Lettre 1279 : Pierre Bayle à Pierre Coste

[Rotterdam, le 15 juillet 1697]

Monsieur [1]

Je vous suis tres obligé de la peine que vous avez prise de me communiquer ce qui s’est passé entre vous et le fils de Mr de Croy [2], et s’il vous envoie des memoires concernant l’extraction, les manuscrits, etc. soiez asseuré et asseurez l’en que je les ferai valoir le mieux que je pourrai, et cela avec le plus grand plaisir du monde.

La plainte d’un ancien sur le malheur des arts dont on juge avant que de s’en etre instruit [3], a lieu sur tout quant à l’histoire. On a fait plusieurs beaux traittez De arte historica, où l’on marque toujours que les premieres loix de l’histoire sont ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat [4], et que sa dif[f]erence d’avec la declamation d’un rheteur ou d’un panegyriste, est que celui cy sup[p]rime les defauts des gens, au lieu que l’histoire rap[p]orte le mal et le bien. Quand on me demande pourquoi j’ai fait savoir les defauts de quelques grands hommes et qu’on m’en blame, je ne repon[d]s autre chose si ce n’est « Avez vous lu les traittez De arte historica ? Si vous les avez lus repondez vous meme pour moi à votre demande, si vous ne les avez point lus, ne jugez pas de mon Diction[n]aire [5]. »s

Au reste Monsieur ce que quelques uns nomment 2 e edition de mon Diction[n]aire ne merite pas ce nom [6]. Jusqu’ici il n’y a qu’une edition. Il est vrai que plus de la moitié de l’ouvrage a eté imprimé deux fois par la raison que je vais vous dire. Quand on imprimoit le commencement de la lettre P Mr Leers aiant cru qu’il ne faisoit pas tirer assez d’exemplaires / vu les offres qu’on lui faisoit de divers endroits pour traiter avec lui d’un certain nombre, resolut de faire tirer mille exemplaires de plus à l’avenir. Ainsi quand toute l’impression fut faite, il eut mille exemplaires de la lettre P en bas plus que des lettres precedentes. Il fal[l]ut donc qu’il fît rimprimer depuis A jusqu’à P pour faire tirer encore mille exemplaires, mais on a suivi le premier imprimé, et je n’ai ni changé, ni corrigé, ni ajouté que quelques petites bagatelles en tres peu d’endroits et à tout prendre les premiers exemplaires sont preferables aux mille derniers, parce que je n’ai revu aucune epreuve de ceux ci, et que par là il y est resté un nombre infini de fautes d’impression. Si l’ouvrage se rimprime, je le retoucherai avec la derniere ap[p]lication, et j’en ote[rai] meme ce qui a paru deplaire à presque tous les lecteurs [7].

Je suis avec beaucoup d’estime, et d’inclination Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Le 15 e de juillet 1697

 

A Monsieur / Monsieur de La Coste sur le / Lawwier Gracht in de goude appel / A Amsterdam

Notes :

