particulier, et plus encore pour le public.

Je ren[d]s mille graces à Monsieur l’abbé Baudrand [8] / de l’honneur de son souvenir, et l’assure de mes respects. Ne nous donnera t’il pas bien tot en notre langue sa Geographie ? Je vous demande toujours Monsieur d’avoir la bonté de faire passer à Saumur les tendres assurances de mon amitié et de mon souvenir [9], comme aussi à Nantes à notre ami le mathematicien [10]. Je n’ai point scu encore s’ils ont recu la lettre que je leur ecrivis l’hiver dernier par la poste de Nantes [11] où je disois que dès qu’on m’auroit marqué la voie qu’ils me promettoient je leur enverrois mon Diction[n]aire. J’ecris aujourd’hui à notre ami de Dijon Mr l’abbé Nicaise sous un autre couvert [12].

On a ici peu de nouvelles lit[t]eraires : vous savez qu’on fait depuis peu à Utrecht en latin un nouveau Journal de scavans [13]. Le 1 er bimestre (si j’ose m’exprimer ainsi) ne nous a donné que des extraits de livres con[n]us, ce qui diminue le plaisir du lecteur. On y a parlé de la Relation de la Chine par le P[ère] Le Comte reimprimée en ce pays [14] où l’on vient aussi de rimprimer l’ Histoire de France du P[ère] Daniel [15].

Je suis Monsieur tout à vous Bayle

 

A Monsieur / Monsieur Pinsson des Riolles •

Notes :

[1] Toutes les lettres de Pinsson des Riolles à Bayle de cette époque sont perdues.

[2] Il s’agit sans doute d’un paquet évoqué dans la lettre perdue de Pinsson des Riolles.

[3] Sur cette réponse d’ Antoine Galland à l’ abbé Dubos sur les Gordiens, voir Lettre 991, n.10.

[4] Louis Le Gendre (1655-1733), chanoine de Notre-Dame de Paris et abbé de Claire-Fontaine, Eloge de Messire François de Harlay [de Champvallon], archevesque de Paris (Paris 1695, 8°) ; Nouvel éloge de Messire François de Harlay, archevesque de Paris (Paris 1696, 8°) ; Fr. de Harlay, archiepiscopi Parisiensis, laudatio (Parisiis 1698, 8°).

[5] Sur cet ouvrage de François Lamy, Le Nouvel Athéisme renversé, voir Lettre 1128, n.19. Bayle l’avait demandé à Dubos, qui avait tardé à l’envoyer : voir Lettres 1191, n.26, 1194, n.12, et 1215, n.15. La lettre d’accompagnement de l’ouvrage, qu’il ait été envoyé par Dubos ou par un autre, ne nous est pas parvenue.

[6] Sur cette négociation d’un contrat de Baluze, voir Lettres 1218, n.3, 1225, n.1, 1238, n.2, 1242, n.1, et 1261.

[7] Il s’agit de l’édition des lettres de François (1524-1589) et de Jean (1552-1636) Hotman, Francisci et Joannis Hotomanorum patris ac filii et clarorum virorum ad eos epistolæ, quibus accedit epistolarum miscellaneorum virorum doctorum appendix, ex bibliotheca I. Gulielmi Meelii (Amstelodami 1700, 4°). Baluze avait lancé le projet de cette édition (voir Lettre 1218, n.3) et les imprimeurs, les frères Huguetan , lui envoyèrent cinquante exemplaires : voir H.-J. Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVII e siècle, 1598-1701 (Genève 1969, 1984), p.747.

[8] Sur Michel Antoine Baudrand et son Lexicon geographicum, voir Lettre 124, n.13. C’est en avril 1693 que Bayle avait reçu de l’abbé Baudrand l’information qu’il donne dans le DHC, art. « Abelli (Antoine) », rem. A : « Mr l’abbé Baudrand m’a fait savoir que cette abbaye de Livri “est à trois lieues de Paris, en allant vers Meaux, dans un petit quartier qu’on appelle l’Aulnoy, où il y a dix ou douze villages, et dont on ne sait plus les confins”. »

[9] Bayle demande à Pinsson de saluer de sa part – sans doute par l’intermédiaire d’ Edouard de VitryDaniel de Larroque, toujours prisonnier au château de Saumur : voir Lettre 1117.

[10] Bayle fait saluer Edouard de Vitry : sur lui, voir Lettres 750, n.29, 791, n.1, 1022, n.1, 1122, n.1 et 2, et 1147, n.7.

[11] Toutes les lettres de Bayle à Edouard de Vitry sont perdues.

[12] Bayle envoyait sa lettre à Nicaise par l’intermédiaire de Pierre Bonnet Bourdelot : voir Lettre 1273, n.5.

[13] Sur ce périodique de Ludolf Küster, Bibliotheca librorum novorum, voir Lettre 1270, n.13.

[14] Louis-Daniel Le Comte (1655-1728), missionnaire jésuite en Chine, auteur des Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine (Paris 1696, 8°, 2 vol.) ; Bayle évoque la nouvelle édition (Amsterdam 1698, 12°, 2 vol.) parue chez Henry Desbordes et Antoine Schelte.

[15] Gabriel Daniel, Histoire de France : depuis l’etablissement de la monarchie françoise dans les Gaules (Paris 1696, 4°) ; nous n’avons pas trouvé trace d’une nouvelle édition de cet ouvrage aux Provinces-Unies à cette date. En France devait paraître une Lettre ou réflexions critiques sur les « Deux dissertations préliminaires pour une nouvelle histoire de France », composées par le R.P. Daniel [...]. On fait voir que l’auteur de ces dissertations se tourmente inutilement à détruire l’opinion commune sur l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules (Paris 1698, 12°).

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