[1] Pierre Coste (1668-1747), proposant aux Provinces-Unies entre 1690 et 1697, passa en août 1697 en Angleterre pour y devenir précepteur, sur la recommandation de Jean Le Clerc, chez Sir Francis Masham, où il servit aussi de secrétaire à John Locke : voir Jean Le Clerc à Locke, le 9 avril 1697, éd. M. et M.G. Spina, n° 268, i.231-234 ;, et Pierre I Got à Turrettini du 6 décembre 1697, Pitassi, Inventaire, n°1117, i.744-745. A cette date, Coste avait déjà commencé sa traduction de l’ Essai sur l’entendement humain ; il devait traduire aussi la plupart des autres œuvres de Locke. Le testament du philosophe devait lui inspirer une certaine amertume. Par la suite, il fut précepteur chez Shaftesbury, parmi d’autres, et donna des éditions annotées de La Bruyère, de Montaigne et de La Fontaine. Voir Charles de La Motte, « La Vie de Coste », éd. M.-C. Pitassi, in John Locke, Que la religion chrétienne est très-raisonnable, et Discours sur les miracles, éd. H. Bouchilloux, et Essai sur la nécessité d’expliquer les Epîtres de saint Paul par saint Paul lui-même et « La Vie de Coste », éd. M.-C. Pitassi (Oxford 1999), p.221-260 ; M.E. Rumbold, Traducteur huguenot. Pierre Coste (New York, etc. 1991) ; A. Goldgar, Impolite learning. Conduct and community in the Republic of Letters, 1680-1750 (New Haven, London 1995), p.117-131 ; S. Mason, « The afterlife of Pierre Coste », in J. Häseler et A. McKenna (dir.), La Vie intellectuelle aux Refuges huguenots, ii : Huguenots traducteurs (Paris 2002), p.49-62 ; J. Dybikowski, « Letters from solitude : Pierre Coste’s correspondence with the third earl of Shaftesbury », in P.-Y. Beaurepaire, J. Häseler et A. McKenna (dir.), Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVI e-XVIII e siècle) (Saint-Etienne 2006), p.109-133 ; L. Simonutti, « Pierre Coste, moraliste et homme de lettres », La Lettre clandestine, 15 (2007), p.61-76 ; A. Thomson, « Locke, Stillingfleet et Coste. La philosophie en extraits », Cromohs, 12 (2007), p.1-16 ; J. Milton, « Pierre Coste, John Locke, and the third earl of Shaftesbury », in S. Hutton and P. Schuurman (dir.), Studies on Locke : sources, contemporaries and legacy. In honour of G.A.J. Rogers (Dordrecht 2008), p.195-224 ; L. Jaffro, « “De bon lieu”. Pierre Coste, James Harris et la dissémination de l’interprétation shaftesburienne d’Horace », ibid., p.45-60 ; D. Soulard, « L’œuvre des premiers traducteurs français de John Locke : Jean Le Clerc, Pierre Coste et David Mazel », Dix-septième siècle, 253 (2011), p.739-762.

[2] Dans la deuxième édition du DHC, art. « Croi (Jean de) », rem. A, in fine, après quelques hésitations sur la lignée légitime de la maison de Croÿ, Bayle ajoute un passage qui explique la formule de la présente lettre : « Notez qu’un fort honnête homme de ce païs-là [ Pierre Coste] m’a fait savoir qu’aiant écrit d’Amsterdam au fils de notre Jean de Croï [ note marginale : Il est avocat à Usez.], ce que j’avois rapporté sur un ouï-dire touchant son extraction, on lui avoit répondu qu’on descendoit de la Maison de Croï par la voie légitime, et qu’on le pouvoit justifier en bonne forme. Je répondis que de tout mon cœur j’insérerois dans mon ouvrage le mémoire que l’on voudroit me communiquer, tant sur ce sujet-là, que sur l’histoire et les écrits de cet habile ministre imprimez et à imprimer. Je n’ai rien reçu encore. » La lettre antérieure de Pierre Coste et celle de Bayle adressée à ce membre de la maison de Croÿ sont perdues.

[3] Nous n’avons pas trouvé de source ancienne précise pour ce lieu commun, souvent repris par Molière : voir Les Précieuses ridicules, sc. IX : « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. » La Critique de l’Ecole des femmes, sc. V : « Je suis pour le bon sens, et ne saurais souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J’enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité ; de ces gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s’y connaître ; qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ; qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contresens, prennent par où ils peuvent les termes de l’art qu’ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. »

[4] Cicéron, De l’orateur, II.xv.62. : « de ne rien dire qui soit mensonger, ni rien taire qui soit vrai ».

[5] Les remarques de Bayle sont proches de ses Reflexions sur un imprimé, qui a pour titre, « Jugement du public, et particulièrement de l’abbé Renaudot, sur le “Dictionnaire critique” du sieur Bayle » : voir Lettre 1303.

[6] Bayle a déjà donné cette explication à David Constant : voir Lettre 1272.

[7] Bayle n’ôtera rien à la première édition, et l’œuvre doublera de volume ; Bayle ajoute aussi les Eclaircissements, où il se justifie à l’égard des plaintes concernant son traitement de l’athéisme, du manichéisme, du pyrrhonisme et des obscénités. Voir l’édition moderne de ces textes : H. Bost et A. McKenna (dir.), Les « Eclaircissements » de Pierre Bayle (Paris 2010) et l’analyse par J.-M. Noailly des différentes éditions du DHC dans notre volume XIV.

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